‹ Histoire des Français des diverses états (volume 4)Chapitre 23 sur 36 · LES PLAINES DE FLEURI · texte numérisé non relu

LES PLAINES DE FLEURI

Station lxix.

Il y a en France plusieurs petites villes, beaucoup de bourgs , et encore beaucoup plus de villages du joli nom de Fleuri1.

Le Fleuri où je suis en ce moment est un village situé sur une aile de la forêt de Fontainebleau 2 , et mérite peut-être plus qu'aucun autre son nom. Depuis quelques jours je me promène dans ses belles plaines gazonnées , pensant , ne cessant de penser è plusieurs différens sujets sur lesquels il me faut

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et sur lesquels je veux , sans autre délai , écrire. Je prends'enfin aujourd'hui la plume sans trop savoir si je me suis assez promené , si je ne devrais pas me promener encore , si ceux qui liront ceci ne seront pas tentés , suivant la plaisante expression française , de m'envoyer promener.

Les peuples de la France.

J'ai déjà dit , je crois , que l'échelle des climats ou l'action des climats a rompu l'unité de l'homme physique , l'unité de sa couleur , de ses traits.

Maintenant j'ajoute qu'elle a rompu aussi l'unité de l'homme moral, l'unité de ses goûts , de ses habituelles inclinations.

Assurément , si d'abord le caractère des hommes a été le même , il ne l'est plus. Le caractère du Suédois , du Russe , n'est assurément pas celui de l'Espagnol , de l'Italien.

Et en France , assurément , le caractère du Picard ; du Lorrain , n'est pas celui du Béarnais , du Provençal. D'après la position de leur pays , les Français du nord tiennent et des Allemands ains que des Flamands du midi et des Français du midi. D'après la position de leur pays , les Français du midi tiennent et des Espagnols ainsi que des Italiens du nord et des Français du nord, de cette manière cependant que les Français du nord et les Français c|u midi , à, cause de la contiguïté du territoire ,

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à cause de la langue , des institutions communes , tiennent infiniment plus les uns des autres que des étrangers leurs voisins.

Ces observations me semblent vraies , et non celles des livres de géographie sur le caractère imaginaire des Français de chaque province. Les Picards , suivant ces livres , sont bons , loyaux , prompts , aiment la bonne chère3 ; suivant moi , tous les Français sont Picards. Les Gascons , suivant ces mêmes livres \ sont spirituels , fiers , aiment à se vanter4; suivant moi , tous les Français sont Gascons 5.

Les dénombrent en s de la France.

Que j'essaie maintenant de donner les documens dont sont en tant d'endroits chargées mes tablettes ; que j'essaie de faire connaître par ordre celte grande famille française , biens et personnes.

Fromenteau évalue la surface de la France a quarante mille lieues carrées6.

Boulanger l'évalue à deux cents millions d'arpens, dont la moitié seulement sont en pleine culture7.

Fromenteau compte quatre millions de maisons8.

Corrozet divise la France en treize provinces9.

Bouchel la divise en vingt-une généralités dont quinze sont pays d'élection l0.

Les géographes comptent en France :

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Quatre-vingts-seize diocèses11 ,

Quarante mille paroisses12 ,

Deux mille églises calvinistes |S,

Ils y comptent :

Dix-huit duchés14 :

Quatre-vingt-six comtés ,6 ,

Soixante-dix mille fiefs l6.

Ils y comptent :

Huit parlemens 1? ,

Cinquante présidiaux'8 ?

Trois cent quatre-vingt bailliages ou sénéchaussées l9.

Les arithméticiens politiques disent qu'il y a au moins :

Yingt millions d'habitans20 ,

Quatre cent cinquante mille clercs séculiers21 ;

Cent soixante-quinze mille clercs réguliers 2a ;

Douze mille religieuses23 ;

Sept mille chevaliers de Malte , ou profès , ou novices24 ;

Quatre mille ministres calvinistes 25 ;

Deux cent mille nobles 2<5 ;

Cinquante mille officiers de justice 27 ;

Trente mille avocats , procureurs, praticiens28 ;

Trente mille sergens29;

Six mille solliciteurs 3o ;

Six mille financiers31 ;

ï>eux taillions de pauvres 3%

XVIe SIÈCLE. 33i

Mais là n'est pas , il s'en faut bien , l'entier inventaire du grand ménage national.

Il n'est pas non plus dans les dénombremens que demande le roi par ses dernières ordonnances i3.

Il n'est , ou il ne serait pas même dans ceux que demande le pensionnaire de Villepreux.

Et où est-il , où serait-il donc? Il est, il serait là seulement où les dénombremens correspondent, là seulement où les dénombremens correspondraient , sans exception d'aucune , à toutes les parties de l'ordre social.

LES COTEAUX DE FLEURI. Station lxx.

