‹ Histoire des Français des diverses états (volume 4)Chapitre 6 sur 36 · LE CONCIERGE DE MEUDON · texte numérisé non relu

LE CONCIERGE DE MEUDON

Station li.

D'après cet axiome de géométrie que deux angles semblables à un troisième sont semblables entre eux , le château de Meudon et celui de Chambord doivent se ressembler, car ils ressemblent , dit-on , l'un et l'autre à celui de Rambouillet l. Aujourd'hui que, par un fort beau temps, j'ai été me promener au château de Meudon, j'ai voulu en passant savoir à cet égard l'avis du concierge: Certes , m'a-t-il répondu , je ne vous en dirai rien; car peu m'importe à moi qui m'ennuie ici depuis vingtquatre ans , qui désire m'en aller depuis vingtquatre ans, et qui depuis vingt-quatre ans ne le puis.

Le concierge de Meudon, parleur comme le con*

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cierge de Rambouillet, comme tous les concierges lorsqu'ils parlent à un homme ayant tant soit peu l'air de l'opulence, ne s'est pas arrêté là.

Le père.

J'avais un oncle, a-l-il continué, qui avait été valet de maître Rabelais du temps qu'il demeurait, ou si vous voulez, qu'ii riait à Montpellier3. Maître Rabelais aussitôt qu'il fut curé ici l'appela; mon oncle accourut curieux devoir comment son ancien maître pouvait faire pour dire les offices , pour enterrer les morts sans rire. Maître Rabelais le garda quelque temps avec lui. Enfin, en récompense de ses services, il lui procura la place de concierge du château. Mon oncle à son tour me fît venir , et bon gré mal gré je lui ai succédé.

Oh! que j 'étais bien à Rerre , lieu de ma naissance , lorsque mon oncle m'écrivit de venir le joindre, lettre vue; je chantais , je dansais, je sautais , le long des marais salans ; je faisais du sel, je ne connaissais pas mon bonheur : je l'ai connu depuis, et il n'a pas tenu à moi que mes enfans y succédassent.

Le fils.

Marc , dis-je un jour à mon fils , devenu grand , nubile, tu crois t'amuser, être heureux à Meudon; mais c'est parce que tu n'as pas été au pays de ton

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père, de Ion grand-père, de tes aïeux, à Berre dont 1 étang est sur les bords de la mer et en fait partie ; c'est parce que tu n'as pas fait le sel.

Pour savoir comment on le fait et comment on y prend tant de plaisir, représente-toi d'abord les immenses rivages de la Provence, plats, fleuris, parfumés , couverts de serpolet , de thym et de lavande ; représente-toi le ciel grand comme la mer qui vient les baigner ; et maintenant suppose que tu es propriétaire de quelques arpens de ces beaux rivages et que tu veux y faire du sel.

Tu commences par marquer l'étendue que tu destines à ton marais salant, et tu la divises en aires ou espaces carrés de cinquante pas en tous sens; tu en aplanis le fond et tu en presses la terre avec un cylindre; tu bordes chacun de ces carrés d'un petit mur de terre d'un pied d'épaisseur et d'autant de hauteur. Aux mois où le soleil est le plus haut , tu introduis l'eau de la mer dans le carré le plus proche, et successivement de ce carré dans les autres, par les ouvertures que tu auras laissées. Quand tous les carrés sont remplis d'eau , ou naturellement par l'équilibre , où à l'aide des ouvriers qui , avec des pelles de bois creuses , versent l'eau d'un carré dans l'autre, tu fermes la communication avec l'étang. L'ardeur du soleil ayant fait évaporer l'eau et n'ayant laissé qu'une large croûte de sel, tu introduis de nouveau de la même manière d'autre eau dans les carrés ; le soleil la dessèche, tu en in-

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troduis encore d'autre jusqu'à ce que l'épaisseur de la croule du sel soit de quatre ou cinq pouces : alors tu la casses avec des pelles de fer et en fais des vaches ou monceaux de sel 3 que les marchands viennent t'acheter deux, trois sous le quintal 4, plus ou moins. Combien de deux sous , combien d'argent gagné l'été! combien tu pourras te réjouir l'Hiver î combien tu seras riche , heureux !

