‹ Histoire des Français des diverses étatsChapitre 10 sur 36 · LA BANNIÈRE DE SAINT-ELOÏ · texte numérisé non relu

LA BANNIÈRE DE SAINT-ELOÏ

Voulez- vous être riche ? très riche? Oui ! oui ! on ne peut se tromper sur votre réponse. Eh bien î passez sous la bannière de Saint- Elôi ; faites-vous recevoir à sa confrérie.

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Vous voilà reçu. Maintenant il faut extraire, fondre les métaux, être mineur. Allons, suivez-moi, sortons de la ville, courons par monts et par vaux; cherchons des mines de fer, de cuivre, de plomb , d'étain, d'argent, d'or. Pour les découvrir nous aurons à connaître les aspects du sol 4 : marchons , Rémi! marchons encore! n'allons pas plus loin. Il y a sûrement ici au-dessous de nous une excellente mine. Sans autre délai ouvrons la terre.

Heureusement le hasard amène en ces lieux un homme de loi: Mes amis, nous dit-il, doucement! doucement ! arrêtez-vous ! écoutez-moi un peu; je vous conseille avant tout de savoir si le maître général gouverneur des mines de France a fait faire son cri depuis au moins quarante jours et si le propriétaire a renoncé à la mine 5; ensuite si le seigneur ne veut pas non plus la faire exploiter à son profit. Mais je suppose qu'il ne veuille pas, alors il aura le vingtième du minerai et le roi en aura le dixième 6. Quant au propriétaire il n'aura rien : sa terre est stérile; vous pouvez commencer l'exploitation sans qu'il vous autorise : sachez toutefois que si sa terre était en culture, vous auriez indispensablement besoin d'obtenir son autorisation ou celle du juge des lieux 7.

Mais , Rémi , toutes les difficultés sont levées , nous pouvons dès le moment mettre la main à l'œuvre: courage donc! creusons! creusons! l'excavation n'est pas assez large, le puisard assez profond :

na XV* SIÈCLE.

la galerie, à mesure que nous avançons, doit avancer et en même temps être étançonnée, maçonnée8. Taillons, retaillons la terre: voyez, Rémi! voyez! le métal se montre, brille, ne perdons pas un moment, vite ! le fil à plomb pour mesurer l'obliquité des couches 9; il y en a dans toutes les directions; les filons rayonnent dans tous les sens : que la terre est riche ! oh qu'elle est riche ! eh bien de la joie ! de la joie ! réjouissez-vous donc! quoi! vous êtes là tout triste! c'est que l'eau des sources vous gagne; ah! vous criez, vous avez peur ? mais voilà que l'hydraulique accourt à votre secours ; elle vient avec ses pompes, avec son admirable roue à pots , qui en un moment va dessécher la mine ,0. Mais quoi! vous êtes encore plus triste? c'est que vous ne pouvez respirer dans ces caves; l'air fixe vous suffoque. La mécanique accourt aussi à votre secours ; elle va renouveler l'air avec ses soufflets , ses ventilateurs , ses éventails de plume , avec ses linceuls agités11. Ah! maintenant je vous entends crier encore: Comment sortir le minerai qui a été extrait? Il y a un passage, fort large à la vérité, mais qui n'a qu'un pied de hauteur entre deux énormes lames d'un roc dur, inattaquable: Eh bien! voilà des sacs de peau de cochon, remplissez-les. Bientôt vous allez voir venir de grands chiens, élevés pour le service de ces travaux. Ils seront tous bâtés; vous les attèlerez à des cordes et ils traîneront ainsi le minerai au-delà de ce passage ,2. Je m'en aperçois ,

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l'impatience est à la fin la plus forte ; vous courez respirer hors de la mine ; vous ressuscitez. Sans doute la vie coûte beaucoup à gagner sur la terre, mais elle coûte encore plus à la gagner au-dessous. Rémi, le mineur la gagne au-dessous et au-dessus :

Allons! sortez avec lui; il a tiré le minerai hors de la mine ; il n'a plus qu'à l'épurer, à le laver au courant des eaux qui descendent de la montagne , dont les chutes mettent en jeu le pilon qui doit l'écraser , le soufflet du feu qui doit le fondre '\ Avez-vous remarqué déjà que chaque espèce de métal a une forme de fourneau différente *4? Bientôt vous verrez les opérations par lesquelles on sépare les divers métaux qui se trouvent mélangés dans la même mine i5 : Mais vous médites, vous me répétez : En voilà assez ! en voilà trop ! vous vous enfuyez sans vouloir regarder ces grandes forges où l'on coule en fonte les poêles , les pots , les marmites, même vos fers de charrue '6. Rien ne peut vous arrêter; c'est peut-être encore que dans ce moment vous vous souvenez d'avoir rencontré des mineurs de la Normandie qui changeaient de pays et d'état; j'en ai rencontré moi aussi, et plus d'une fois.