Irrésistiblement attiré ce soir par la douce pente des coteaux de Fleuri , je me suis donné le plaisir de les parcourir. Dans une longue , agréable promenade , mon imagination comme mes pieds a été d'abord vagabonde ; mais peu à peu je l'ai arrêtée et fixée sur ces questions :

Comment la grande famille française est-elle constituée ?

Quelle est l'action mutuelle des élémens qui la constituent?

A force de monter > de descendre, de remonter .

33a XVI* SIÈCLE,

de redescendre, j'ai enfin trouvé les réponses , et je suis rentré à l'hôtellerie , la tête penchée ainsi qu les épis remplis de grains mûrs.

La constitution.

J'ai Lu bien des politiques , bien des publicistes français : Mon Dieu ! que de confusion !

Je crois , moi , avoir une idée assez nette de la constitution française, qu'on appelle ici les lois fondamentales de l'État1.

Ces lois n'étaient originairement que des usages 9.

Elles ne forment pas même encore aujourd'hui corps. Elles sont éparses dans les registres de l'Etat, dans ceux des hautes cours ou dans les livres \

Elles sont d'ailleurs si obscures , si vagues , qu'au lieu de déterminer les limites du pouvoir, c'est le pouvoir qui détermine leur sens et leur application4.

Suivant l'esprit de ces lois , le roi a le droit :

De lever les impôts,

De faire la guerre,

De faire la paix,

De faire des lois,

De rendre5 et de faire rendre la justice,

D'être presque toujours le maître , toujours le maître, presqu'en tout le'maître, en tout le maître6.

Le clergé a aussi des droits appelés immunités7;

La noblesse a aussi des droits appelés privilèges8 ;

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Lé tiers-état , comme tiers-état , n'a pas de droits, de privilèges; mais dans certaines villes9, dans certaines jurandes10, la bourgeoisie qui fait partie du tiers-état, a des droits, des privilèges.

Les doléances.

Lorsque ces trois corps ou plutôt ces trois membres du corps de l'État souffrent , ils se plaignent au chef commun, ils présentent au roi leurs cahiers de doléances.

Les cahiers des doléances des trois états provinciaux ou demeurent long-temps ou demeurent sans réponse ; mais ceux des états-généraux sont ordinairement convertis en ordonnances royales , datées du lieu où ils sont assemblés11.

Les trois états provinciaux.

Pourquoi le pensionnaire de Villepreux , quand il disait si clairement et si franchement que l'histoire de France]|n'était pas une histoire nationale , n'ajoutait-il pas à ses preuves qu'elle n'avait jamais parlé des trois états provinciaux I2 ?

N'est-ce donc pas à l'histoire nationale à m'apprend re :

Qu'il y a certaines provinces où la convocation des trois états estjpériodique " , qu'il y en a d'autres où elle ne l'est pas'4 ?

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Que celles-ci paient, mais n'accordent pas l'impôt'5; que celles-là ne le paient qu'après l'avoir accordé ou dans l'assemblée des trois états ,6, ou même dans la seule assemblée du tiers-état , lorsque le tiers-état seul doit le payer'7.

Que, dans presque toutes ces provinces, l'assemblée des trois états veille à l'administration18, surtout au maintien des privilèges '9 ?

N'est-ce donc pas encore à l'histoire nationale à réapprendre :

Que pour le clergé ce sont les dignités cléricales, que pour la noblesse ce sont les grandes seigneuries , ou même dans plusieurs provinces la seule qualité de noble 20, que pour le tiers-état ce sont les charges municipales, qui donnent entrée aux assemblées des trois états provinciaux*'.

Que les membres sont dans certaines provinces pécuniairement défrayés, que dans d'autres on leur offre tous les jours dans le lieu de leurs séances du pain et du vin , honorablement achetés avec les deniers publics22?

Que les trois états provinciaux s'assemblent, tantôt par provinces, tantôt seulement par bailliages2'; qu'ainsi que les états-généraux ils n'ont pas de palais24.

Et véritablement j'ai plusieurs fois vu les trois états provinciaux siéger dans les réfectoires des couvens25, où l'on avait enlevé les tables, où l'on avait laissé les bancs du pourtour destinés aux

membres des états , où Ton avait laisse aussi le fauteuil de bois du prieur, l'escabelle du frère servant, la chaire du lecteur, destinés au président, au greffier û6 et aux orateurs27.

Les trois état s- généraux.

Chose singulière, il y a plus de couleur rouge aux trois états provinciaux, où Ton voit le roage clérical, le rouge nobiliaire , le rouge municipal, qu'aux trois états-généraux où il y a moins de clercs dignitaires , plus de docteurs , moins de simples nobles, plus de gens de guerre, plus de chevaliers, de grands officiers, moins de magistrats municipaux, plus de magistrats judiciaires28.

