‹ Histoire des Français des diverses états (volume 4)Chapitre 5 sur 36 · LES PRISONS DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

LES PRISONS DE LA FRANCE

Station l.

J'ai été aujourd'hui voir le château de Saint- Germain-en-Laye. Les images des peintures, des dorures , des glaces se sont entièrement effacées de mon cerveau ; les jardins, les bosquets, les grottes musicales * n'y ont laissé non plus aucune trace; et c'est parce qu'avant de partir j'ai eu la singulière envie d'aller voir aussi les prisons : mais il s'en faut bien que j'aie été satisfait ; je les ai trouvées mal bâties , mal éclairées , mal aérées. J'en ai dit , sans trop me gêner , mon sentiment au geôlier ; après quoi je me suis mis vite en devoir de sortir. Monsieur , m'a-t-il dit en se mettant devant mon passage , j'ai été long-temps guichetier ailleurs. Allez dans les autres prisons , vous serez encore plus mécontent.

Les prisons des villages.

J'en excepte cependant celles des campagnes. Jusqu'au temps où fut publiée l'ordonnance d'Or-

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léans , les juges des seigneurs se croyaient toujours permis , sur une simple prévention de délit , de plonger dans les basses-fosses , creusées au fond des tours , de pauvres villageois accoutumés au grand jour et au grand air ; mais les seigneurs hauts-justiciers ont été forcés à faire bâtir des prisons au-dessus du rez-de-chaussée* , à les séparer de leur château3. Toutefois la nouvelle ordonnance ne serait peut-être pas encore exécutée dans aucune de ces milliers de petites justices , si le parlement ne saisissait de temps en temps les revenus des seigneurs4.

Les coutumes de plusieurs provinces ont ajouté aux dispositions de cette ordonnance : elles interdisent dans les prisons seigneuriales le cep et les fers5.

Les prisons des villes.

Monsieur , a continué le geôlier, si dans les villes il y a de vieilles forteresses, de vieux châteaux forts, de vieilles tours d'enceinte, on y loge les prisonniers ; j'ai vu que partout , à Toulouse6, à Clermont7,à Troyes8, à Bordeaux9, à Lyon10, à Rouen", à Paris même t2 , où ils ne sont pas autrement logés, les prisons sont d'infectes cavernes grillées ; et c'est presque toujours de sous leurs voûtes que sortent les pestes et les maladies épidémiques ' \

Les règlemens des prisons.

Maître, lui ai- je dit, dans les quatre ou cinq mille villes de la France, il en conterait bien de l'argent pour avoir quatre ou cinq mille prisons neuves ; mais du moins avez-vous de nouveaux règlemens ? Ma foi , monsieur , m'a-t-il répondu, il n'y en a guère , car les voici tous :

Aussitôt qu'un homme prévenu de crime est amené , il est écroué , et son écrou porte aussi le nom de celui qui l'a amené , de celui qui a donné l'ordre qu'il fût amené l4.

Aussitôt qu'un homme est écroué , il est mis au secret'5.

Si l'accusateur est partie civile , c'est lui qui le nourrit16 , sinon c'est le roi17.

Un prisonnier donne-t-il lieu à des plaintes , il peut être mis au cachot , aux fers18.

Qui fournit des ferremens à un prisonnier pour briser sa prison est puni comme s'il l'avait brisée lui-même19.

Mais un prisonnier peut s'évader par ruse et même par effraction , sans que son évasion lui soit imputée à grief20.

Lorsqu'un prisonnnier s'échappe par la négligence du geôlier , le geôlier prend sa place et il est à la discrétion du juge21.

Toute privauté est interdite entre les geôliers et G. 4

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les femmes confiées à leur garde. J'ai vu un geôlier, pour avoir seulement entretenu des relations amoureuses avec une prisonnière, condamné à mort22. Il disait bien que la belle avait fait les avances ; il ne fut pas écouté.

Les prisonniers ont aujourd'hui des médecins2'.

Ils ont des aumôniers 24.

Ils ont des prédicateurs *\

La ferme des prisons.

Combien donnez-vous par an de votre prison ? Oh! m'a-t-il répondu, presque rien; la ferme n'en vaut guère. Que voulez-vous gagner dans cette malheureuse carce , comme on dit en Languedoc26, ou chartre , comme on dit en Normandie27 , avec de pauvres chartriersauxquels le roi fournitlepain, l'eau et la paille à l'ancien prix de quatorze, quinze deniers par jour28? Vous vous doutez d'ailleurs que le roi n'est pas autrement exact à payer , et qu'alors le juge ne les nourrit pas, ou du moins qu'il n'avance pas l'argent de leur nourriture comme le parlement à Paris25.

Vous me direz que les prisonniers pour dettes reçoivent de leurs créanciers trois sous par jour30; soit : mais j'en ai bien peu.

Quelle différence de ma prison avec les prisons de Paris, où, lorsqu'elles ne sont pas peuplées, les geôliers demandent , dans ces temps malheureux ,

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ira dédommagement 3l ; où le seul balayage est payé soixante francs 3a; où, dans l'intérieur, on fait tant de procès par écrit 33; où il y a tant à gagner sur le papier, le parchemin, le feu et la chandelle3*; où la réparation des chaînes, les frais de ferrer , de déferrer, montent à de si grosses sommes 35 !

Quelle plus grande différence encore avec les prisons dés offîcialités, où souvent Ton marie par force les prisonniers 36, où la prison se change aussitôt en salle de noces î

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