Il n'y a pas très long-temps que je venais de Langres; une famille de bonnes gens y allaient, qui me demandèrent si la ville était loin : Mes amis , leur dis-je , à votre accent je vois que vous êtes Normands; ils en convinrent; ils me dirent qu'ils étaient ferrons des mines de fer d'entre Orne et Aure ;

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qu'ils avaient fait des barres de fer d'un trop petit poids, qu'ils avaient été mis à l'amende; qu'ils en avaient fait d'un trop grand poids, qu'ils avaient été mis à l'amende; qu'ils avaient été ruinés, qu'ils avaient vendu tous leurs biens, excepté le minerai et le charbon, qu'il est défendu de vendre '7. Mais , leur dis-je, quelle est donc la justice qu'il y a dans votre pays: 11 y a, me répondirent-ils, un juge ferron comme nous, élu par nous, qui nous juged'après nos statuts; sa cour, qui tient à Glos-la-Ferrière ,89 ne ressemble d'ailleurs en rien à celle des bailliages: le juge siège sur une haute enclume , jambe deçà jambe delà; ses jugements sont écrits dans le registre , comme ils sortent de sa bouche ; et quand il nous juge et qu'il nous condamne, il nous parle quelquefois comme un artisan irrité qui est dans une taverne: imaginez les belles sentences. Dans les cours des bailliages des huissiers crient : Paix là ! paix là ï messires ! A son audience, les huissiers, qui sont aussi des ouvriers en fer ,9, tiennent toujours à la main un marteau de trente livres , et , au moindre bruit, vous le portent au visage, toujours prêts à vous casser les dents.

Rémi, si , comme moi, vous avez rencontré des ferrons de Normandie, peut-être n'avez-vous pas , comme moi, rencontré des ramasseurs d'or; peutêtre même n'avez-vous pas été, comme moi, dans le midi de la France , où la libérale nature fait aux pauvres qui ne peuvent tailler les profondes en-

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tf ailles de la terre, des aumônes d'or, le long des fleuves et des rivières. L'automne dernier, je voyageais sur les bords du Rhône, j'étais à pied; je vois sur la grève nombre de gens de tout sexe et de tout âge occupés à ramasser de l'or de paillole 20. Je m'approche, et soupesant le panier d'une jeune fille, tout rempli <le sable noir veiné d'or : Ma jolie enfant, lui dis-je, allons, ramassez de belles coiffes, de beaux rubans, de beaux souliers : Oh! messire, me répondit-elle, nous ne ramassons que pour le compte des ramasseurs patentés par lettres du roi 2Î; nous ne sommes que les ramasseurs des ramasseurs : nous faisons de tous les métiers le pire.

Si ramasser l'or pour le compte d'un autre est le pire des métiers, ce n'est pas du moins le plus difficile; c'est celui d'extraire l'or de la mine, surtout de l'en séparer, de le fondre, de l'affiner 22.

Demandez à nos maîtres mineurs , à nos maîtres des fourneaux du Roussillon , du Languedoc, du Dauphiné, du Forez, du Lyonnais23: aussi les Français, que ces travaux rebutent, n'étant plus aujourd'hui souten us par la magnificence de Jacques Cœur, qui avait tant de mines et qui en retirait tant d'or , d'argent et d'autres métaux a4 , sont-ils obligés de livrer presque toutes les mines aux étrangers 25, excepté celles de laiton, et, par une raison excellente, parce qu'il n'y en a pas, bien que, dans des lettrespatentes, on en ait fait concéder par le roi 26. C'est ici ou jamais le cas de dire : Ah ! si le roi le savait!

ai6 XVe SIÈCLE.

Soyez de bonne foi , Rémi , l'art d'extraire , de fondre les métaux , ainsi que je l'avais prévu , ne vous convient plus : est-ce donc celui de les travailler ? voyons !

Commençons par le fer.

Les ateliers de la serrurerie sont fort accessibles : ce ne sont pas , il s'en faut bien ; ces grands enfers où l'on fond le métal des mines ; vous aurez d'ailleurs à choisir entre les fers du Languedoc , du Lyonnais, du Berri, de la Normandie »7, Toutefois, je vous en préviens, jamais dans aucun temps, on n'a si bien travaillé la petite serrurerie , les clanches , les loquets , les palatres , les serrures volantes, les serrures à bosse : dans les grandes maisons, il n'y a pas plus de la moitié des serrures en bois aB; toutes les serrures des chambres de maître sont en fer a9. Jamais aussi , dans aucun temps on n'a si bien travaillé la grande serrurerie : qui a vu les grilles du Plessis 3o, les ferrures d'Amboise 3l , qui a vu les grandes croix des clochers de six cents, de huit cents livres pesant31, pourrait vous le dire. Jamais , dans aucun temps , on n'a autant forgé , ferré : nous sommes vraiment, et sans fiction poétique, au siècle de fer. Nous avons des maisons toutes garnies de fer, des maisons de fer ; nous avons des hommes habillés de fer , des hommes de fer 33: cependant vous balancez un peu. Peut-être savezvous un conte que je sais aussi : Un serrurier, après avoir doublé de fer , en dedans et en dehors , la

