LES PEINTRES FRANÇAIS
Station lxxiii.
Vers la fin de l'automne il vint à mon nouveau logement , près le jardin des Tuileries , un peintre m'offrir e tableau de saint Jacques-le-Mineur. Je lui dis que volontiers je lui aurais acheté celui de mon patron , saint Jacques-le-Majeur. Il me répondit que c'était vraiment celui de saint Jacquesle-Majeur , mais que dans la maison ce tableau était appelé saint Jacques-le-Miueur à cause de sa très petite dimension. Le tableau avait des portes1 ; c'était , si l'on peut parler ainsi , un tableau de voyage ; il me plaisait , je le pris sans beaucoup marchander.
Ce même peintre revint quelques semaines après : il m'apporta un saint Sébastien , tout fraîchement sorti de son pinceau. Je trouvai son tableau fort bon ; je l'admirai aussi long-temps qu'il pouvait le désirer et je le lui rendis : Ah ! messire , me dit-il , ce n'est pas un saint Sébastien de la vieille école ; voyez la correction du dessin a , la vérité des couleurs ; voyez la naturelle pose du saint; voyez son air céleste que ne peuvent lui faire perdre les tourmens du martyre ; voyez les flèches qui percent son cœur , qui percent le vôtre ; voyez son sang
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qui jaillit presque sur vous ; voyez comme il souffre ! Je vis bien plus clairement combien ce pauvre peintre souffrait la misère : je n'eus pas le courage de ne pas garder encore ce tableau.
Ce peintre est de nouveau revenu aujourd'hui ; il ne portait pas de tableau ; ses habits étaient neufs; ses joues étaient pleines : il avait un air d'hilarité qui annonçait une meilleure fortune. Je l'ai invité à s'asseoir ; il m'a parlé ainsi : Messire , vous n'avez qu'à dire quelques mots pour faire ma fortune ; mais d'abord , pour première grâce , je vous demande de m écouter attentivement , car peut-être voudrez-vous bien vous intéresser , répondre pour moi ; et dans ce cas par reconnaissance je dois d'avance vous conseiller de ne jamais vous intéresser , de ne jamais répondre pour aucun artiste que vous ne connaissiez , outre son savoir-faire, son savoir dire ; j'entends sa théorie ; voici la mienne et voici en même temps mon histoire.
La miniature.
Mes parens, a-t-il continué, étaient fort pauvres: ils me donnèrent cependant l'éducation des gens riches ; j'appris donc entre autres choses à dessiner^ , et je n'appris bien que cela ; mais je l'appris si bien qu'à seize ans je passai mon maître ; je ne tardai pas non plus à le passer pour la peinture qu'il voulut aussi m'enseigner. Alors il me dit, Mon
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ami , vos talens doivent se perfectionner ailleurs. Je lui avouai que depuis quelque temps mon intention était d'aller à Prais : Non, non! me répondit-il , les grands artistes , les grands œuvres ne sont pas tous à Paris4. Commencez par les autres villes, vous finirez par celle-là.
Je pars ; je cours la France.
D'abord il s'offrit à moi des châteaux sans nombre : Avez-vous, demandai-je partout , des miniatures à faire peindre sur le parchemin des hommages , des aveux ou des dénombremens5 ? avezvous à faire peindre des lettres historiées , des figures zodiacales sur les feuillets des livres6 , ou seulement sur les couvertures7? Çà et là je trouvai de la besogne. J'étais mal payé , je n'avais par jour que trois blancs, six blancs8 au plus ; mais jetais bien nourri ; je n'ai jamais tant mangé de perdrix. Cependant je m'en lassai.
