‹ Histoire des Français des diverses états (volume 4)Chapitre 4 sur 36 · LE CONCIERGE DE RAMBOUILLET · texte numérisé non relu

LE CONCIERGE DE RAMBOUILLET

Station xlix.

Dès mon arrivée à Rambouillet j'ai été visiter le château. Aussitôt que je me suis présenté, le concierge a voulu lui-même me conduire, et en me conduisant il m'a fait l'histoire du château, et, à la suite de l'histoire du château , l'histoire du prince qui l'a fait bâtir, l'histoire de François Ier, et à la suite de l'histoire de François ï v , la sienne que voici :

U espion.

En France, m'a-t-i! dit , le métier de bizouard \ ou si vous voulez de mouchard , ou si vous voulez d'espion, n'est pas plus qu'ailleurs honorable ; cependant je suis obligé d'avouer que j'ai commencé

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par-là. Mon père , faiseur de souricières , preneur de taupes, passait pour un homme fort fin; j'aidais à mon père , et je passais de même pour un petit garçon fort fin. Aussi les marguilliers jetèrent les yeux sur moi pour me faire espionner les protestans. Je me glissai dans leurs assemblées; je fis des rapports importans ; je fus mal payé ; j offris alors mes services aux protestais : j'espionnai les catholiques ; je fus mieux payé. Malheureusement ma petite maîtresse que j'espionnais aussi me vendit comme espion des deux églises. Les protestans résolurent de me pendre la première fois que j'entrerais au temple , et les catholiques de me brûler le premier beau jour. J'en fus informé ; je n'allai plus au temple, et pendant qu'il pleuvait encore je partis.

Le coupeur de pain bénit.

Monsieur , continua le concierge , si je ne suis point Parisien, ou comme on dit, enfant de Paris, il ne s'en faut pas de beaucoup : il ne s'en faut que de deux villages , les Bons-Hommes et Chaillot2. Je suis de Passy. Je l'avais quitté , j'y retournai et ensuite je me trouvai tout près pour aller demeurer à Paris. Je me faufilai d'abord dans les sacristies , et je devins coupeur de pain bénit à Saint-Séverin , où l'on en coupe tant que la dépense de l'aiguisage des couteaux se porte , chaque année , à une assez forte somme'. Je changeai de petits morceaux de

pain bénit contre de gros morceaux de pain de boulanger : j'eus du pain. Le sonneur était un fainéant; je sonnais souvent pour lui les trois angélus du matin, du midi, du soir ou du carfou ou couvrefeu4 : j'eus du vin. Les clercs étaient des vauriens souvent absens ; je recevais souvent pour eux les présens , les offrandes , les coiffes des enfans nouvellement baptisés5 : j'eus de l'argent.

Le gentilhomme.

Je me lassai d'être serviteur d'église; j'achetai un bel habit , je me fis gentilhomme. Je patronnai mon château sur celui de Passy, nommé la seigneurie6 , et ma meute fut la miniature de celle du roi que nous avions alors à Passy , dans un grand chenil, bien mal à propos appelé La Muette7, car certains jours les cinq cents chiens8 y faisaient un train de cinq cents diables. Ce n'est pas tout : en même temps que je me donnai un château , une meute , je me donnai des titres d'illustration; mais je choisis mal , et je ne fus pas long-temps à voir que ceux d'ancien roi des écoliers9 , d'ancien roi des canonniers'°, me rendaient, aux yeux de plusieurs nobles, un air de science qu'eurent de la peine à m oter ceux de princesse, petite-fille de la reine d'Yvetot1', que je donnai à ma ^rand'mère, de descendant d'un des frères de la Pucelle12, que je donnai à mon père Il m'arriva aussi qn'un beau jour où je me vante

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que, depuis un temps immémorial, mes aïeux poi> taient l'épée, il se trouva là un avocat, à la mine refrognée, qui dit que cela ne prouvait rien, que tous les habitans des pays de Sole , tous les artisans , tous les paysans la portaient13 ; que , pour ne pas aller même si loin , tous les marchands de vin à Paris la portaient aussi'4 ; et quand j'ajoutai que sans mentir je pouvais dire qu'au moins deux de mes aïeux avaient eu la tête coupée , il ajouta que cela ne prouvait pas davantage; qu'à Bayeux on ne pendait guère , puisqu'il y avait un lieu appelé le Coupe-Tête15. Et, dit-il encore en s'adressant à moi, allez dans le pays du Béarn, allez-y faire violence à une femme , et vous verrez si , noble ou non , les Castellans et les Poteslats ne vous y feront pas aussi couper la tête'6.