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porte d'un château, se présenta pour en demander le paiement. Il appela, il se nomma; la porte demeura toujours fermée. Il s'en retournait tristement, lorsqu'il rencontra un homme qui lui dit : Pourquoi la faisiez-vous si forte ! le conte ne finit pas lé; je le reprendrai pour vous ou pour d'autres. Aujourd'hui en France il n'y a pas moins de six cent mille portes, ou de fer, ou à grilles, ou à bandes de fer34 : quel beau développement pour la serrurerie! Sans doute, direz-vous , si l'on payait, ou , comme dit le conte , si l'on pouvait se faire payer.

Vous conviendrait-il plutôt d'être maréchal? Oui, me répondrez-vous, si je pouvais ferrer les chevaux, toujours assis sur un fauteuil comme Ton représente saint Eloi 35 ; mais autrement il n'y a que des coups de pied à gagner : vous pouvez même, Rémi, ajouter et des amendes, ce qui, pour bien des gens, est souvent pire. Allez ferrer un pied qu'un autre aura paré, ajusté, vous paierez quinze sous 36, si je ne suis un menteur. Savez-vous, ne savez-vous pas la médecine , la chirurgie des chevaux 37 ? Vous ne la savez pas , vous ne pouvez être maréchal.

Le métier de coutelier serait-il plus de votre goût? On fait actuellement des couteaux pour couper le pain, pour chapeler le pain 38, des couteaux pour trancher la viande, pour ouvrir des huîtres 3% des couteaux gras , des couteaux maigres , des couteaux pour les divers jours de la semaine 4o,

v\8 XVe SIÈCLE.

pour les diverses parties du repas <>, des couteaux à manches d'acier, des couteaux Pragois avec leur gibecière pour les serrer 4\ On fait toute sorte de couteaux. On fait toute sorte de rasoirs, et on en fait de si beaux qu'on les enchâsse dans des étuis d'or garnis d'un peigne et d'un miroir de toilette 4\ Votre air me dit non ! Non soit.

Sûrement ce ne serait pas gagne-petit que vous voudriez être : quel métier que celui de ces pauvres gens, chargés de leur meule, courant de village en village pour aiguiser les petites forces 44 ou ciseaux des jeunes filles qui croient bien vous payer en vous donnant une maille au chien, une maille au chat 45 et souvent moins , une simple inclination de tête , une simple œillade. Oh ! j'en suis sûr, les villageois , vous ne recevriez pas volontiers pareille monnaie.

Ce serait peut-être émouleur de grandes forces que vous voudriez être; mais si vous enviez ce métier, d'autres l'ont envié aussi, qui guère mieux que vous n'étaient en état de le faire; ils ont excité des plaintes générales dans la draperie , et mis le roi de fort mauvaise humeur; aussitôt amendes de pleuvoir, non par deniers, par sous, mais par écus, par livres : le refrain des nouveaux règlemens royaux est que les émouleurs de grandes forces ont par leur ignorance rendu impossible la tonture unie des draps et ruiné les fabriques. Depuis ce temps, ils sont obligés à un apprentissage de deux ans, à four-

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nir un cautionnement de six marcs d'argent , à prêter serment devant la cour du bailliage , enfin à venir tous les ans , des provinces les plus éloignées, pour élire leurs jurés, et tenir leur chapitre général sur les progrès ou la décadence de l'art 4°.

Si je ne me trompe, vous balancez, aimeriezvous donc mieux être alênier? faire des alênes d'acier ou de fer 4??

Être éperonnier? faire des éperons pour les bourgeois de Paris qui ont des éperons dorés 48, qui ne vont jamais à cheval?

Être lormier? faire des mors et des brides? bon métier, pourvu que vous ne vous disiez pas lormier de Bretagne w.

Être tireur de fil de fer ? bon métier encore ; mais autrefois bien meilleur, lorsque le fil de fer étranger était prohibé 50.

Être aimetier 6I? Du métier de tireur de fil de fer à ce métier il n'y a qu'un pas , car les lois permettent de tirer le fil de fer à celui qui fait des hameçons 5\

Être épinglier 53?

Être fabricant de fil de cardes , mais ce métier se transmet héréditairement. Vous pourriez cependant être reçu maître , si votre père était aimetier, car les fabricans de fil de cardes ont fait part aux aimetiers du privilège de se transmettre leur métier hé^réditairement ; çt les aimetiers en revanche leur

ont fait part de leur privilège exclusif de forger le

fil de fer 54.

