‹ Histoire des Français des diverses états (volume 4)Chapitre 28 sur 36 · LES GRAVEURS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LES GRAVEURS FRANÇAIS

Station lxxv.

Un de ces jours je trouvai à l'entrée de mon appartement un carton de belles estampes. On me dit qu'un marchand graveur1 l'avait apporté et qu'il devait repasser. Il s'est fait aujourd'hui annoncer que j'étais à peine levé. J'ai voulu m'épargner toute sa belle étale de paroles : Maître, lui ai-je dit , je n'ai pas choisi ces estampes , je ne les ai pas demandées : Messire, m'a-t-il répondu , je ne vous les ai pas apportées pour vous les vendre, mais bien pour vous les donner. — Oh ! lui ai-je dit en changeant entièrement de ton, à ce prix, quelque belles qu'elles soient , je ne les garderai pas. — Si en Espagne vous voulez bien en orner votre salle de compagnie , les faire connaître dans ce pays , j'en retirerai beaucoup plus que tout l'argent que vous pourriez me donner : y consentez- vous? — J'y consens. — Vous déplairait-il en ce moment d'avoir quelques notions de la manière de graver , particulièrement de la manière des Français , afin de mieux faire connaître la mienne ? — Nullement ! nullement.

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La gravure sur bois.

Je ne sais trop, a-t-il continué , si le quinzième siècle peut à juste titre se vanter d'avoir découvert la gravure sur bois , car nous avons des estampes de l'année i/j232 ; mais quant à la gravure sur métal, nous n'en avons * pas d'antérieures à l'année 1^52, et incontestablement elle a été découverte vers cette année 3.

Remarquez, je vous prie, que la gravure sur bois qui jusqu'au milieu de notre siècle n'avait cessé de faire des progrès4 n'a depuis cessé de déchoir \

Tenez, regardez cette estampe de Jost Amon ; elle est de i55o6, netteté! vivacité !

Et regardez cette autre de JeanPerrissin ; elle est

de 15777; et cette autre ; et cette autre des

temps postérieurs 8 , trait empâté ! trait plus empâté! couleur terne! couleur plus terne !

La gravure sur métal.

Mais comment est-il que îa gravure sur bois qui, au contraire de la gravure sur métal , imprime son empreinte par les parties saillantes , qui à la cent millième épreuve est moins fatiguée que la gravure sur métal à la millième, ait déchu? La réponse est simple : elle a déchu, parce qu'elle a été aban-

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donnée; et elle a été abandonnée, parce qu'elle est d'un exercice long , difficile. En effet , elle exige la coopération de deux artistes, le dessinateur de la planche qui met sa marque au-dessous de son monogramme , ou du millésime 9 , et l'inciseur de la planche , qui ne devrait pas rester , qui cependant reste inconnu , qui ne met rien °. La gravure sur cuivre , au contraire , où le dessinateur est en même temps l'inciseur, est d'un exercice beaucoup plus facile ou beaucoup plus simple ; aussi a-t«elle fait et ne cesse-t-elle de faire des progrès.

Messire , vous reconnaîtrez moins positivement le siècle dernier à la barbarie de ses mœurs, de sa fanatique intolérance, qu'à la barbarie de ses arts, de son burin sec, vacillant, inexpérimenté" ; et vous reconnaîtrez surtout le siècle actuelà la science de son burin, devenu depuis Lucas de Leide'2 , par la régularité , la finesse , la flexibilité des tailles , un vrai pinceau 3.

Je m'interromps ou plutôt j'interromps le discours de ce graveur pour noter ici la promesse que je me suis faite de ne plus accepter , de la part des artistes, le présent de leurs œuvres.

Ah ! que j'aurais voulu n'avoir point accepté le carton d'estampes , lorsqu'il a hautement préféré ses maîtres français à Albert Durer'4, à Holben" et à leur école.

Voyez, a-t-il continué , en venant aux graveurs sur cuivre, voyez ces figures de l'Apocalypse par

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Duvet, orfèvre de Henri Iï '% qui, s'il n'a pas, comme l'orfèvre Finiguerra , découvert la gravure sur métal 7 , semble en avoir découvert la perfection. Y a-t-il de la grâce et en même temps de Téclat?

Y a-t-il aussi de la grâce et en même temps de l'éclat dans ces nobles figures de la Bible par De Lauîne l" ?

Et dans celle de Bernard Salomon qui se laisse appeler le Petit-Bernard ,9 , y a-t-il de la grâce et en même temps de l'éclat? Y a-t-il le dernier coup de burin , le dernier effort de l'art ?

Ces facétieuses figures de Gargantua , de Pantagruel20 ne semblent-elles pas avoir été gravées avec la facétieuse plume de Rabelais?

Je voulais lui dire que ces estampes , comparées avec celles d'Allemagne et d'Italie, me paraissaient un peu dures, un peu sèches"; mais le carton m'en empêchait.

Que vous semble, a-t-il continué , de la Femme adultère de Duval22 ? Examinez comme son œil est doux , sa peau douce.

Enfin , examinez cette conquête de la Toison d'Or, ces fresques du Primatiee qui ne peuvent plus périr avec les murailles qu'elles couvrent , depuis que Boivin en a gravé le recueil a3 dont le mérite est bien supérieur aux plus belles estampes et de Sadeler a4 et de Carrache "5. Maudit carton ! maudit carton !

Voilà des portraits que j'oubliais de vous faire

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remarquer ; ils ne sont à la vérité que de Denisot , qui dans son temps n'était que le meilleur dessinateur de France26 , c'est-à-dire du monde entier. En voilà d'autres aussi qui ne sont non plus que de Thomassin27 , devenu aujourd'hui ce qu'autrefois était Denisot.

J'étais lassé de tant de vanité de nation et de métier ; j'ai absolument voulu changer de conversation. Maître , lui ai-je dit , le dessin à l'eau forte28, appliqué à la gravure sur cuivre , abrège bien la peine et le travail. — Et ajoutez-y , m'a-t-il répondu , le procédé de Hugues de Carpi ,au moyen duquel une seule même estampe est colorée avec plusieurs planches , chargées chacune d'une couleur différente 29 ; ce qui rend la fabrication des cartes si expéditive qu'on donne maintenant le jeu où se trouvent les douze figures avec les anciens habillemens du XVe siècle30, pour quelques deniers3'. Je vous demande si en Espagne, en Allemagne , en Italie même on peut jouer sa fortune , se ruiner à aussi bon marché.

Messire , tenez pour certain qu'ainsi que l'imprimerie a remplacé aux trois-quarts l'écriture, la gravure remplacera bientôt aux trois-quarts la peinture.

ïl s'est levé ; il m'a fait un profond salut.

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