LES MUSICIENS FRANÇAIS
Station lxxvii.
Ai-je dit que j'aie fait un voyage dans le Poitou ; ai-je daté du Poitou quelqu'une de mes stations? Non eertes. Eh bien ! je n'en ai pas moins fait ce voyage.
Il me souvient et il me souviendra toujours que j'étais impatient d'arriver à Poitiers ; enfin j'y arrivai. Le soir , dans mon lit , je ne pouvais me décider à m'endormir sans entendre ces douces musettes poitevines si renommées en France ■ ; je n'en entendis cependant pas , mais vers minuit je fus réveillé par les réveiileurs établis dans plusieurs villes2 qui passèrent en chantant d'un ton lugubre et lamentable :
« Réveillez-vous , gens qui dormez !
* Priez Dieu pour les trépassez '6 ! »
En continuant ensuite mon voyage il ne me tarda pas tant d'arriver à Orléans pour entendre les fameux Auteurs de cette ville ; toutefois , à mon passage , j'en fis venir quelques-uns ; ils jouèrent devant moi à quatre parties avec des flûtes de dimensions différentes en longueur et en grosseur1 ,
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de manière à ne pas faire mentir le proverbe , Auteurs d'Orléans.
En France chaque province a sa musique , ses instrumens ;
Ainsi de même que le Poitou a ses musettes ,
L'Orléanais a ses flûtes ,
La Provence a ses timbales6,
La Guienne a ses tambours de basque7,
L'Auvergne a ses nouvelles vielles à manivelle8,
La Champagne a ses petits haut-bois9 ,
Ainsi des autres.
J'ai remarqué toutefois que dans les provinces du midi les Français avaient plus d'aptitude à la musique que dans les provinces du nord.
Voici ce qui m'arriva dans ce voyage où je revins par la Bretagne ; je ne veux pas dire si c'est à Landernau ou à Vannes , quoique je le sache bien. Je partis de la ville au petit point du jour ; en traversant le faubourg, un bruit d'instrumens de musique m'arrêta quelques instans : C'est un charivari , dis-je à mon conducteur. C'est une aubade, me répondit-il. C'est un charivari ! c'est une aubade! fut obstinément répété de part et d'autre jusqu'à ce que nous fûmes sur les lieux. Alors mon conducteur me montra d'un air triomphant les violes , les violons et les luths encore entre les. mains des musiciens,
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L'académie française.
A Paris , peuplé d'habitans ou originairement ou nouvellement venus de toutes les différentes provinces ; à Paris , la ville des arts , je trouvai , cela va sans dire , de bons musiciens. Aussi dans Jes premiers jours me fis-je recevoir académicien de l'académie française. Je crus d'abord que ce serait fort difficile , et j'en parlai à un académicien. Il m'apprit que cette académie était composée de trois sortes d'académiciens, des académiciens entrepreneurs ou compositeurs de vers , ou compositeurs de musique ; des académiciens musiciens salariés; des académiciens auditeurs dont le premier était le roi de France. Je crus alors la difficulté plus grande , et je dis à l'académicien que je ferais agir mes amisr mes protecteurs ; il se mit à rire et me proposa de le suivre. Nous allâmes à l'académie : on me demanda si je m'engageais , quand je viendrais tard , à ne pas entrer, à attendre à la porte jusqu'à la fin du morceau commencé , je m'y engageai ; on me demanda si je m'engageais à écouter en silence , je m'y engageai ; si je m'engageais à ne point passer la barrière ou balustrade, à ne point entrer dans la niche des musiciens , je m'y engageai ; si je m'engageais à ne pas me quereller , à ne porter , à ne recevoir aucun défi , à ne me battre qu'à cent pas de l'académie , je m'y enga-.
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geai. Enfin on me demanda si je donnerais tous les six mois une petite rétribution peur les frais ; on ajouta que c'était à moi à la fixer. Je tirai de ma bourse une pistole qui à l'instant fit ouvrir le grandlivre , où , avec tous mes noms et qualités , je fus inscrit académicien de l'académie française. En même temps on me remit la médaille manuelle qui est la carte d'entrée.
