LES SCULPTEURS FRANÇAIS
Station lxxiv.
Messire, m'a dit un vieil homme que j'ai vu ce matin entrer chez moi, au moment où ayant donné à mon habit le dernier coup de vergettes , ayant rajusté les plumes de mon chapeau , la pointe de mes moustaches , j'allais sortir , j'ai été le grand ami du feu père de ce jeune peintre qui a l'honneur d'être connu de vous, et qui d'avance vous a fait agréer ma visite. Je suis sculpteur, a-t-il ajouté; je désire passer en Espagne , car j'espère y prolonger ma vie beaucoup plus qu'en France; et je l'espère , parce qu'exerçant un art où l'on vit surtout de gloire , je me crois sûr d'obtenir en-delà des Pyrénées une réputation qu'on me refuse endeçà. Je viens donc vous prier de me faire donner avis de votre départ et de vouloir bien me prendre pour votre compagnon de voyage. Ma suite ne grossira pas démesurément la vôtre : je n'amène que mou valet.
Je n'ai répondu ni oui ni non.
Les bas-reliefs.
Votre hésitation ne me surprend pas, a continué avec un air et un ton de surprise le vieux sculp-
3;4 XVIe SIÈCLE,
leur ; je ne vous ai pas montré mes oeuvres. Allons à mon atelier. Nous sommes sortis, et bientôt nous voilà dans la rue de Sorbonne , et bientôt dans un atelier de sculpture rempli d'un grand nombre d'ouvrages commencés , d'un petit nombre d'ouvrages terminés : Messire, m'a dit le sculpteur en m'arrêtant devant un de ces derniers, vous avez sans doute vu le château d'Ànet l , et tous les jours vous voyez celui des Tuileries2; vous avez remarqué ces enroulemens sculptés , ces légers filets , ces fleurs à longues tiges que le vent pour ainsi dire agite, enfin ces bas-reliefs que de tous les temps l'architecture qui veut plaire à l'œil de près aussi bien que de loin a demandés à la sculpture; eh bien ! voyez les miens, vous les trouverez quelquefois moins bons, quelquefois meilleurs. Mais pour ces bas-reliefs de 3a fontaine des Innocens; mais pour ces nymphes , ces dryades, dont les vêtemens dégouttans d'eau se collent à leurs formes correctes et pures'; mais pour ces bas-reliefs de l'hôtel du Carnavalet, ces Flores , ces Pomones , ces jeunes déités , ces jeunes dieux dont les draperies ondoyantes reçoivent les mouvemens des muscles et des chairs qu'elles recouvrent \
Les demi-reliefs.
Mais pour ces cariatides du Louvre , à demicorps engagées dans la pierre, qui semblent vouloir s'en dégager ? qui sont plus vivantes que ceux
qui les regardent ; mais pour ces demi-reliefs des cheminées, des portes et des tympans du Louvre5 , je ne vous en ferai pas , personne aujourd'hui ne vous en fera , car ils sont du ciseau le plus fin , le plus gracieux, le plus parfait, du ciseau de Goujon, de ce ciseau si mal ou si parcimonieusement payé6. Je voulais me permettre quelques observations ; j'ai inutilement essayé de parler; il avait la bouche si pleine de louanges et d'enthousiasme qu'il ne pouvait la fermer.
Le haut relief.
Tandis que Goujon , a poursuivi le sculpteur , est incontestablement victorieux des anciens 7 et des modernes , Germain Pilon leur dispute la victoire : tout le monde ne va-t-il pas à Saint-Denis voir le groupe de plein relief représentant les trois Grâces qui portent le cœur de Henri II 8 ? tout le inonde ne dit-il pas : Oh ! qu'elles sont belles ! On n'a pas vu, on ne peut rien voir de plus beau.
Autour de ces deux géans de l'art se groupent à des degrés inégalement inférieurs maître Larembert9 , maître Ponce, maestro Paulo Poncio de Florence qui s'est francisé10 , comme maître Francheville de Cambrai, maestro Francavilla > s'est italianisé11 ; maître Barthélémy Prieur2 , les deux maîtres Jacques13, maître Pierre Biart 4 et plusieurs autres , parmi lesquels la jalousie , le caprice refu-
3?<5 XVIe SIÈCLE.
sent de me mettre, parmi lesquels je me mets, non pas plus haut , mais tout aussi haut que la justice me met ou doit me mettre.
Messire, je vais continuer à vous dire la vérité : nos sculpteurs sont égalements habiles à travailler les différentes matières , la terre cuite'5, le bois , la pierre, le marbre , l'albâtre'6, le bronze; mais ils sont parfois servilement imitateurs. Larembert étend dans leur mausolée , sur un lit de marbre , François Ier et Claude sa femme nus17 , seulement voilés par l'affaissement des chairs et l'horreur de la mort. Yingt ans après , Paul Ponce étend de même dans leur mausolés Louis XII et Anne sa femme nus, voilés aussi par l'affaissement des chairs, et en outre par la hideuse incision latérale destinée à recevoir les parfums et les aromates et l'embaumement ,8. Germain Pilon ne sort pas non plus de cette forme de composition dans le mausolée de ïenri II et de sa femme Catherine l9. Un statuaire porte l'urne, ouest renfermé le cœur de François II, sur une colonne20. Un autre statuaire porte l'urne, où est renfermé le cœur de Timoléon CosséBrissac, sur une autre colonne"*1. Un autre statuaire , Barthélémy Prieur, porte le cœur du connétable Anne deMontmorenci sur une autre colonne, où pendant vingt années l'amitié et la reconnaissance attachent son ciseau \ Et pour parler de tous les célèbres imitateurs, peut-on dire que les deux maîtres Jacques aient été entièrement originaux dans les sta-
XVÏP SIECLE. 077
tues du haut tombeau de Saint-Remi de Rheims2' ; et en examinant bien les ouvrages de tant d'autres sculpteurs peut-on aussi le dire ?
Messire , je vais oser davantage ; maintenant je vais vous faite connaître la vérité sur les Grecs et les Romains. 11 n'y a qu'une admiration de mode qui puisse trouver sans défaut les trois mille grandes ou petites statues antiques de l'évêque d'Acqui *K Sommes-nous donc obligés d'adorer encore ces mêmes statues que les païens ont adorées ? Et qui d'ailleurs me répondra que plusieurs ne sont pas de belles copies, telles que nous en fait aujouiv d'hui l'habile et célèbre Bandinelli25 ?
Je me suis levé , et îe sculpteur en m'accompagnant, m'a dit : Je le vois, vous ne m'emmènerez pas en Espagne ; vous y emmèneriez plus volontiers le fils de mon ami ; cependant prenez garde d'y emmener, au lieu d'un vieux sculpteur de ce siècle, un jeune sculpteur du siècle passé , c'est-à-dire un ignorant, un barbare, et surtout un fat, car si nous surpassons nos prédécesseurs en science , nos prédécesseurs, Dieu me pardonne! nous surpassaient, je crois, encore plus en vanité.
3;8 XVP SIÈCLE.
«a«««at8»aiat*«a«a»aifl«ataiia»a«aMta«aMt»»a^Miata.«iafTt9fgtt)>tt