Autrefois l'état de haubergier était aussi honoré qu'important. Les ordonnances leur disaient que sur la solidité des mailles de fil de haubert , ou plates, ou à clou , reposaient la défense et la sûreté de la France 55; toutes les troupes étaient couvertes de hauberts : aujourd'hui on n'en porte guère 5". Vous auriez raison, vous ne voudriez pas être haubergier.

Si j'étais de vous, je préférerais être brigandinier ; gardez seulement que lorsque vos cuirasses ou brigandines ne sont à l'épreuve que d'un demicoup, elles portent la marque de cette épreuve et non celle de l'épreuve d'un coup 57.

Vivent plutôt les armes offensives! n'est-ce pas? voulez-vous être faiseur d'arcs? vous me direz que l'antique flèche, qui depuis le commencement du inonde à tué tant d'hommes , ne fait pas aujourd'hui beaucoup de mal, cela est vrai ; toutefois on peut encore vivre de ce métier, si l'on ne peut plus en vivre splendidement ; et si vous en avez envie , souvenez-vous que les statuts vous prescrivent de ne faire les arcs qu'avec du bois d'if: souvenez-vous cependant aussi qu'il vous est loisible de les faire de plusieurs pièces , seulement il faut bien les coller ; il faut de plus garnir de corne vos arcs ; il faut que vos flèches soient de bon bois sec , qu'elles soient bien ajustées , bien lisses ; il faut qu'elles

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soient bien empennées et qu'elles aient trois pieds de long, ou il faut payer vingt sous d amende 68.

Ne désireriez-vous pas plutôt être arbalétrier ? Être vous le pouvez, pour parler comme les statuts59; il vous sera même permis de faire des arbalètes de bois, aussi bien que des arbalètes d'acier60: toutefois de quelle matière qu'elles soient, elles doivent être à quatre, à deux poulies au moins61, et elles doivent d'ailleurs être fortes et bonnes ; car si l'acheteur, en tirant les trois coups d'essai, les rompt, vous y êtes pour vos fournitures, votre travail63 et surtout pour votre honle. Tâchez de trouver cela juste, car il n'en sera ni plus ni moins.

La cavalerie n'a eu , n'a et n'aura , n'a pu, ne peut et ne pourra avoir pour arme que la lance. Les profits sur les flammes et les riches garnitures 63sont d'ailleurs quelquefois assez bons. Cependant je ne veux pas que vous fassiez des lances, que vous soyez lancier64; car, à l'air guerrier qui vous anime, quand vous mettez votre bonnet sur l'oreille , je vois que vous aimeriez à faire encore mieux; je vois que vous aimeriez surtout à forger cette arme qui fait la parure , la puissance des nobles et des rois , qui , malgré le nouvel usage des engins à feu , ouvre encore plus souvent que toute autre la porte de la mort : soyez fourbisseur, je le veux bien; fabriquez des miséricordes, des épées étroites et courtes65, des épées de bataille , des épées longues et plates , garnies d'une traverse en fer pour toute garde66; mais

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vous avez sans doute fait entrer dans vos calculs que les ordonnances exigent qu'attenant votre atelier de forge, vous ayez une grande salle d'armes où vous et vos valets de métier, toujours bien habillés67, devez recevoir les belles gens, qui souvent., après avoir dégainé cent épées, sortiront sans en acheter une.

Aucun de ces métiers ne sera le vôtre , en ce moment je m'en aperçois ; je ne m'y attendais pas : Mais, me direz-vous, ne pourrais-je donc travailler le cuivre? Vous voulez maintenant travailler le cuivre? je n'empêche : allons travailler le cuivre. Toutefois , avant de commencer , examinons et examinons bien.

D'abord il faut que vous et moi sachions que de même que , depuis la prise de Constantinople et la dispersion des habitans68, tous les Grecs d'Allemagne et d'Italie qui viennent en France se disent Grecs de Grèce, de même, depuis la prise de Dinant et la dispersion des habitans 69, tous les chaudronniers de Normandie et d'Auvergne qui parcourent les provinces se disent Dinandiers de Dinant70; et vous, bon Champenois, vous serez obligé de mentir comme un Normand ou comme un Gascon, si vous voulez avoir de l'ouvrage. Ehî croyez-vous d'ailleurs que les chaudronniers d'aujourd'hui soient seulement des chaudronniers à chaudrons, à chaudières, à marmites, enfin des chaudronniers de l'ancien temps? On travaille actuellement partout le cuivre