J'allai plus loin , je rentrai dans les villes ; et partout où les officiers municipaux avaient le droit d'image , c'est-à-dire le droit de se faire peindre sur les registres historiques de la mairie 9 , je me présentai à eux : Messieurs ! messires î s'il vous plaisait d'employer un peintre qui, fussiez-vous petits, laids , vous rendrait grands , beaux , et toujours avec ressemblance ; qui vous donnerait à volonté des yeux à la Montmorenci lo , des nez à la François Ier1' , à la Henri IV 12 ; qui vous ferait à volonté petite barbe pointue'3 . barbe d'ermite , barbe de
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capitaine ' j , moustaches pommadées , moustaches cirées , moustaches frisées , moustaches à croc l5 , qui vous ferait à volonté une magistrale, une douce, une gracieuse , une bonne , une noble mine? Me voilà ! me voilà ! Mais les uns me disaient qu'ils avaient été peints trois fois , les autres quatre ; les autres me recevaient avec un air si renfrogné, qu'il était aisé de voir qu'ils n'avaient pas envie de se faire peindre.
Eh bien ! me dis-je , essayons des libraires ; ce sont eux qui aujourd'hui nous fournissent le plus de travail.
J'allai chez les libraires. Un des premiers chez qui j'entrai m'offrit de me donner à peindre des miniatures d'heures manuscrites. Je ne fus pas tenté de me mettre à l'œuvre quand dans l'atelier je vis qu'on peignait toujours les mêmes saints et toujours de la même manière ,6. Le libraire s'aperçut de mon dédain : Ah ! venez , me dit-il , en me conduisant à une armoire grillée en fer, dont il tira plusieurs belles heures, plusieurs beaux livres d'église ou autres : Voudriez-vous dessiner sur vélin noir , écrit en lettres d'argent , ces légers papillons, ces légers anges en filets d'or , en filets de couleur ,?? ou bien voudriez-vous les dessiner sur vélin doré , écrit en lettres blanches ? ou bien voudriez-vous dessiner ces grandes miniatures en écarlate , sur un fond rose ? ou bien dessiner ces autres grandes miniatures en vert tendre , sur un fond vert foncé ,
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ou bien ces autres en bleu clair , sur un fond gros-bleu ; ou bien voudriez-vous peindre sur vélin pourpre , écrit en lettres d'or , ces miniatures aux couleurs variées et naturelles l8 ? Mais , ajouta-t-il , prenez garde au degré d'art avec lequel ces peintres, comme le célèbre Rancu 9, ont rendu jusqu'au tissu des vêtemensdes hommes, jusqu'à la flexibilité et à la finesse du poil des animaux20. Je lui répondis que les miniatures qu'on peignait chez lui étaient au-dessous de moi . que celles qu'il me montrait étaient au-dessus.
Si je ne m'arrêtai pas chez ce libraire, je m'arrêtai chez son voisin qui, sans me laisser avancer au-delà de la porte de sa boutique , me demanda , de prime-abord, si j'étais bon dessinateur : Oui, lui répondis-je , et à l'instant même je lui en donnai la preuve : Oh ! me dit-il tout satisfait, allons, mon cher maître ! nous ne nous quitterons pas de sitôt. Véritablement, je lui dessinai dans le genre blanc sur noir, les miniatures de la fin des nouvelles111 Fables de Phèdre , et celles du commencement des Métamorphoses d'Ovide*2.
Les décorations.
Messire, a continué ce peintre, si vous faites bien , vous ne vous intéresserez , vous ne répondrez jamais pour un artiste qui ne saurait pas la perspective aérienne, par conséquent la perspective
linéaire2'. Je ne les savais pas; et pour ne pas les savoir, je ne fus employé que comme un des derniers subalternes dans la peinture des décorations des comédies et des grands ballets, où Patin, peintre du roi , a opéré tant do magiques iiicr-^ veilles 24.
Le paysage.
Heureusement je trouvai un peintre fort savant dans Tune et dans l'autre; plus heureusement il me les enseigna fort vite : Notre œil, me dit-il, est pour chacun de nous le centre de l'univers; portez donc sur la toile les objets non tels qu'ils sont, mais tels que pour notre œil ils semblent être 25.
Dès ce moment mes tableaux se creusèrent, le spectateur y marcha dans les espaces que les effets de ma science de la perspective lui ouvraient; les bêtes fauves fuirent dans l'immensité de mes plaines; les oiseaux volèrent dans l'immensité de mes cieux.