Le g ar^ de du corps .

Mon bel habit s'était usé , râpé , je n'étais plus reçu qu'à la table d'un seigneur cacochyme que ses médecins entouraient : C'est trop nourrissant , trop succulent, disaient-ils, en touchant d'une longue baguette les plats qu'à l'instant on enlevait17 ; peu à peu il ne resta que le bouilli et le rôti ; enfin il ne resta rien ; le vieux seigneur fut mis à la diète la plus rigoureuse; et quant à moi, ne sachant plus où dîner, je fus trop heureux de trouver une place de garde du corps'8 du seigneur de Haut-Bourdin

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qui ne tient que de Dieu et de son épée9 ; je ne fus pas content chez lui , et je passai dans la garde du prince souverain de la Roche-sur-Yon20 ; mais il nous faisait, comme le prince de Marcillac*1, étriller les chevaux, écosser les pois, plumer la volaille; je fus obligé d'en faire autant dans celle du prince des Dombes23, autant dans celle du prince dauphin d'Auvergne" , autant dans celle des princes évêques24, autant et plus dans celle des princes abbés25; j'entrai ensuite dans les gardes-sergens de maire26 , ensuite dans les gardes arquebusiers de gouverneur27 que, les gardes des princes, nous méprisions beaucoup, et qui, je le vis alors , nous méprisaient davantage.

L'homme de chambre.

De ce service militaire, ou réputé militaire , je passai au service domestique; après avoir été assez long-temps naquet ou valet de tripot, de maison de jeu 28, je fus laquais et enfin homme de chambre 3>. La pire des conditions est celle-là : on n'y rentre pas lorsqu'on en est sorti. Cependant j'y rentrai; mais ce fut par force : j'aimais une jolie petite cousine de Passy ; je le pouvais , je n'étais cousin qu'au cinquième degré30. Mon cousin, me dit-elle un soir que je la rencontrai sur le pont Saint-Michel, toute troublée, toute essoufflée , j'ai entendu publier l'ordonnance du prévôt par laquelle les jeu*

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nés filles en maison , en boutique , à peine d'avoir les cheveux coupés , detre fouettées , les domestiques, les hommes de chambre, à peine d'être attachés a la chaîne, d être mis en galère, sont tenus , quand ils sont sur le pavé , de reprendre du service 3l. Je retourne chçz ma méchante maîtresse ; retournez chez votre méchant maître; adieu! adieu! Moi je ne m'épouvantai pas si vite qu'une petite fille. Je demeurai encore fort tranquille; mais voilà qu'un jour le maître de la maison chez lequel je logeais me dit que , par complaisance pour ses locataires, comme moi sous la surveillance de la police, il avait deux fois payé de grosses amendes ; qu'à la troisième fois il y allait de la confiscation de sa maison au profit de l'Hôtel-Dieu 3% que je n'avais qu'à déloger sur l'heure. La même semaine , et presque le même jour , le cabaretier chez lequel je mangeais , me dit de prouver que je n'étais pas teneur de brelan , ou qu'il ne pouvait plus me recevoir 33. L'effroi des ordonnances nouvellement publiées par le prévôt avait gagné tous les bourgeois. Force me fut de me remettre en maison ; mais au bout de quelques mois le partisan 34 ou traitant 35, dont j'étais l'homme de chambre, après avoir toute la nuit rêvé sévérité du parlement, tour carrée35, amendes, fouet, potence 3? , bien qu'il prît comme receveur, de même que presque tous les receveurs, le titre de noble 38, se trouva de si méchante humeur à son lever que, pour ne pas lui avoir donné

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assez vite sa chemise-fraise 39, je reçus au même instant un coup de canne , un soufflet , un coup de pied. Il ne la porta pas loin , car le lendemain , pas plus tard , au risque d'être pendu , je pris une de sesépées, je m'en parai, et ayant fait en sorte de me faire prendre , et y ayant facilement réussi , il fut condamné comme mon maître, quoi qu'il pût dire, à une amende de trois cents livres -°. Quant à moi, je sus si bien intéresser en ma faveur l'homme de chambre du duc de Guise 4t , en lui écrivant qu'il était le premier homme de chambre de la France , le protecteur-né de tous les hommes de chambre , que la justice , à la recommandation d'un tel homme, ne put que m'absoudre.