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comme à Dînant, ou mieux peut-être, comme à Lyon7«. Un chaudronnier habile, avec la pointe du marteau, fait sortir au fond de ses plats72, de ses bassins, des paysages,des personnages, des scènes?3 ; il fabrique des tableaux en relief qu'on trouve souvent dignes detre argentés, même d'être dorés74. Il est orfèvre en cuivre; et pour les rois économes il fabrique quelquefois des couronnes en cette matière?5. Cependant je ne voudrais pas de cet état, les gains fussent-ils dix fois plus considérables : voici mes raisons. Je passais un bel après-midi devant une boutique où je vois un homme qui , respectueusement et sans bouger ni crier, se laissait frapper à grands coups de bâton par une femme ; je croyais être à Paris ; je m'approche. Cet homme était un jeune homme et cette femme était sa mère; elle pouvait avoir trente-quatre ou trente-six ans ; son fils, seize ou dix-huit : Messire , me dit-elle, en continuant à frapper et en redoublant, ce malheureux-là, que j'aime plus que ma vie , veut être chaudronnier comme son beau-frère, qui mille fois le jour enverrait le métier à tous les diables ; encore hier il lui disait : Chrétien, renonce à vouloir prendre mon métier. Quand tu auras fini ton apprentissage , tu ne pourras établir d'atelier que dans les grandes villes ; tu ne pourras vendre en détail que les jours de foire ; tu ne pourras réparer les vieux ustensiles que jusqu'à un certain point, car s'ils paraissaient neufs, tu paierais l'amende: tu don-

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neras sur chaque fonte une demi-livre de cuivre au luminaire de Saint-Eloi; tu ne feras de nouvelles fontes qu'autant que la précédente sera de cent livres pesant ; tn ne travailleras la nuit qu'à fondre , car si l'on t'entend alors marteler , gare le garde général76. Chrétien, mon ami, tu tremblerais devant le garde général , tu n'as pas idée de sa contenance et de son air terrible lorsqu'il siège au haut du banc : il a le bonnet sur la tête, tu as le tien à la main ; il t'interroge et tu te troubles , tu ne trouves pas la force de lui répondre. Quand son beau-frère fut sorti, continua cette femme, j'ajoutai: Mon 01s 9 songe donc, toi qui es si peureux, que la mode des coqs de cuivre67 gagne de tous côtés, et compte d'avance que tu serais obligé d'aller sur une étroite toiture à cent, deux cents pieds de haut, en placer un , dont le bec et la queue doivent marquer le vent qui souffle avant que tu sois descendu de l'échelle. Songe encore, toi qui es si honteux, qu'alors la curiosité rassemblera au-dessous de tes chausses vingt ou trente mille hommes, accourus la bouche béante, comme lorsque aux jours de fête on jette du haut des tours les oublies au peupie78; mais, ajouta-t-elle, ce qui l'enflamme, il me l'a avoué, car il m'avoue tout , c'est que depuis qu'il a appris qu le pot-de-chambre du roi était de cuivre79, il a conçu l'espoir de le faire; insensé , qui ne voit point qu'il n'est pas plus d'étoffe pour cela, que je le suis moi pour être comtesse de

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Champagne. À peine eut-elle fini de parler, qu elle se mit à recommencer de plus belle sa correction ; je l'arrêtai : Jeune homme, dis-je au fils, vous devez obéir aux bons conseils de votre mère : Ma bonne femme, dis-je à la mère, je vous ai bien écouté, vos raisons sont assez bonnes pour se passer de bâton.

Rémi, j'ai dissuadé d'être balanciers bien des gens qui en avaient l'envie; si vous l'aviez, je tâcherais de vous dissuader aussi. Dans ce métier, un ouvrier malhabile ruine ou damne mille marchands ; jugez de son importance et de sa difficulté par les précautions que la loi a prises. L'apprenti , avant de mettre lamain à l'œuvre, comparaît devant la justice et lui prête serment. Durant cinq ans entiers il est tenu de demeurer au pain et au pot de son maître. Devenu maître , les balances doivent toutes être signées de son nom ; il n'y a que lui à qui il soit permis de les réparer. Enfin tous les ans la loi veut que les balanciers se reposent pendant douze jours après Noël, pendant douze jours après Pâques, pendant douze joursaprèsla Pentecôte80. Oh! quel si long travail, quelle si longue application un si long repos atteste !

En ce moment je crois vous entendre me dire : A peine au dernier siècle il y avait cinq ou six horloges en France, aujourd'hui il y en a une à chaque grand couvent ,à chaque grand château8' ; à Troyes, à Reims surtout, c'est au-dessus de votre tête une 3. i5