Les marines*
Et les vaisseaux se balancèrent dans mes immenses mers; car vers ce temps je m'essayai au genre des marines auxquelles votre Uroom doit sa célébrité '6. J'en diversifiai les rivages par des champs de câpriers couverts de ruines artificielles où ces arbustes se plaisent'7; par des champs de riz sillonnés de tranchées remplies d'eau28 ; par des
forêts d oliviers chargés d'olives noirâtres , c'est-àdire mûres ; par des forêts d'orangers dont les oranges étaient les unes vertes, comme celles qu'on met dans les caisses qu'on nous envoie à Paris , et les autres jaunes comme celles qu'on tire des caisses où elles ont jauni; je peignais alors au fond de notre odorante Provence.
La portraiture.
Enfin je repris le chemin du nord :
Lorsque je passai à Limoges , cette ville était remplie d'élèves du fameux Léonard, peintre sur émail29. Les frères Mabreaux ° avaient aussi une grande réputation. Je ne réussis pas dans ce genre de peinture, où il m'aurait fallu être faïencier émailleur 3l.
Je me mis à la portraiture sur toile, sur bois, sur cuivre , à grande dimension de quatre , de cinq pieds32; à petite dimension de trois, deux pouces33. J'allai de ville en ville.
Les personnes que je peignais me faisaient mille méchantes critiques sur leur portrait ; mais à peine étais-je parti de la ville qu'elles le disaient de Court34, de Rabel33, de Janet36, de Corneille37 ou de Duval38, si connu par son Recueil des visages des rois de France*9.
Je remarquai dans le nord qu'on garnissait d'un rideau les tableaux des portraits40, et dans le midi
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qu'on les laissait nus. Y a-t-il donc plus de vanité dans le nord ? y en a-t-il plus dans le midi ? Ma foi ? comme on voudra.
Les allégories.
R 'oubliez pas , messire . que le peintre à qui vous accorderez votre honorable témoignage doit être un peu exercé à la portraiture , qu'il doit être familier avec toutes les variétés des figures des rébus41 dont aujourd'hui les cheminées , les lambris sont couverts42. Pour moi , je puis dire que j'en ai peint ma bonne part. On reculait d'effroi devant mes nuages orageux , mes coups de tonnerre ; on avançait la main vers mes raisins, mes nichées d'oiseaux; et quant aux devises, toutes les louanges étaient pour le corps , la peinture , toutes les critiques étaient pour l'âme, les vers*3. Je gagnai encore plus d'argent à peindre les emblèmes44, surtout les allégories : je peignis, je repeignis avec le même succès l'allégorie de la religion représentée sous la forme d'une jeune personne douce, gracieuse, portant sur sa tête étoilée de diamans , une petite croix 45 ; je gagnai encore plus à l'allégorie de la congrégation des jésuites , représentée sous la forme du vaisseau du catholicisme, hors duquel nagent au milieu des mers les sectes hérétiques figurées en serpens sanglans et livides, en diables hérissés de cornes et de griffes46.
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Je peignais aussi des allégories, des emblèmes sur îes étendards '7.
Les fresques.
Qu'on ne s'y trompe pas, a continué ce peintre , si les nobles ont toujours aimé et toujours aiment les représentations des faits d'armes, les bourgeois maintenant ne les aiment pas moins ; mais tandis que sur les voûtes et les murailles des châteaux il faut des combats de cavalerie , de grandes batailles, sur les voûtes et les murailles des maisons bourgeoises il faut des assauts , où l'on voie des rangées de bourgeois, vêtus des habits de toutes couleurs couronnant d'arquebuses , de flammes et de fumée îes remparts qu'ils défendent , ou faisant , du haut de ces mêmes remparts , généreusement rouler leurs meubles les plus précieux sur les assiégeans , et au milieu d'eux leurs jeunes femmes, leurs jeunes filles apportant de grands vases remplis d'eau bouillante, d'huile, de poix , de soufre, bravant tous les dangers , voyant avec joie couler leur sang48 dont toutes les gouttes doivent aller ruisseler dans le ciel.
En ce genre de peinture l'abbé de Saint-Martin s'est montré le plus grand maître19; Roger lui a succédé ,D.
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L'histoire.
