‹ Histoire des Français des diverses états (volume 4)Chapitre 25 sur 36 · LE RIEUR DE MOINTARGIS · texte numérisé non relu

LE RIEUR DE MOINTARGIS

Station lxxh.

Je me suis fait, je me suis imposé, comme on voit , un système de questions , et déjà j'ai trouvé la réponse à un grand nombre ; mais ce matin , depuis le point du jour, j'ai long-temps et inutilement couru les plaines, les coteaux, les vallons, sans pouvoir trouver la réponse aux autres. Enfin, impatienté je suis rentré de fort mauvaise humeur à l'hôtellerie et je me suis disposé à repartir. Monsieur , m'a dit l'hôtelier avec un regard fin et amical, il vous est survenu une méchante affaire qui hâte votre départ; pourrais-je vous être de

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quelque secours ? Parlez ! je vous en prie! 11 m'a si obligeamment , si cordialement pressé , que j'ai fini par répétera toute aventure ce que je me suis, ce matin, cent fois, mille fois, demandé : Gomment la grande famille française est-elle constitutionnelîement gouvernée? comment est-elle gouvernée par le roi ? par ses conseils? par ses grands officiers ? pas ses ministres ?

Oh ! m'a répondu l'hôtelier , j'ai votre affaire ; allons chez mon oncle ?

INous sommes allés chez l'oncle de l'hôtelier , praticien à la justice du lieu : Oh ! ma dit l'oncle de l'hôtelier , j'ai sûrement votre affaire si vous vous sentez le courage de faire à pied une lieue , une lieue en montant ? — Oui. — Eh bien ! partons pour Arbonne.

Au bout d'une heure de chemin , il s'est offert à nous une maison grande , agréable. Nous sommes entrés : le premier homme qui s'est présenté a été un homme de haute taille , dune bonne figure : Mon ami , lui a dit mon conducteur , ouvrez , je vous prie, votre bibliothèque à ce studieux étranger qui en a instantanément besoin ! — Volontiers , a-t-il répondu ; je voudrais seulement savoir quel est l'objet de ses recherches , je lui épargnerais peut-être une partie de la peine. Je lui ai dit. Mon patron! mon saint patron 1 s'est-il joyeusement écrié , vous ne pouviez plus à propos venir ; cela n'arrive pas deux fois dans la vie. Depuis quelques

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semaines je porte dans ma tête autant et sans doute plus, beaueoup plus qu'à cet égard il vous en faut ; mais , a-t-il ajouté , je commence par vous dire que je ne me souviens jamais de rien qu'après dîné. Dînons donc sans autre retard. Nous avons dîné , et dès que la table a été levée , l'ami de l'oncle de mon hôtelier m'a dit : Monsieur , je puis me vanter d'avoir au nombre de mes parens un des plus grands rieurs qu'il y ait ; c'est un avocat de Montargis.

Le gouvernement français.

Dernièrement j'eus occasion d aller le voir en revenant de iNevers ; je le trouvai qui riait à se tenir les côtés. Mon cousin , me dit-il , ce matin , à notre réunion , le bâtonnier et le sous-bâtonnier ont disputé avec plus de chaleur qu'à l'audience , et cela devait être , car ils disputaient sur chose qu'ils n'entendaient ni l'un ni l'autre ; et l'avocat de Montargis de rire plus fort. Le bâtonnier , conlinua-t-il, soutenait que le gouvernement de la France était un gouvernement monarchique , suivant la définition d'Aristote'. Le sous-bâtonnier soutenait au contraire que le gouvernement de la France était un gouvernement monarchique représentatif. Personne là n'a su dire au sous-bâtonnier que si l'on pouvait donner le nom de gouvernement monarchique représentatif au gouver-

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nement de l'Angleterre* on ne pouvait le donner à celui de la France où les états-genéraux ne sont assemblés que sous le bon plaisir du roi3 , où ils représentent bien le clergé des villes , le clergé des campagnes , la noblesse des villes , la noblesse des campagnes4 , où ils représentent bien le tiers-état des villes , mais où ils ne représentent pas le tiersétat des campagnes 5 , c'est-à-dire les trois quarts de la nation 6; et au bâtonnier que le gouvernement de la France avait été féodal royal jusqu'à Louis XI, royal depuis7.

Le gouvernement du roi.