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continuelle pluie d'heures. Bien plus , il y a plusieurs riches bourgeois qui en ont de petites dans leurs salles82, et il est même probable qu'il en sera bientôt en France comme en Italie, oùl'on en porte a la ceinture de très petites83, qui marquent exactement les vingt-quatre heures surla montre84: laissez-moi être horloger; je vendrai les grandes horloges vingt, trente livres85, et les petites à proportion. Je serai peut-être chargé de celle de la ville ; on m'appellera le gouverneur de l'horloge80, ou même quelquefois plus simplement le gouverneur. À cela je vous répondrai : Si vous n'avez fait un long , un très long apprentissage , il faudra le faire ; si vous ne savez les mathématiques, les hautes sciences , il faudra les apprendre, et ensuite vous ne serez qu'au niveau de nos médiocres horlogers; vous serez encore bien loin de pouvoir faire une de ces horloges nocturnes à qui vous dites le soir de vous réveiller, et qui le lendemain vous réveillent à l'heure87; plus loin de pouvoir marquer avec des sphères métalliques les révolutions planétaires89, les imperturbables mouvemens de la grande horloge du monde : Rémi , les horloges des grandes villes qui sont l'honneur de notre âge, la gloire de l'intelligence humaine, eh bien ! c'est l'ouvrage des horlogers.

La fonte de ces grandes cloches de trente , quarante mille livres 8% dont la forte vibration en même temps que le mouvement fend quelquefois les plus

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épaisses murailles et quelquefois vous force à déplacer ou à faire taire la cjoche pour conserver le clocher90, est encore une autre merveille de notre âge.

Une autre, c'est la fonte de ces grands ouvrages en bronze, de ces grandes croix avec des arcs-boutans et des scènes de la Passion, qui forment comme de hautes pyramides de métal^1. Dans un moment alors le fondeur peut s'enrichir, peut se ruiner; bien plus, dans un moment il peut perdre trente, quarante ans de renommée et de gloire : aussi quelquefois alors son ame, exaltée par la crainte et l'espérance , brise , éclate les organes de la vie9*, et va apparaître dans un monde où , si elles sont connues, nos grandes agitations , même celles des fondeurs sont bien risibles et bien petites.

Ainsi vous ne voulez pas être fondeur , travailler le bronze , je m'en crois sûr.

Vous ne voulez pas travailler le plomb, être plombier, je m'en crois sûr encore , dût-on vous donner l'entreprise de la couverture de tant d'édifices93, de tant de riches maisons qui décorent aujourd'hui nos villes, ou même de ces immenses canaux qui, ainsi que les artères , se ramifient sous terre pour amener l'eau sur nos places publiques et la faire briller au haut des fontaines, en champignons, en gerbes94, en mille jets diversifiés par le mécanisme du siphon , le même sans doute par lequel la sa-

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vante nature donne le mouvement au sang et îe fait circuler dans les veines.

Vous ne voulez pas travailler 1'étain, être potier9*.

Ni par conséquent être pintier90.

INi même planeur. Vous pourriez encore cependant planer la vaisselle d'étain de la cour97.

Je vois que vous voulez être orfèvre; je le vois. Vous pensez que vous serez peut-être anobli , car les premières lettres d'anoblissement furent, diton, accordées à Raoul l'orfèvre98. Non, vous pensez plutôt qu'à force de manier For et l'argent il vous en restera comme aux financiers un peu dans lesmains ; mais , Rémi , les orfèvres tiennent trop à leur gloire pour ne pas être pauvres. Le prix de leur long et difficile travail , qu'ils sont obligés de vendre aux ignorans, surpasse ou du moins devrait surpasser celui de la matière. N'avez-vous pas vu aux cérémonies ces habits orfèvres99 qui jettent un si grand éclat, ces boutons brillans'00, ces élégantes broderies , ces chefs-d'œuvre de goût et de patience; et toutefois ces enrichissemens ne sont pas , il s'en faut bien , les derniers efforts de l'art : ce sont plutôt ces hauts chandeliers à flambeau ,0', ces flacons , ces plats , ces assiettes armoriées d'émail102 , ces aiguières, ces coupes, ces vases dont les creux de la gravure remplis , suivant les ingénieux procédés des Italiens, de poussière de plomb et d'argent , représentent en teintes moitié mates , moitié brillantes, des chasses, des hameaux, de

rians paysages103, d'heureux agriculteurs, ces images d'or ou d'argent portées au chapeau104, ces tableaux d'argent aux personnages à tête d'or105, qui parent lesappartemens, ces beaux, ces magnifiques, ces fameux treillis d'argent qui entourent les tombeaux des saints100, toutes ces grandes pièces d'orfèvrerie, dont, avant l'exécution, les modèles en bois ont été exposés aux yeux du public107, tous ces chefs-d'œuvre sculptés, ciselés, fondus ou martelés'08, sortis de la main de notre Papillon109, qu'envie inutilement à notre ville l'orfèvrerie de Paris, la première du monde.