Je me suis plusieurs fois dit combien je serais heureux de pouvoir avant mon départ assister à une session des états-généraux. Il s'en faut bien qu'à cet égard j'aie perdu tout espoir , car si le roi manque d'argent, il voudra les états-généraux; si les états provinciaux trouvent que les dépenses publiques sont trop grandes, ils voudront les étatsgénéraux ; si les catholiques modérés , les protestans modérés désirent une réunion ou du moins une réconciliation sincère , ils voudront les étatsgénéraux ; si les catholiques ligueurs espèrent qu'on se déterminera enfin à extirper de vive force les nouvelles opinions, ils voudront les étals-généraux ; si les protestans fanatiques espèrent obtenir

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de nouveaux , de meilleurs édits , ils voudront les états-généraux29. Tout le monde, en France, voudra alors les états-généraux : Les états-généraux ! sera le cri unanime de la nation.

Et aussitôt le roi écrira aux baillis, aux sénéchaux que le royaume se trouve dans des circonstances difficiles , qu'il veut y pourvoir avec l'aide des états-généraux, qu'ils aient à convoquer à jour fixe les gens des trois états de chaque bailliage , de chaque sénéchaussée, pour qu'ils nomment les députés.

Et aussitôt le bailli ou le sénéchal convoquera dans son bailliage ou dans sa sénéchaussée les trois états.

Et aussitôt les trois états du bailliage ou de la se. néchaussée s'assembleront , nommeront chacun leurs députés 3o.

Et aussitôt les députés des trois états se rendront au lieu de la réunion.

Maintenant voici ce qu'on a toujours vu et indubitablement ce que je verrai ou ce qu'on verra a la première session :

Une grande salle tendue de riches tapisseries, fraîchement décorée, s'ouvrira au jour fixé;

Au milieu sera élevé un trône couvert de drap d'or31;

Le roi, entouré de son nombreux cortège , viendra s'y asseoir.

Les députés du clergé, les députés de la noblesse

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s'assiéront sur les bancs de devant ; les députés du tiers-état sur les bancs de derrière32 ;

Les députés se mettront à genoux.

L'huissier, au nom du roi, dira à tous les députés de se lever ;

Tous les députés se lèveront ;

Le roi prononcera une courte harangue et parlera des nécessités de l'Etat ;

Le chancelier prononcera une longue harangue et parlera des nécessités de l'Etat ;

Les orateurs du clergé prononceront de longues harangues , parleront des nécessités de l'État , du besoin de réformer l'État , c'est-à-dire du besoin d'accroître l'autorité du clergé ;

Les orateurs de la noblesse prononceront de longues harangues, parleront des nécessités de l'État, du besoin de réformer l'État, c'est-à-dire du besoin d'accroître les privilèges de la noblesse ;

Les orateurs du tiers»état prononceront de longues harangues, parleront des nécessités de l'État, du besoin de réformer l'État , c'est-à-dire de diminuer l'autorité du clergé et les privilèges de la noblesse 33.

Peut-être y aura-t-il quelques variantes ; peutêtre l'orateur du clergé ne parlera-t-il à genoux qu'un moment devantle pupitre; peut-être l'orateur de la noblesse ne parîera-t-il à genoux qu'un quartd'heure devant le pupitre; peut-être l'orateur du tiers-état ne parlëra-t-ii à genoux qu'une heure 6. 22

3S8 XVIe SIECLE,

devant le pupitre 34. Peut-être durant son discours les députés des deux premiers ordres ne se découvriront-ils pas et peut-être alors l'orateur du tiersétat ne se découvrira-t-il pas35 ; peut-être le greffier du parlement tiendra-t-il la plume36 et peut-être ne la tiendra-t-il pas ;

Peut-être pendant quelques séances les trois états se disputeront , se querelleront 3r.

Peut-être la cour les laissera faire et peut-être ne les laissera-t-elle pas faire.

Mais ensuite , dans tous les cas, elle demandera de l'argent 38,

Alors les trois états se réuniront à faire la sourde oreille, à gémir sur la misère publique.

Fort bien î fort bien ! mais il leur sera prouvé qu'il faut de l'argent ;

Et les deux premiers états de dire au tiers-état : payez !

El le tiers-état de répondre : Payons \

Il y aura de longs débats 39;

La cour se lassera , grondera , et enfin grondera si fort , que les trois états accorderont l'argent nécessaire , c'est-à-dire la moitié de l'argent demandé40;

La session sera close et les députés repartiront pour leur pays 9 arriveront chez eux , et tout sera fini.

Oh ! non , tout ne sera pas fini : les docteurs , lesévêques les plus zélés, les plus hargneux seront

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faits évoques , cardinaux ; les nobles les plus audacieux , les plus mutins seront faits chevaliers des ordres, capitaines de gens d'armes ; les bourgeois les plus irrités , les plus irrités contre le clergé et la noblesse seront anoblis , et leurs enfans seront prieurs ou chanoines 4\

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