Voyant qu'il hésitait, j'ajoutai : Marc, tu ignores peut-être qu'à Pecais , à Mordirac , à Sigean % et à ce grand nombre d'autres marais salans de la côte de Languedoc , le sel y est fait bien plus difficilement ; que là il faut le retirer des terres du rivage dans lesquelles la mer la infiltré; qu'il faut les faire détremper pendant plusieurs mois avec de l'eau, qu'on expose ensuite à l'action du soleil dans des fosses 6, et de la même manière que dans les marais salans de Berre , on y expose celle de la mer.

Voyant qu'il hésitait encore , j'ajoutai : Marc , tu ignores peut-être aussi que le sel français de la Méditerranée est le meilleur sel du monde ; que celui des régions plus septentrionales n'a pas assez de mordant ; que celui des régions plus méridionales en a trop7 ; que la permission de venir en acheter fait partie de nos traités avec les peuples8 ; que c'est pour avoir de notre sel que les Suisses ne se battent pas contre nous, et qu'au contraire ils se battent pour nous9 ?

Il hésitait encore : Marc , a joutai- je , tu n'as pas

vu les jeunes Provençales quand elles font du sel. Leurs yeux sont alors de petits soleils , brillant , rayonnant à travers leurs longues paupières. Ah î Marc, il ne tiendrait qu'à toi d'avoir dans ton ménage deux de ces petits soleils. Penses-y ! penses-y !

La fille»

Vous vous doutez bien , a continué le concierge de Meudon , qu'aimant dès l'enfance la fabrication du sel , j'ai appris ou par moi ou par d'autres , comment on le fabrique dans les autres parties de la France. Souvent, lorsqu'il neige ou qu'il pleut, j'aime , en me promenant sous les portiques de ce château10 , à me représenter les plats rivages de nos mers bordés d'immenses châssis â grands carreaux de cristal de sel , ou les hauts rivages sur lesquels on fait aussi le sel, mais d'une toute autre manière.

Un jour ma fille , presque aussi âgée que mon fils , me parut fort mécontente , fort boudeuse ; j'allai m'imaginer que peut-être elle avait éprouvé quelque infidélité s et que c'était le moment de lui proposer de prendre hors du pays un époux fabricant de sel : Valentine , ma chère fille , lui dis-je , rien n'est beau comme ces vastes ateliers où l'on fabrique le sel ; si tu habitais les falaises , les hautes côtes dont les escarpemens empêchent de faire entrer la mer dans les terres , d'avoir des

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marais salans ; ou bien , si tu habitais les pays des fontaines salées , des puits salés , tu n'y verrais pas un seul amant transi , pas un seul époux froid ; tous les hommes , à lous les âges , y sont toujours enflammés autour des grands feux qu'ils entretiennent avec de grands fagots , de grands tisons ; autour des grandes chaudières toujours bouillantes où s'évapore l'eau salée de la mer , l'eau salée des puits et des fontaines , où il ne reste que le sel pur, net et brillant11. Ma fille, j'ai des personnes de connaissance , soit dans la Normandie12 , soit dans la Franche-Comté13; penses-y ! penses-y !

Je ne lui disais pas, vous m'en croyez bien, que le meilleur sel était celui des marais salans, supérieur au sel des chaudières, supérieur au sel fossile ou sel gemme, tiré comme les métaux des entrailles de la terre '4.

Monsieur , a ajouté le concierge sur le pas de la porte , en prenant congé de moi : Au commencement du carnaval de cette même année, où j'avais conseillé à mon fils et à ma fille d'être heureux , de faire du sel , ils vinrent un matin tous les deux me dire qu'ils étaient résolus , l'un à demander la main de la fille du concierge du château vieux , l'autre a donner la sienne au fils du concierge du château neuf de Saint-Germain en Laye1'; je pris la chose tout doucement : Mes enfans , leur dis-je , y ètes-vous résolus ? — - Oui ! oui. — Bien résolus ?-— Oui ! oui. — Oh ! il faut bien aussi nVy résoudre,

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