LE T0U11MENTEUR DE PARIS
Station lxviii.
Si l'on ne peut pas me dire que je suis logé chez le bourreau , on peut me dire que je le suis chez le tourmenteur ou questionnaire. Ce matin , pendant que je déjeunais , il me l'a appris lui-même. Il ne se soucie pas trop d'ailleurs qu'on le sache. Je ne m'en soucie pas trop non plus , et je lui ai volontiers promis de n'en point parler
Messire , m'a-t-il dit , je sens qu'il n'appartient guère à un simple logeur d'hôtel garni > tel que moi, d'avoir son cousin-germain premier commis greffier du châtelct; cependant ce n'en est pas moins la vérité.
Mon cousin-germain, qui a marié avantageusement mes jeunes sœurs , a cru devoir se charger aussi de ma fortune; il me fît venir à Paris pour être tourmenteur ou questionnaire du Châtelet1 : Tu auras, me dit-il à mon arrivée, de bons appoin-
XYP SIÈCLE. 52i
temens, un bon habit, des provisions d'officier royal scellées du grand sceau2; et, dans toute Tannée, tu n'auras peut-être pas vingt, peut-être pas quinze jours de travail. Je te vois jeune, leste, adroit; la nature t'a jeté dans le moule des tourmenteurs , tu réussiras dans cet état : c'est demain que tu dois y entrer.
Les cordes.
Effectivement, le lendemain à deux heures aprèsmidi , m'étant trouvé avec le tourmenteur provisoire aux prisons du Châteîel, le geôlier vint nous ouvrir une chambre voûtée , au-dessus de laquelle lesclercs de la bazoche jouaient la comédie3. Nous allons , me dit le tourmenteur provisoire , donner la torture par extension. Il y a deux manières : Tune consiste à passer une corde à la poulie que Vous voyez au haut de la voûte, à suspendre l'accusé par ses deux bras attachés ensemble derrière le dos, tandis qu'un énorme poids de cent livres pend à ses deux pieds attachés de même ensemble4; l'autre consistée tirer l'accusé par chaque main et par chaque pied, au moyen de deux cordes passées à ces deux anneaux scellés dans le mur à la hauteur d'environ trois pieds et à deux pieds de distance l'un de l'autre, comme vous voyez, et au moyen de deux autres cordes passées dans ces deux autres anneaux, scellés au pavé à douze pieds de G. 21
523 *Vïe SIÈCLE.
distance du mur, et à un pied de distance l'un de l'autre, comme vous voyez aussi; à augmenter successivement la tension, en mettant au-dessous de l'accusé des tréteaux de plus en plus élevés5. C'est celle que nous allons donner.
Au bout d'une heure, fort longue pour le tourmenteur provisoire, fort courte pour moi, le juge et le greffier arrivent et s'asseyent.
Bientôt on amène un vieillard à cheveux blancs , mais fort et vigoureux. Pendant le premier degré de tension le juge l'interroge, l'exhorte à confesser son crime. Le vieillard répond par des injures et des biasphèmes. Plus grand degré de tension, plus grandes injures, plus grands blasphèmes. La tension, par ordre du juge, ne cesse d'augmenter ; les injures et les blasphèmes redoublent. Enfin, après une demi-heure de questions d'une part, de dénégations obstinées de l'autre, le vieillard est délié; il cesse les injures et les blasphèmes , mais il persiste dans ses réponses : il est acquitté6. Un barbier, qui toujours se trouve là, remet en un tour de main les dislocations7, et le vieillard sort de la prison en menaçant la partie civile de bien lui faire payer ses tourmens.
Veau.
J'avoue que durant toute cette question le coeur me faiîlaitcontinuellement,et que le vieillard n'au-
XVIe SIÈCLE. 3^3
rait été torturé que par une de ses mains et par un de ses pieds, ou du moins aurait été fort mal torturé, si le tourmenteur provisoire ne fat venu tirer mes deux cordes; mais je ne fis, me dit-on, pas aussi mal quelques jours après. Il s'agissait de donner la question de l'eau.
On amena un jeune homme pâle , mince et fluet ; on l'assit sur une sellette de bois ; on lui attacha les deux bras au-dessus de la tête , avec une corde qui passait dans un anneau scellé au mur , et ses deux pieds avec une autre qui passait dans un anneau scellé au pavé. Le tourmenteur provisoire le prit d'une main parle nez,et de l'autre introduisit dans sa bouche une corne remplie d'eau ne tombant que goutte à goutte. Le juge, à chaque corne d'eau épuisée, demandait au jeune homme : Voulezvous avouer ? — « Non. — De l'eau î Le juge réitéra long-temps et inutilement sa demande, criant à chaque nouveau refus : De l'eau ! Mais enfin, quand le jeune homme vit que sur quatre pintes d'eau à tomber dans sa bouche il en restait encore trois8 , ne pouvant plus alors résister à ce tourment , il s'avoua coupable. On le délia, et on le ramena dans la prison.
Je remarquai que, pour rendre ses aveux plus complets, on le menaça de la question de l'eau compliquée de celle de la tension9.