Chaque dimanche les académiciens musiciens donnent un concert vocal et instrumental. Chaque jour ils se réunissent pour les répétitions lo. J'allai un jour à celle du samedi , afin d'examiner la différence entre la musique de préparation et la musique d'exécution publique ou de parade. Je fus bien accueilli par un des chefs d'orchestre. Il me présenta de la musique espagnole , italienne , française , que je chantai à la première vue avec une égale facilité : Monsieur, me dit-il, en ouvrant la barrière, vous méritez de passer en deçà. Nous nous assîmes sur un banc à deux places , je voulais lui parler de musique , à commencer par la notation ; il voulut me parler de l'académie ; il me dit qu'elle fut d'abord établie sur le rempart, entre la porte Saint-Marceau et la porte Saint-Victor , dans une maison toute couverte de devises grecques, où demeurait le poète Baïf qui , avec le musicien Courvilîe , l'avait fondée ; mais que depuis la mort de Baïf elle avait été transférée à la rue de la Juiverie, où elle semble maintenant fixée. Il me dit encore
qu'au moment actuel elle était régie par Mauduit,
bon greffier, bon musicien'1.
La notation de la musique.
Qui ferait garder le tacet à un musicien quand il en est sur ses privilèges, ses honneurs? Tout le contenu des lettres-patentes, où le roi déclarait que l'académie française étant fondée pour son plaisir aussi bien que pour celui du public, six des académiciens seraient réputés ses domestiques ,2, me fut emphatiquement récité d'un bout à l'autre. Dès que l'académicien eut fini, je ne le laissai pas recommencer , je lui dis : Maître 3 je ne vous ai pas interrompu; mais je voudrais vous pirler de la notation de la musique qu'en ce moment on vient de vous apporter , de cette notation nouvelle dont les caractères se séparant de ceux du plain-chant ou notes lombardes l3 , se sont arrondis en même temps qu'ils se sont élevés sur une tige14 qui les fait ressembler à des rangées d'asperges liées par le bas , lorsque les notes qu'elles représentent sont les croches qui se succèdent15. Êtes-vous pour cette notation? — Oui. — Maître, aimez-vous les notes de la tablature des instrumens d'accompagnement que figurent de petites lettres alphabétiques l6 ? — C'est assez joli. — Préféreriez-vous à la vieille notation , marquant par elle-même ses mesures, inventée par Francon de Cologne il y a cinq cents , sinon si$
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cents ans'7, la nouvelle manière de marquer la séparation des mesures de quatre en quatre par un bâton qui traverse de haut en bas les lignes de la portée18? — Oui, pourvu qu'on ne multiplie pas trop ces bâtons, qu'on n'embarrasse pas les notes par un bâton à chaque mesure.
La théorie de la musique.
Maître, que pensez-vous, je voudrais bien savoir que penser de Y Introduction à la musique par Legendre 19, des Fondemens de la musique par Menehou 20, de la Théorie de la musique par CoUrroy21 , de Y Instruction musicale par Martin22, de Y Invention musicale par Jennequin*3, de Y Instruction de musique en huit tons par Le Roy24, du Traité de musique par Costeley 25 , de la Musique sans gamme par Blockland6, de Y Art de chanter27 , du Traité des vices de l'organe vocal28. Monsieur, voici la règle des jugemens : musique et théorie de musique d'aujourd'hui bonne; d'hier, mauvaise; davant-hier, détestable. — Maître, lui dis-je encore, que pensez-vous des différens systèmes où sont admis et l'accord de la quinte mineure et l'accord de la septième et l'accord de la neuvième29 et divers autres accords ? — Même règle. — Maître , j'ai pensé et j'ai dû, en ma qualité d'académicien, penser aux différens buts de l'institution de notre académie : il me paraît très difficile que d'abord
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nous atteignions le premier. — Monsieur, nous l'atteindrons , car nous l'avons atteint ; ce soir vous verrez dans la nouvelle poésie de Baïf , alliée à la nouvelle musique, le mètre poétique et le mètre musical se rejoindre après une séparation de treize ou quatorze cents ans io, et comme dans l'antique mélopée , agir, réagir l'un sur l'autre3'. — Maître, il me paraît encore plus difficile que nous atteignions le second. — Monsieur, nous l'atteindrons aussi , car nous l'avons aussi atteint. Aujourd'hui la musique représente clairement la parole. Vous allez entendre léchant du caquet des femmes** 9 et sûrement dans les deux premiers superlus vous reconnaîtrez les deux jeunes filles qui disputent; dans le ténor la mère qui leur impose silence ; dans le bassus et le contra- bassus les deux vieilles qui grondent. Nos mélodieuses onomatopées sont de vrais mots écrits pour les oreilles.