Le donneur d'avis.

J'avais remarqué souvent que mon partisan ou mon traitant s'enrichissait à imaginer de nouveaux impôts, à les prendre en partie, à traiter de leur valeur présumée 4\ J'en imaginai un sur les valets et les servantes , et je me hâtai d'en porter le projet à un conseiller à la cour des aides. Il me menaça de me faire pendre, et me dit que si je m'étais présenté au parlement je serais déjà pendu , qu'aujourd'hui les donneurs d'avis sur de nouveaux impôts étaient punis de mort 43. Je lui répondis, tout tremblant, que mon maître avait fait fortune à en proposer et a en faire établir de nouveaux : Ton

maître, me dit-il, en riant , et en me poussant dehors, est de ces donneurs d avis qu'on ne pend pas, et toi, tu es de ces donneurs d'avis qu'on pend.

L'enchérisseur.

J'étais sans aucune ressource ; vous êtes en peine pour moi , eh bien ! je ne le fus pas un moment. Après avoir attaché à une grosse pierre mon projet de nouvel impôt et l'avoir jeté dans la rivière, j'allai vendre quelques paires de vieux manchons, ou petites manches de rechange 44, quelques paires de vieux escarpins 4j que m'avaient abandonnés mes maîtres, et avec l'argent que j'en retirai j'achetai des pains aux reventes des pains : j'y gagnai ; j'achetai des bestiaux aux reventes des bestiaux : j'y gagnai. Mais peut-être ne savez-vous pas que les boulangers, quand ils ont porté des pains à la halle , que les marchands , quand ils ont amené des bestiaux au marché , ne peuvent les reprendre , et qu'après un délai fixé ils sont forcés de livrer aux enchères et au rabais tout ce qui reste à vendre 4<s. D'abord j'eus beaucoup plus de profit que de perte, ensuite, j'eus beaucoup plus de perte que de profit.

Le brocanteur.

Vous êtes de nouveau en peine pour moi n'est-ce pas ! moi, je ne le fus pas plus cette fois que l'autre. Voyez-moi encore faire.

XVIe SIÈCLE. 4^

Les Anglais ont toujours commercé sur tout , iis venaient durant les premiers temps de leur schisme, vendre à Paris sur le quai de la Mégisserie des tables d'autels , des saints dorés , des ornemens de prêtre47. Durant nos dissensions religieuses et les pillages de nos églises, on continua sur ce quai le même commerce. J'y pris part , et au commencement j'y gagnai beaucoup ; mais les calvinistes se multipliant , et avec eux le nombre des églises saccagées , les saints à vendre devinrent si communs que les catholiques ne voulurent plus en acheter , et je me vis forcé à vendre ceux qui me restaient , pour ce que j'en trouvai , aux plus dévots calvinistes qui prenaient un singulier plaisir à mutiler ceux de pierre et a se chauffer avec ceux de bois.

Le modiste.

Vint alors la mode de la terre de Bethléem pour donner du lait aux nourrices48 : j'en fis avec de la terre de Ménilmontant ; vient celle de se laver avec de l'eau du Jourdain49 : suivant les géographies , les eaux de ce fleuve sont saumâtres, jaunâtres ? troubles50 : j'en fis avec de l'eau de la rivière des Gobelins ; vint celle des bols d'Arménie5', deLemnos52: j'en fis avec de la terre de Blois53; j'y appliquai un sceau , et ce fut de la terre sigillée 5* ; vint celle des oiselets de carton55, j'en fis; celle des bilboquets56 , j'en fis; celle des ballons enflés avec

une seringue57 , J'en fis; celle des fers à friser58, j'en fis ; vint la mode des nouveaux habits : elle fut la cause que je perdis à Saint-Séverin mon logement qu'on m'avait rendu en considération des belles sculptures que j'avais données à l'église. Tant que je ne fis que des culottes59 on ne m'inquiéta point, pourvu que je les appelasse de l'expression décente de haut-de-chausse ; mais quand je fis pour les dames des culs postiches, embourrés de laine, de crin6°, la sacristie s'ameuta contre moi au point que grands et petits clercs jetèrent tous mes culs par la fenêtre , et parlèrent de me faire aussi descendre du clocher par le même escalier.