Àh ! ne soyez pas orfèvre ; moi, après avoir essayé d'un grand nombre d'autres métiers, qui tous m'auraient plu davantage, j'ai été jeté et fixé dans celui-là par un inévitable coup du sort. Croyez m'en, Rémi, de tous les malheureux états d'artisan, c'est le plus malheureux : soyez plutôt lapidaire, et, puisque vous aimez tant les richesses , maniez plutôt les rubis et les diamans; vous serez d'ailleurs continuellement entouré de jolies femmes; eh! qu'avez-vous à craindre de leurs caprices? n'avez-vous pas toujours, ne pouvez-vous pas faire parler toujours les ordonnances? Une douce voix, une bouche de rose vous dit : Maître Rémi, les améthistes, les grenats de mon collier sont montés sur argent , je les voudrais montés sur argent doré, sur or; vous répondez: La loi ne le veut pas. Une voix encore plus douce j une bouche encore plus fraîche vous

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dit : Maître Rémi, j'aime la transparence et le brillant des améthistes, je n'en aime pas la couleur violette, qui ne joue ni avec celle de mes yeux, ni avec celle de mes sourcils; teignez-moi ces pierres en rouge ; vous répondez : La loi le défend : Maître Rémi, je vous apporte des perles d'Orient que vous mettrez sur le devant de mes boucles d'oreilles et des perles d'Ecosse que vous mettrez par derrière: Madame ou mademoiselle , la loi ne permet pas qu'on trompe personne, même les galans? Maître Rémi, comme elle serait belle une aigrette d'émeraudes, de balais, de rubis, variée par des améthistes ! votre réponse «st facile , elle est toute écrite : Les améthistes ne peuvent être ainsi mises, si ce nest en manière a" envoirrement , servant de cristal: Mon bon, mon beau maître Rémi , je vous prie , coûte que coûte, de me garnir en verres, posés l'un sur l'autre, ou en doubles verrines, mes bracelets d'or; votre réponse est aussi facile , elle est aussi toute écrite: C'est pour le roi! c'est pour le roiuo ! Mais je vous entends me dire que vous perdrez vos pratiques. Je ne vous dis pas le contraire.

Rémi , connaissez-vous des artisans , qui dans le même atelier travaillent un jour les métaux les plus précieux et un autre jour les métaux les plus communs, qui à chaque coup terminent chaque pièce de leur ouvrage, qui exercent l'art le plus simple et le plus facile, qui cependant se regardent au-dessus de* artisans, qui en renient le nom, qui sont les

plus heureux, qui se disent les plus malheureux? Si vous ne les connaissez pas , je les connais moi : C€ sont les monnayeurs, qu'on divise en ouvriers , c'est-à-dire en monnayeurs qui ne font pas grand'chose, et en officiers surveillans lï\ c'est-à-dire en monnayeurs qui ne font rien. Les ouvriers sont exactement et richement salariés en bel or ou en bel argent , car dans l'heureux pays des monnaies , dans les hôtels de fabrique, le cuivre n'a cours qu'à l'extérieur. Ils ont les poches pleines d'espèces neuves; et cependant, comme s'ils ne pouvaient payer, ils sont exempts de tous les impôts établis et à établir; ils sont exempts de corvées, de chevauchées , d'ost, de guerre, de logement des gens de guerre ,Ia : ce n'est pas tout , et voilà pourquoi je ne vous ai pa3 dit : Soyez monnayeur , ils se succèdent par droit héréditaire et par droit d'aînesse ; leurs places sont comme des fiefs , mais non des fiefs masculins, car la fille unique ou la fille aînée, lorsqu'il y en a plusieurs, transmet son privilège à son époux et à ses descendans ,l5. Vous me demanderez peutêtre comment cette race privilégiée qui , ainsi que toutes les races privilégiées, doit devenir fainéante, se corrompre, par conséquent diminuer, peut suffire à toutes les fabrications monétaires , dont le nombre et l'activité tous les jours augmentent "4. Je vous répondrai qu'à chaque nouveau règne , le roi a droit d'instituer un nouvel ouvrier ,5, dans chacun des quarante hôtels des monnaies "°. Je vous

dirai de plus que lorsque les bras manquent , les monnayeurs du serment d'empire sont admis dans les hôtels comme les monnayeurs de France "7; mais les uns prélendent à une grande suprématie sur les autres.

J'avais pris chez moi une petite parente pour me servir en même temps de fille de boutique et de fille de compagnie de ma fille. Un recuiteur , c'est ainsi que dans les monnaies on nomme l'apprenti ,,s, s'enflamma d'une belle passion pour ma jeune parente. Tous les jours il venait lui dire : Madeleine ! ma chère Madeleine! je suis du serment de France! je ne suis pas du serment d'empire ! entendez-vous ! je suis du serment de France! Madeleine, toute vaniteuse d'avoir fait une aussi illustre conquête , ne put plus long-temps s'en taire avec moi : Maître Hardouin, me dit-elle , mon recuiteur n'est pas du serment d'empire , il est du serment de France, et il ne veut pas moins être mon époux ; mais apprenez-moi, ajouta-t-elle, quelle est donc cette si grande différence entre les ouvriers des deux sermens? La voici, luirépondis- je: c'est que parmi les monnayeurs les uns jurent aux hôtels des monnaies d'Allemagne, et les autres aux hôtels des monnaies de France "% de ne pas être des voleurs. Ils jurent ainsi de garder îe secret de la fabrication ,2°, et je crois qu'en général ils le gardent ; mais pour le vôtre , prenez-y garde. Madeleine sentit sa vanité décroître de plus des trois quarts, Toutefois , comme le recuiteur