%*k XVP SIÈCLE.
Le feu.
Je remarquai aussi qu'on le menaça en outre de la question du feu , quoiqu'elle ne soit maintenant guère en usage lo. Le tourmentcur provisoire était un ancien et habile praticien : je lui demandai en quoi elle consistait. 11 me dit qu'on présentait devant un grand feu allumé la plante des pieds de l'accusé, pendant l'espace de temps prescrit par le juge, ou jusqu'à l'aveu du crime11.
Les planchettes.
Mon cousin-germain me loua beaucoup du courage que j'avais montré à la dernière question pendant laquelle j'avais si bravement porté l'eau que le tourmenteur provisoire versait dans la corne. Il nie loua d'avoir ainsi, malgré l'opinion des innovateurs et réformateurs12, aidé les juges à découvrir la vérité; et comme il était le bel esprit du greffe, il ajouta que c'était avec raison que les philosophes disaient que la vérité était au fond du puits.
Mais bientôt il rétracta ses éloges.
Le tourmenteur provisoire , un des plus assidus courtisans de mon cousin-germain , lui proposa de me faire briller à une question de brodequins qu'on devait donner dans quelques jours ; mon cousin-
XVI* SIÈCLE. $a5
germain y consentit. Maître, me dit le tourmenteur provisoire , la question des brodequins est une des tortures les plus simples. Vous asseyez votre accusé; vous lui prenez la jambe droite, vous la mettez entre deux planchettes ; vous lui prenez la jambe gauche , vous la mettez entre deux autres planchettes ; vous serrez Tune contre l'autre les deux jambes avec des cordes; ensuite, suivant que le juge vous le commande , vous enfoncez avec un gros marteau , entre les deux planchettes placées entre les jambes, un , deux , trois , jusqu'à huit coins de bois J? : voilà tout ; c'est , je vous assure , tout. Cette leçon de torture me parut facile à retenir, et comme les provisions du grand sceau me tenaient au cœur , je promis de bien faire mon devoir. Afin de mieux encore m'animer , on me dit que je n'aurais à torturer qu'une méchante femme qui avait fait périr son époux; qu'il s'agissait d'un exemple pour toutes les femmes , pour la mienne aussi bien que pour les autres. Je m'animai moi-même : je me représentai une femme à la démarche, à l'air audacieux, au visage féroce. Je me rends à la chambre de la question avant l'heure fixée : le juge paraît ; il était accompagné de mon cousin-germain qui, ce jour-îà, pour me donner plus de courage, était venu remplacer le greffier. Moi , j'étais assisté du tourmenteur provisoire ; j'avais tout préparé ; j'étais prêt. Enfin la porte s'ouvre ; je vois entrer, environnée d'archers, les armes hautes , une toute jeune femme
326 XVIe SIÈCLE,
plus belle que le jour ; ses yeux doux, tendres et brillans se portent successivement sur ceux qui étaient présens , sur moi comme sur les autres. Asseyez madame, me dit le tourmenteur provisoire; il fut obligé de m'aider. Déchaussez madame , ajouta-t-il ; alors je tombai dans une pâmoison pendant laquelle on m'emporta chez le geôlier qui eut bien de la peine à me faire revenir. Lorsque j'eus entièrement repris mes sens , ce fut une risée générale parmi les guichetiers et les gens de la geôle. On me plaisanta , on se moqua de moi ; et, quand je fus sorti , on jugea unanimement que je n'étais pas né pour jamais faire quelque chose de bon.
Mon cousin-germain me reçut fort mal ; il me dit que si j'avais conservé quelques momens encore un peu de courage , j'aurais été quitte ; que celte dame n'avait été condamnée qu'à être présentée à la question ; qu'on lui avait lu l'arrêt de manière à lui faire croire qu'elle y avait été condamnée; qu'on ne voulait que lui faire peur afin d'obtenir des aveux'4 : que la justice avait ses ruses, ses finesses, et que je n'étais qu'un sot.
Tu aurais d'ailleurs , ajouta-t-il , pu tirer parti de ta tendre sensibilité , en vendant aux accusés , ainsi que les autres tourmenteurs , des recettes y des secrets, des adoucissemens15. Tu as irrévocablement tourné le dos à la fortune.
Je me disposais à repartir ; mais mon cousin-
XVP SIÈCLE. Sa?
germain , ne voulant pas laisser sortir de la famille ce bel office , comme il disait , me fit appeler avec le tourmenteur provisoire et il nous signifia ses arrangemens. Toi ! me dit-il , tu seras en titre tourmenteur du Roi nostre Sire16 ; tu assisteras à la question , les yeux fermés et les oreilles bouchées si tu veux , et tu signeras le procès-verbal. Toi , dit-il au tourmenteur provisoire , tu donneras la question et tu auras seul les salaires et vacations y soit directs , soit indirects ; et toi , me dit-il en s'adressant de nouveau à moi , tu n'auras que les appointemens fixes. Depuis j'en fais tous les quartiers la quittance , et j'ai de plus ce grand habit bleu que je porte les dimanches.