Bientôt mon parent se mit de nouveau à rire ; c'est qu'en ce moment il se rappelait que ses confrères quelques jours auparavant, avaient unanimement décidé que le roi , il y a un ou deux siècles, quand sans autre forme de procès il faisait , en sa présence et à l'instant , couper la tête aux grands de l'État8 , était plus puissant qu'aujourd'hui ; à quoi il avait répondu que le roi peut aujourd'hui , par les arrêts de son parlement , faire couper la tête aux traîtres , aux conspirateurs , aux rebelles , quelque grands qu'ils soient9 , tandis qu'autrefois , s'il ne les tenait déjà sous sa main , il fallait combattre, et le plus souvent finir par un traité de paix'0. Et comme je le voyais rire encore plus fort, et que je lui en demandai la cause , il me répondit ,

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en parlant toujours de ses confrères : Je ris de leurs rires ; ils se moquèrent de moi lorsque je prétendais , contre leurs assertions, que roi , rex ^ n'était que l'abréviation de régent, regens , et que maintenant les rois de France ne régissent ou ne veulent par eux-mêmes régir que la guerre11 et la haute police 12 ; la guerre , parce qu'à l'exception des rois enfans ils ont tous mis sur le champ de bataille l'épée au vent l?' ; la haute police , parce que depuis Philippe-le-Bel le royaume a été fréquemment agité par les soulèvemens ou les émeutes l[ ; parce que depuis Henri III le fanatisme , forcé d'éteindre les bûchers , cache les poignards sous toute sorte de robes'5. Je leur donnai des preuves , et c'était à entendre de quelle manière ils m'injurièrent, quand ils eurent enfin reconnu que j'avais raison : laissez-moi rire de leurs injures ! laissez-

Le gouvernement des conseils du roi.

Dans la journée * mon parent reçut la visite d'un échevin synodal , ou marguillier d'église16; il l'accueillit avec les démonstrations de la plus grande politesse. Il adhéra par de continuelles inclinations de corps et de tête à tout ce qu'il lui entendit dire. Oh ! le savant échevin synodal , pensai-je ; mon parent , si difficile , n'a cependant cessé de lui applaudir; mais à peine léchevin fut sorti que mon

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parent se mit à rire sur nouveaux frais : Ce bon homme, me dit-il , confond tout , brouille tout , absolument tout. Il prend le grand conseil, depuis plus d'un siècle une cour de justice'7, pour le conseil d'état , où l'on délibère sur les intérêts des provinces j sur leurs cahiers , sur leurs requêtes'0' Pour lui , le conseil privé , où l'on délibère quelquefois sur les plus graves , quelquefois sur les plus frivoles intérêts9, est différent du conseil étroit"0. Il n'y a que le conseil des finances*' et le conseil des parties22, que leurs noms l'empêchent de confondre avec d'autres conseils. Du reste, ajouta-t-il toujours avec la même gaîté, comme le vulgaire de cour n'est pas plus propre à faire une bonne langue que Test le commun vulgaire, les noms des différent conseils sont dans une mobilité perpétuelle aS.

Mais , dit mon parent , où lechevin m'a donné le plus à rire , c'est quand il m'a parlé de la vie pénible des conseillers d'état. Ces pauvres gens ! ils vont à la messe du conseil à six heures du matin24, dans toutes les saisons , et quel temps qu'il fasse ! Us demeurent au conseil le matin , depuis sept jusqu'à dix heures; le soir, depuis une jusqu'à quatre25 ! Ils ne peuvent d'ailleurs dîner, souper dehors que chez les autres conseillers ou chez le chancelier26. Quant à moi, continua mon parent, je me tiens presque sûr que souvent la messe est dite, très bien sans eux , et il se mit à rire ; que la petite

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}rloge posée au milieu de la tabie du eonseil 2/ «arque aussi très bien les heures sans eux , et ii >e mit encore à rire ; qu'ils vont manger aussi chez leurs fils, chez leurs gendres, chez leurs parens, d'un degré même assez éloigné, pourvu qu'il y ait bonne chère, et il se mit à rire et à rire : Oh ! lui dis-je alors , que croyez- vous donc? Je crois, me "épondit-il, que les conseillers ont en général rente-cinq ans73, et que la plupart en ont plus ^ue moins, que leurs appointemens sont de deux mille livres29; je crois que leur nombre, moitié moindre que celui de3 conseillers de la reine 3o est de trente-trois3' , qu'ils sont divisés en trois sections de onze membres chacune , chacune servant quatre mois , chacune spécialement chargée des affaires de certaines provinces 3z ; je crois cela , et cela ne me fait pas rire. Je crois qu'il n'y a qu'un tiers de conseillers ou d'église ou de robe longue , et qu'il y a deux tiers de conseillers d'épée; je crois que la proportion devrait être inverse , et cela me fait rire. Je crois que les conseillers d'épée doivent être nobles de trois races33 , et cela ne me fait pas rire ; je crois qu'il y a , je dois plutôt dire que je connais à cet égard beaucoup de fraudes : mon bisaïeul chassait aux chiens et aux oiseaux34; mon aïeul était publiquement, par plusieurs gentilshommes^ appelé mon cousin35 ; mon père était page et voilà une attestation devant notaire, qu'il a eu en cette qualité souvent le fouet au château voisin36; telles