Notre peintre doit donc être peintre d'histoire % par conséquent il est indispensable que vous sachiez bien où en est l'opinion de la France sur cette partie de l'art.
Vénus avait des autels à Amathontc ; on peut presque dire que Raphaël a des autels à Lyon ; les peintres de cette ville ont pour lui une admiration religieuse " , participant un peu du culte. Je vis bien , lorsque j'y passai , quelques grains d'encens fumer aussi en l'honneur de Michel-Ange 5a ; mais que Michel-Ange était petit à côté de Raphaël ! Les Lyonnais me disaient : Raphaël a créé la peinture ou du moins a changé cet art ; les autres peintres ont quelques traits purs , corrects , parfaits ; dans Raphaël tout est pur , correct , parfait. Là où les autres sont gracieux , il est céleste ; là où les autres sont célestes , il est divin. Il n'a pas été précédé , il se doit tout. J'écoutais , je ne répondais rien ; car si j'avais dit qu'il avait pris à la vieille cathédrale de Paris un grand nombre de figures dont on lui avait envoyé la copie, dont il s'était fait hon^ neur" , je ne sais trop ce qui en aurait été de moi. Mais au Mans , tout rempli de tableaux de Denisot54 , j'avais pu parler en les termes qui m'avaient plu de Denisot ; j'avais pu l'appeler le premier dessinateur de son temps5'. J'avais pu à Blois^ tout
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rempli des tableaux de Tibergeau", l'appeler l'émule de Michel-Ange. Je n'avais pu à Lyon j tout décoré des tableaux du Petit-Bernard 5? , laisser éclater les élans de mon admiration française ; je quittai cette ville.
Je pris la route de Paris.
Je m'arrêtai à Fontainebleau. Les salies du château renferment le joii monde de la mythologie , éclos des pinceaux de maestro Rosso 5a , de maestro Primalice'9, de maître d'Orléans60 , de maître Simon de Paris61, de maître Claude de Paris63 , de maître Laurent-le-Picard6J et de maître Roger64. Là je vis, non pas seulement de tableau à tableau, mais dans le même tableau , le combat et la facile comparaison de l'école italienne avec l'école française 6 '.
Je les vis bien mieux à Paris; et comme je n'étais pas au milieu des fanatiques peintres italiensfrançais, français-italiens de Lyon , je pus dire hautement que je retrouvais souvent , à un degré égal , la noble et sévère composition de Raphaël , la grâce du Gorrége dans les peintures de notre Bunel66, et notamment dans son Salomon recevant la reine de Saba6j; les vastes scènes du Véronèse dans la Gigantomachie d'Artus Flamand 68 ; l'éclat du Titien dans les personnages de la Bible et des poèmes , peints au Louvre par Dubreuil (\ Dubois70, Evrard71, Fréminet7% et toutes ces différentes qu'a-
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lités dans le tableau du Jugement dernier , de Jean
Cousin73.
Je trouvai Jean Cousin encore plus beau sur le verre que sur le bois ou sur la toile ; je vis la suite de son Jugement dernier peint sur les vitraux de la sainte chapelle de Vincennes74 , où il a renfermé dans les panneaux de quelques pieds le vaste incendie du monde qui enflamme les immenses profondeurs de l'espace.
A admirer seulement , et même à être seulement admiré, on n'emplit guère la bourse. Je vécus d'abord à Paris assez chichement de saints Barthélémy , de saints Laurent , de saints Sébastien , quelquefois bien , plus souvent mal payés. Enfin j'ai été chargé de peindre le tableau que chaque année le maître élu d'Amiens offre à la cathédrale de cette ville"5. Mon nom s'est aussitôt agrandi et il s'agrandit encore. J'ose donc aujourd'hui aspirer au titre de peintre du roi d'Espagne. Pour l'obtenir il suffira sans doute que vous le demandiez à votre ambassadeur , et que votre ambassadeur le demande à votre roi. J'ouvrais la bouche pour lui répondre. Il m'a prévenu : Vous allez me dire qu'il y a sept peintres du roi de France76. Cela est vrai : mais pour être peintre à la cour il faut deux talens. J'ai celui du pinceau ; je n'ai pas celui de l'intrigue.
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