Le bâtonnier.

Il plut à la fortune de me faire perdre encore cette partie ; mais je ne me décourageai pas.

Le métier de faiseur de bâtons ou de bâtonnier est , m'avait-on dit , fort bon , j'en essayai. Je rencontrais une compagnie d'avocats dont le chef s'appelle comme moi le bâtonnier 6l ; je m'apercevais que son bâton n'était pas beau, j'en faisais un plus beau avec une plus belle chapelle ou un plus beau saint Yves placé au haut dn bâton62. J'étais bien payé. Il en était de même à la confrérie des procureurs. Une fois le bâtonnier fut si content de mon bâton qu'il m'invita a la fête, où, suivant l'usage , c'était a lui a le tenir63; et dans cette occasion je

reçus un honneur que ne reçoit pas môme le roi de France , car me trouvant assis au milieu des vieux procureurs, je fus comme eux servi par les jeunes64. Enfin , de confrérie en confrérie, toujours vivant de bâtons, j'allai jusqu'à Saint-Germain, près Evreux, où le roi de la confrérie des treize frères65 me donna le bâton à faire, en me promettant, parole de roi, une bonne récompense. Je n'y épargnai ni mon travail , ni ma peine ; toutefois je n'en tirai rien qu'avec les dents, car je fus d'abord poliment invité au banquet; mais le lendemain on me dit quel'écot de chaque frère était de dix sous66, et que mon bâton ne valait guère davantage. Je me fâchai. On me dit q'on me donnerait dans la confrérie le premier chaperon vacant 6? , la première place vacante. Je me fâchai encore plus. On me dit qu'à l'instant même on allait m 'inscrire sur le Martyrologe63, ou catalogue des confrères. Je me fâchai encore plus; je ne cessai de me fâcher; je m'en allai en nie fâchant.

Le mécanicien.

Au diable le métier de bâtonnier ! j'entends le métier de bâtonnier faiseur de bâtons. J'en pris vite un autre. Un émailleur m'enseigna à faire des yeux aux chats69 ; je réussis à en faire aux hommes, et j'en vendis beaucoup , car les yeux vont bien au visage. Le nez certes n'y va pas mal non plus, car

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je vendis aussi beaucoup de nez de carton0 que j Savais appris à faire en faisant des masques; toutes ces petites restaurations ou petits rhabillages de visage ne laissèrent pas que de remplir ma bourse. Bientôt je voulus entreprendre la fourniture de plusieurs milliers de bras mécaniques ou de jambes de bois7', la veille d'une grande bataille; malheureusement notre général qui devait la livrer ne la livra pas, et ce que j'avais gagné sur les yeux et sur les nez je le perdis sur les bras et sur les jambes.

Le rôdeur.

N'ayant plus rien à faire, je rôdais, je me promenais de côté et d'autre. Un matin , après déjeuné, je me promenais à Rambouillet, ici, dans cette même galerie où nous nous promenons. Que je suis malheureux, me disais-je, et toujours je lai été. Ah ! certes, je ne suis pas marqué à l'A72. En ce moment je vois à l'autre bout entrer le grandmaître de l'hôtel du roi. Je me retirais : Ami î reste ! me dit-il, tu n'as pas Fair trop content ; que je sache un peu ce que tu fais dans ce monde? Je lui racontai mon histoire jusqu'à l'endroit où dans ce moment j'en suis : Oh ! me dit-il, je te trouve fort adroit , et si jamais ce château voulait ne pas bien se tenir , je suis persuadé que tu me le rhabillerais. Je lui répondis que je ferais ce que je pourrais pour cela. Eh ! bien, ajouta-t-ii, j'ai ici

Ira

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une place vacante à te donner , sois concierge. Je le fus, et le premier mai prochain, après déjeuné , il y aura trente-huit ans que je le suis.

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