En ce moment les instrumens commencèrent à s'accorder. Je me hâtai de repasser la barrière , poursuivi par le musicien qui me disait : Monsieur, vous allez vous convaincre de tout ce que je viens de vous dire; écoutez seulement ! écoutez ! j'écoutai. Il en fut ce qu'il plut à Dieu.
La musique d'église,
Un beau matin, il y a huit ou dix jours, je rencontrai dans la rue le premier page de notre ara-
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bassadeur. Je lui demandai où il courait si vite : Je vais , me répondit-il , à Sainl-Étienne du Mont , voir l'enterrement dïin conseiller; voulez-vous venir? je passai mon bras sous le sien et nous prîmes le chemin de cette église. Un immense concours de beau monde circulait dans les bas côtés , tendus de drap noir , décorés des armoiries 33 et des insignes du défunt. Dans l'intérieur du chœur , assez près de la bière , était entre deux longues lignes de magistrats , de parens , d'amis en deuil 3* , l'estrade de l'orchestre. J'aimais à distinguer au milieu de ce funèbre appareil les figures joviales des musiciens , tous vêtus de leur pourpoint à collet de maroquin3j , tous glorieux de se faire entendre devant tant d'honorables personnages; les figures encore plus joviales des enfans de chœur tenant fièrement leur papier de musique; la figure encore plus joviale du beau maître de chapelle ravi de l'ensemble , de l'accord , de la parfaite exécution, sans qu'aucun instrument soutînt les voix36. La messe finie, le convoi se remit en mouvement vers l'autre bout de l'église , où une large fosse était ouverte.
Pendant que la terre était bénie et qu'elle recevait le cercueil , nous fûmes poussés par la foule dans une chapelle latérale , où le page appela son maître de musique, où un moment après son maître de musique appela une haute-contre de ses amis ; et nous voilà tous les quatre à parler de la musique
que nous venions d'entendre : le peuple était dans l'admiration , nous dit la haute-contre; il aurait presque remercié le conseiller de s'être laissé mourir. Véritablement , ajouta-t^-il , cette musique, à laquelle on ne peut comparer que celle de la messe de Mauduit pour les obsèques de Ronsart 3? , est naturelle, ou plutôt surnaturelle , céleste. D'abord Claudin a commencé, suivant l'usage , le Requiem et tous les autres morceaux de cette messe par quelques mesures de plain-chant3a ', et sa partition montre en même temps à l'œil et à l'oreille la différence et de la notation et de la mélodie des deux musiques. Cette haute-contre dit aussi que Claudin, si noble, si sévère dans les messes des morts, était vif , léger et jovial dans les autres messes*9 , et que lui , haute-contre , qui les avait chantées à Notre-Dame , se souvenait avec plaisir d'en avoir comme réjoui les voûtes, encore toutes remplies de l'haleine des anciens chantres de Philippe-le-Bel et de leurs successeurs. Il ajouta: c'est surtout par ces motets si jolis, si mélodieux et si gais, tels que celui àe Pater Abraham en ré mineur, celui à' Angélus en la mineur40, que Lassus récréa Lassum orbem, pour rappeler le distique latin fait en son honneur4'. Ensuite nous dîmes tous qu'il y avait beaucoup de Lassus dans Maillard 4\ Nous le prouvâmes par son Dix.it et son Magnificat 4\ Mes chers maîtres , dis-jc alors , savez-vous d'où vous vient le nouveau caractère gracieux et presque tendre de votre musi-
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sique d église ! — Il nous vient de Palestrina u -, dit la haute-contre , ou , dit le maître de musique de Saint-Philippe de Néri dont les oratorio 45 font accourir aux églises les plus indévots, pourvu qu'ils aient tant soit peu l'oreille juste : Peut-être un peu de ces grandes compositions, leur répondis-je;mais il vous vient surtout de Goudimel46, de Santerre47, de Ferrier48 , de Jambe-de-Fer 49 et d'autres qui ont introduit la musique pastorale dans les psaumes français des calvinistes 6°.