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sont assez communément aujourd hui les preuves de noblesse et cela me fait rire, et, quelque chagrin que j'aie, toujours rire. Je crois que les conseillers sont coiffés tous d'un bonnet de velours37, que les conseillers de robe longue ont une longue robe de velours38, et cela ne méfait pas rire; je crois qu'ils ont robe d'hiver, robe deté3?, et cela est bien près de me faire rire ; je crois qu'ils ne peuvent entrer au conseil qu'avec leur costume40, et cela ne me fait pas rire. Je crois qu'ils ont chacun une clé de la salle 4' , cela est bien près de me faire rire. Je crois que les secrétaires des commandémens de la reine, des frères du roi, entrent au conseil, y opinent43, et cela me fait rire, beaucoup rire; je crois que les chevaliers du Saint-Esprit en service près de la personne du roi, les capitaines des gardes, le maistre-de-camp du régiment des gardes, le gtand-prévôt y entrent, y opinent4', et cela aussi me fait rire, beaucoup rire. Je crois que les conseillers sont assis au conseil suivant le rang de leur ancienneté 44 , et cela ne me fait pas rire. Je crois que les maîtres des requêtes , lorsqu'on l'absence du roi le chancelier préside et leur demande leur opinion , opinent debout, nu-tête, et cela ne me fait pas rire. Je crois que lorsque le chancelier la demande aux conseillers il n'ôte son bonnet que pour le dernier45, ce qui me fait un peu rire. Je crois que plusieurs conseillers accompagnent toujours le roi, quand il va dîner, souper46; restent auprès de lui

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pendant le repas comme pour le conseiller , et cela me fait rire, beaucoup rire, le plus rire.

Le gouvernement des grands officiers.

Cet échevin synodal , me dit aussi mon parent , n'est pas du pays. Il est venu à Monfargis pour des affaires dont il m'a chargé , et je n oublierai jamais que la première fois que nous nous vîmes j'eus bien de la peine à ne pas rire lorsqu'il me dit, je ne me rappelle pas trop à quel sujet, mais n'importe : ÎNous , pauvres petits échevins synodaux , nous tremblons à la seule pensée d'avoir à rendre compte à Dieu de l'administration de notre église; combien ne doivent pas trembler encore plus ces conseillers du conseil du roi qui mettent l'impôt sur les terres et sur les hommes , qui désignent au roi les clercs les plus dignes des bénéfices à charge de plusieurs cent mille âmes , les cïercs les plus dignes des évêchés , des archevêchés , qui proposent les lois desquelles dépendent la fortune , l'honneur et la vie des citoyens, qui engagent les sanglantes luttes des peuples que souvent les générations suivantes voient à peine terminer ! O mon très cher monsieur Téchevin synodal, étais-je tenté à tout instant de lui dire, vous êtes donc venu à soixante ans sans savoir qu'au conseil secret , au conseil du cabinet du roi47 , le surintendant des finances est le maître48; que le grand-aumônier lest

de la feuille des bénéfices49, que le chancelier l'est des lois53, que l'amiral l'est de la marine5'; que le roi 9 surtout le roi actuel , ne veut pas que ses conseillers s'immiscent dans les affaires de la guerre , de la paix qu'il traite lui-même avec ou sans son connétable52 !

Le gouvernement des secrétaires d'état.

