LES ARCHITECTES FRANÇAIS
Station lxxvi.
En France la gravure est moins considérée que la sculpture : il n'y a pas de graveur, il y a un sculpteur du roi ' ; la sculpture est moins considérée que la peinture, que l'architecture : il n'y a pas de sculpteurs, il y a des peintres , il y a des architectes abbés et gros abbés. Le peintre le Primatice était abbé de Saint-Martin3; l'architecte Lescaud était abbé de Clugny3 ; l'architecte Delorme est abbé de Saint-Serge , et de plus abbé de Saint-Éloy , et de plus aumônier du roi4. Remarquons aussi que l'architecte Androuet ne trouvant pas son nom assez noble pour son art , a pris celui de Du Cerceau , les uns disent d'un fief, les autres de l'enseigne de sa maison 5.
Les beaux-arts font des progrès à proportion des honneurs qu'ils reçoivent; les progrès de l'architecture ont été les plus grands.
Les malsons des villages.
Cependant ils ne se sont pas encore étendus jusqu'aux bâtimens ruraux6.
Un savant ayant dit, il n'y a pas long-temps, dans
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une des belles salies de Paris, qu'il avait inutilement perdu bien des jours et des nuits à savoir comment étaient faites les maisons des Gaulois , un bon Parisien lui répondit qu'il le savait , qu'il savait aussi comment étaient faites les maisons de leurs pères les Celtes , même de leurs grands-pères les Gomérites. Aussitôt il se fit un grand silence : Leurs maisons , dit-il , étaient à peu près les maisons de nos villages. On rit aux grands éclats. Le savant avait donné le signal : Rien n'est plus sérieux, répartit le Parisien, rien n'est plus vrai; et, si vous voulez être justes , vous conviendrez avec moi que les marteaux, les tenailles , les scies représentés dans les monumens de la plus haute antiquité, sont parfaitement semblables à ceux dont nous nous servons aujourd'hui. En fait de maisons, d'outils, de tout ce qui est dune nécessité continuelle et universelle , les premiers degrés de simplicité demeurent long-temps et souvent à jamais universellement les mêmes.
Les maisons des villes.
Le bon Parisien avait certainement raison ; et une autre preuve , c'est qu'en Russie, incontestablement la terre antique et boisée des Celtes, les maisons des villages y sont les maisons des villages de France".
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J'ajouterai même que les maisons des villes n'y sont guère que celles des villages 8.
Mais il n'en est pas ainsi en France où , dans les villes , l'architecture décore l'extérieur d'un grand nombre de maisons9, tandis qu'à l'intérieur elle remplace par de beaux escaliers à rampe droite et large10 ces anciens petits escaliers à vis " , dont les cages étaient si étroites que lorsque deux personnes, venant en sens opposé , s'y rencontraient, il fallait que l'une remontât ou que l'autre redescendît.
A cette innovation l'architecture en a ajouté une autre ; elle marque en gros chiffres sculptés sur les maisons l'année de leur construction 12 , mais elle ne la marque pas et elle devrait la marquer sur toutes; on verrait bien plus facilement alors les progrès de la petite architecture.
Les châteaux.
Pour bien voir les progrès de la grande il faut aller à Fontainebleau dont le château ou les châteaux ont été successivement bâtis aux quatre derniers siècles lS .
Le château de Saint-Germain , bâti par François Ier , avec son quadruple rang de portiques superposés'4 est beau; celui d'Anet, bâti par Henri II l5, avec ses délicates sculptures16, est plus beau ; celui de Yerneuil , bâti par Philippe de Bonlainvilliers17, avec ses grands corps de bâtiment G. 25
dont les proportions et les formes se raccordent par d'admirables effets de symétrie aux proportions et aux formes des terrasses, des jardins, des bosquets % est le plus beau.
Les hôtels.
Je trouve, moi, que les châteaux forment les traits les plus distincts de la face des campagnes : aussi avaient-elles aux siècles derniers une face toute gothique l9.
Je trouve encore que les hôtels forment de même les traits les plus distincts de la face des villes : aussi ont-elles au siècle actuel une face toute romaine, toute grecque20.
Les palais.
Et toutefois , ces grands hôtels qui forment les traits les plus distincts de la face des villes qu'ils sont petits auprès des palais des rois !
Le palais du Louvre , lorsqu'il sera terminé , offrira la figure d'un coffre carré , ouvert par le haut , percé de quatre grandes portes correspondantes entre elles. Un des côtés est déjà élevé21 : c'est en même temps et le plus beau et le plus magnifique morceau d'architecture qui pare le globe. Il n'y a pourtant que de grandes fenêtres entre de grandes colonnes : oui , sans doute ! mais quelles
ïieuves et majestueuses dispositions! et toutefois le dirai-je î Lescatîd y a commis trois fautes : le second étage est trop bas ; le pavillon du milieu est trop gros ; et cet édifice, qui doit être également vu par-devant et par-derrière , a un endroit et un envers.
Si Delorme n'a pas fait an palais des Tuileries22 cette dernière faute ; il a fait les deux autres et beaucoup plus grandes.
Quant aux vieux palais de Paris, je les ai bien vus* mais je n'en parlerai pas. Aujourd'hui on ne les voit plus , on n'en parle plus.
Les temples.
Vainement on se dissimule que malgré les efforts que depuis deux siècles fait l'architecture sacrée pour s'élever, elle tombe et retombe. Son nouveau gothique n'est qu'une méchante copie du beau gothique ancien qu'il a fallu faire dégénérer pour lui faire subir sa monstrueuse alliance avec l'antique architecture qu'il a fallu faire dégénérer de même.
Ce que je dis ici , l'église de Saint-Eustache et l'église de Saint Etienne de Paris 3 et un grand nombres de grandes églises des provinces l'attestent. Architectes , soyez, si vous voulez, aussi glorieux que les poètes, mais soyez plus dociles; vos œuvres ne peuvent être corrigées , encore moins avoir une seconde édition.