La musique de salle.
Nous fûmes assez brusquement interrompus par le grand sacristain ; Messieurs ! vous voyez que la tombe est posée , que les joints sont remplis , que tout le monde s'est retiré , que les ouvriers se retirent : agenouillez-vous, priez, ou sortez !
Nous sortîmes; nous allâmes au cloître des Chartreux , où nous reprîmes plus a l'aise notre entretien : J'ai bien craint dans le temps , dit la hautecontre , que toute la France devînt huguenote , et que c'en fût fait des maîtrises si richement dotées en terres, en métairies et en autres biens" ; et voici comment dans mon esprit ces pépinières de musiciens devaient être alors remplacées. Je me disais que la musique de salle était la musique intermédiaire entre la musique d'église et la musique de chambre; je me disais en même temps que ces so-
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lennels ballets où s'entre-parlent en musique divers personnages, comme à celui du feslin que l'hôtelde-ville donna au roi5% surtout comme à celui de Beaujoyeux, où se trouvaient dix mille spectateurs", devaient nécessairement passer des grandes salles de la cour aux grandes salles des châteaux ; que les riches seigneurs, gagnés par l'irrésistible attrait de ces mélodieux intermèdes , finiraient par diminuer leurs véneries et accroître leur musique 54 ; je me le disais , et la tranquillité renaissait dans mon esprit.
ha musique de chambre.
Maîtres, leur demandai-je , la cantate avec ses chants variés de récitatifs 55 est-elle de la musique de salle ou de la musique de chambre? — De la musique de chambre , s'il n'y a pas d'accompagnemens complets56 ; et s'il y en a c'est de la musique de salle, à cause des dimensions des instrumens hauts ou bas 5y. — Et les chansons spirituelles , les cantiques58 , sont-ils de la musique de chambre ou de la musique d'église. — De la musique de chambre et de la musique d'église ? — Et les amours de Pionsart59? — De la musique de chambre. — Et îesodes60? — De la musique de chambre. — Et les quatrains61 ? — De la musique de chambre ou même de cabinet.
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La musique de table.
Je comprends maintenant pourquoi les Français ont avec les étrangers de si fréquentes et de si vives disputes sur la musique : c'est à cause de leur vanité exclusive. Je savais que les chansons formaient et nécessairement et seules la musique de table ; je ne fis aucune question , je n'en parlai point ; mais la haute-contre voulut en parler pour avoir occasion de dire que les chansons françaises étaient , de l'aveu universel , les meilleures chansons. Le page qui est de JNaples dit que c'étaient les chansons italiennes62. Aussitôt la haute-contre cita ou plutôt chanta les chansons de Martin à plusieurs parties63, des chansons dialoguées entre les bergers et les bergères64, des chansons poitevines entre les bergères qui s'appellent par des huchemens d'une syllabe : Ou ! oup ! ou ! oup65 ! des chansons bourguignonnes : Gué ! ô gué 66 ! des chansons d'une province avec la réponse d'une autre province67. Le page ne demeurait pas muet; il citait la Romanesca 6i , il chantait des canzone . des canzonnete r>9. Je prenais grand plaisir à ce joyeux combat*, mais il ne dura pas , et en ce jour nous devions être deux fois interrompus. 11 se faisait tard , lorsque tout à coup , de l'autre extrémité du cloître , nous vîmes venir comme un grand personnage gris : c'était le frère-porlier. îî s'approcha à
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pas précipités et nous dit : Qui que vous soyez , sachez que dans cette maison de silence parler est incivil , et chanter est repréhensible. Ce frère tenait un haut bourdon ou haute hallebarde de bois. Il menait deux grands chiens en lesse. Nous avions entendu son impérative réponse à nos excuses ; nous ne nous exposâmes pas à sa réplique.