Dans cette occasion mes efforts pour contenir le rire avaient été si pénibles , que je m'étais promis de ne plus parler à 1 echevin soit de gouvernement , soit de matières politiques , soit de tout ce qui pouvait y avoir rapport. Malheureusement l'échevin ne s'était pas promis de ne pas aller à Fontainebleau, de ne pas y avoir affaire à un secrétaire d'état , de ne pas en être mal reçu. Malheureusement il alla à Fontainebleau ; il eut affaire à un secrétaire d'état, il en fut mal reçu. Le voilà qui revient descendre droit chez moi, tout botté , le fouet à la main ; le voilà qui se met à déclamer contrôles secrétaires d'état53; il est lui échevin synodal, du corps du clergé qui toujours a la droite sur les secrétaires d'état54 et on aurait dû avoir à son égard plus de considération. Ensuite continuant par l'histoire de l'élévation toute récente des secrétaires d'état, il exhala sa colère. Il dit qu'ils n'étaient anciennement que petits clercs du chancelier55 , qu'ils devinrent notaires du roi 56 , notaires

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clercs du secret57 , notaires secrétaires au nombre de cinquante58 , notaires secrétaires des commandemens au nombre de quatre 59 ; enfin notaires secrétaires d'état en même nombre aux congrès deïhérouanne , de Crespy , de Cateau-Cambresis , où parce que les secrétaires de l'empereur et ceux du roi d'Espagne prenaient ce titre , ils persuadèrent à Henri II qu'il était de la dignité de sa couronne que le titre de ses secrétaires ne fut pas inférieur 6o.

Mais , continua l'échevin irrité, on craint, non sans raison , l'insoience de ces parvenus, et on les a toujours tenus dans un certain abaissement que je me rappelle avec plaisir.

Le roi leur dit dans les règlemens:

Secrétaire d'état , chaque matin à six heures , ne manquez pas de venir à mon antichambre61 ; qu'importe que souvent je ne me lève qu'à neuf , vous attendrez î

Vous ne décacheterez qu'en ma présence les lettres et les dépêches 62 que la poste a ordre de me remettre et de ne pas vous remettre63.

Vous me les lirez ; je vous prescrirai les réponses : vous les ferez dans le jour , et le lendemain vous les présenterez à mon approbation et à ma signature 64.

Secrétaires d'état ! lorsqu'un de vous me lira une dépêche , qu'aucun autre secrétaire d'état ne s'approche de manière à pouvoir entendre6'.

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Secrétaires d'état ! à moins que je vous fasse appeler , qu aucun de vous ne se présente dans l'après-midi66.

Si quelqu'un de vous a des affaires pressantes à me communiquer , qu'il m'envoie un de ses clercs67.

Secrétaires d'état ! chacun de vous aura dans son département six clercs et un commis68 , pas davantage.

Secrétaires d'état ! vous porterez aussi dans l'intérieur de ma cour le titre des quatre secrétaires extraordinaires de ma chambre69.

Le roi leur dit encore dans ses régleinens : Que les secrétaires d'état ne répondent que d'après mes ordres aux placets que les samedis je reçois des mains du peuple70 , et que je serre dans mon sac de velours violet71.

Et bien que le roi ne le dise pas , je suis sûr qu'il pense que s'ils ne sont pas contents ils n'ont qu'à parler , qu'il trouvera parmi les cent secrétaires de son cabinet72, ou parmi les cent de la reine73 , au moins quatre secrétaires d'état qui les vaudront , si mieux ils ne valent.

Il fallait , continua mon parent , que 1 echevin eût rencontré un homme plus instruit que lui et surtout un homme aussi irrité contre les secrétaires d'état, car il ne s arrêta pas là : Que je suis aise , me dit-il en outre, d'avoir appris que le roi , lorsqu'un grand seigneur qu'il envoie en commission lui plaît,

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et qu'un secrétaire d'état lui déplaît , donne au grand seigneur pour secrétaire le secrétaire d'état74. Que je suis encore aise d'avoir de même appris que lorsque les secrétaires d'état assistent aux conseils du roi , ils n'y assistent pas comme membres r,b , mais , en quelque manière , comme secrétaires adjoints aux secrétaires des conseils76 ; qu'ils ne sont pas assis à la grande table couverte du tapis de velours rouge , bordé de grandes fleurs de lis en toile d'or77 , mais qu'ils le sont à côté, près d'une petite table , devant laquelle , quand le roi est présent , ils se tiennent debout , nu-tête 7\

Imaginez si la grande colère de l'échevin me donnait l'envie de rire , et si cette envie diminua lorsqu'il finit par me dire qu'il voudrait avoir été ce jour-là duc et pair , pour avoir impunément pu menacer de sa botte éperonnée les secrétaires d'état79 ; qu'il espérait que le mécontentement général les ferait bientôt rentrer dans l'obscurité de l'écritoire d'où ils étaient sortis, d'où ils n'auraient jamais dû sortir.

Comment faire, mon cousin, poursuivit l'avocat de Montargis , pour ne pas rire , quand on est continuellement sur le point d'éclater? dites-le-moi? Je me rappelai tous les malheurs de la France ; j'y joignis les miens : inutiles efforts , je fus obligé de courir vite à la fenêtre , de répondre comme si l'on m'appelait : J'y vais ! tout à l'instant ! j'y arriverai plus tôt que vous ! Aussitôt je demande la

permission de sortir. Je sors ; l'échevin sort avec moi. A la première rue je le quitte. Je rentre promptement dans ma maison , où , après avoir fermé portes et fenêtres, je satisfais sans contrainte l'impérieux besoin de rire. Mon jeune frère se présente. Bien qu'il soit dans toute la fraîcheur de l'âge et que sa bouche ne sache encore que gracieuser élégamment les jeunes personnes, je lui dis, à faute d'autre, d'où je venais, ce que j'avais entendu , ce qui me faisait tant rire, à quoi ajoutant que je le prenais pour juge s'il voulait écouter sérieusement une fois en la vie , je lui parlai ainsi :

Mon cher Jacinthe , nous avons en France trois "° et ordinairement quatre secrétaires d'état8' âgés de trente-cinq ans8*.

L'un a le département de la guerre 8\

L'autre le département des affaires étrangères H.

L'autre le département de la maison du roi et de la marine85.

L'autre le département de l'intérieur86.

Ils sont chargés , chacun dans son département, de mettre par écrit et d'expédier les ordres du roi 7.

Chacun dans son département, est donc maître de la forme sous laquelle s'exerce l'autorité royale.

En outre, chacun est aussi maître de la forme sous laquelle s'exerce l'autorité royale administrative dans le quart des provinces que le roi lui a départi38.

Chacun d'eux est en main , c'est-à-dire en exer-

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cice trois, quatre mois de l'année, pour l'expédition des affaires qui n'appartiennent spécialement à aucun département89.

Chacun d'eux , lorsqu'il est en main , est de même maître de la forme sous laquelle s'exerce l'autorité royale dans les conseils du roi , car il dresse un état sommaire de leurs délibérations, des disposilions que le roi en a approuvées , n'en a pas approuvées90.

Chacun d'eux , écoute bien ceci , ace qu'avaient autrefois les grands de l'État, lorsqu'ils étaient réunis, et qu'ils avaient assisté au conseil91, le contre-seing des ordonnances qui9' seul donne au seing du roi sa valeur93, de même que le coin seul donne aux écus la leur.

Chacun d'eux a une belle épée au côté94, et sur les épaules un beau manteau de velours cramoisi descendant jusqu'aux pieds, fendu à droite dans toute sa longueur, et à gauche retroussé par un cordon jusques au coude95.

Les appointemens de chacun d'eux sont de dix mille livres96, c'est-à-dire qu'ils sont aussi considérables que ceux du premier médecin97.

Maintenant dis-moi si, au contraire de ce sot échevin , tu ne vois pas croître en rang , en puissance, ces quatre secrétaires d'état, ces quatre sous-rois ou vice-rois égaux entre eux, car il paraît qu'on a renoncé à avoir un premier secrétaire d'état »\

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Les vois-tu grandir en honneurs?

Les vois-tu aujoud'hui prêter le serment non comme autrefois, entre les mains du chancelier dont ils ont cessé de dépendre, mais entre les mains du roi"?

Les vois-tu grandir en pouvoir?

Les vois tu habilement renoncer au titre d'office héréditaire , ne s'expédier que de simples commissions, révocables à volonté100, persister habilement à être toujours instrumens qu'on peut briser à volonté ? Et vois-tu dans l'avenir le roi leur confier toute sa puissance ? car il trouvera plus commode de se passer de la pédante science du surintendant des finances , de la pédante loquacité du chancelier, du bruyant despotisme du connétable, des maréchaux , de l'amiral et des vice-amiraux , et de ne confier les secrets de sa politique et ses secrets qu'à ses secrétaires. Vois-tu cela ? ne le vois-tu pas? Non , certes , je ne le vois pas, me répondit mon jeune frère , je ne vois pas cette grande importance actuelle, cette plus grande importance future des secrétaires d'état. Et comment la verrais-je ? l'histoire de France que vous avez là ne dit rien d'eux. Montrez-moi un endroit où elle fasse mention des secrétaires d'état *■ , montrez-le-moi ? Alors, ajouta mon parent, je cessai de rire de l'échevin synodal, je me mis à rire et de l'histoire de France et des beaux garçons qui la lisent. Je n'ai jamais autant ri.

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