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avait la jambe belle et le nez bien fait, dès qu'il fut monnayeur, c'est-à-dire ouvrier avec gages ,2t , elle l'épousa. Aux fêtes des noces on ne manqua pas, suivant l'usage , de beaucoup promettre. Le jeune époux devait être fondeur, fiertonneur , tailleur, balancier, essayeur, prévôt ou chef des ouvriers ,a2. Le cœur de Madeleine s'enfla de vanité et d'espérance plus que jamais. Toutefois, comme les monnayeurs sont tournaires, c'est-à-dire obligés de travailler successivement dans les divers hôtels ,2\ un jour d'hiver, qu'il gelait et neigeait à ne pouvoir mettre un chat à la porte, le mari de Madeleine reçut ordre de partir sur l'heure pour aller dans les lointaines montagnes du Gévaudan , à Marjevols , où l'on avait établi un nouvel hôtel des monnaies 124; il fallut obéir. Le jeune ménage vint médire adieu; et, ni plus ni moins que s'il avait été mangé par les loups, Je n'en ai pas eu depuis de nouvelles.

Je vous ai parlé de ma jeune parente, je vais maintenant vous parler de ma fille. Elle n'est pas moins spirituelle que belle ; mais, par un goût invincible qu'elle a contracté dans son enfance , elle n'aime que les hommes blonds. Le jeune maître particulier des monnaies, qui était un beau brun , venait plus souvent chez moi que ses fonctions l'y appelaient : ce que je craignais arriva. Bien que j'eusse recommandé à ma fille de ne pas être si belle , et qu'elle y eût fait , me dit-elle , tout ce qu'elle pouvait, le maître particulier en devint épris

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et me la demanda en mariage. Vous voyez mon embarras : Maître, lui dis-je avec franchise, je suis forcé de vous avouer que ma fille ne peut aimer que des hommes blonds, et vous savez que dans ce cas il est à craindre que les enfans soient blonds , quoique le père soit brun ; vous penserez, je crois, qu'il ne serait pas prudent de se hasarder : Oh ! me répondit-il d'un air leste, je me charge de donner à la belle un peu de goût pour les bruns; laissez-moi faire. Je lui laisse le champ libre. D'abord il mit en jeu ses parures, ses habits, ses aiguillettes d'argent ,25, son couteau de chasse à poignée d'or I2S. Ensuite il se présenta avec une grande flûte de cinq pieds ,2?, sur laquelle il chanta ses tourmens: rien n'y faisait. Il en vint aux tendres complimens, aux grandes déclarations , et certes toutes les fois que je Técoutais, je trouvais qu'il n'était pas si maladroit; mais le goût invincible de ma fille me tranquillisait. Enfin le maître particulier s'y prit comme le recuiteur : 0 belle Henriette , lui dit-il , je voudrais que les maîtres particuliers fussent plus puissans, plus riches, pour mettre à vos pieds l'éclat et la fortune d'un plus haut état ; mais le nôtre tel qu'il est n'est pas à dédaigner. C'est nous qui, dans l'hôtel des monnaies, commandons : c'est nous qui employons ou n'employons pas les ouvriers ; c'est nous qui facilitons les ventes , les achats , les marchés, qui faisons l'abondance ou , s'il nous plaît, la disette de la nouvelle monnaie. Et il continua à

vouloir l'éblouir par le beau côté de son état. Mais ma fille en connaissait l'autre côté ; car , ainsi que toutes les jeunes filles, elle écoutait tout et elle avait entendu le recuiteur, devenu monnayeur, se plaindre dans son ménage du maître particulier et ne pas l'épargner: Maître, lui répondit ma fille, vous dites vrai , mais vous ne dites pas tout , car le maître particulier n'est réellement , aux termes de l'ordonnance , que le fermier des monnaies ,a8. Le roi veut-il qu'il soit forgé â Troyes cent , deux cents marcs d'or et dix ou quinze fois autant de marcs d'argent , il ordonne qu'on publie à son de trompe qu'à tel lieu , tel jour, telle heure, on adjugera au rabais , à la chandelle , la ferme des monnaies ou l'entreprise de leur fabrication. Tout homme en faisant, comme on dit, la meilleure condition, en fournissant quatre mille livres de cautionnement Ia% peut aussi bien que vous être adjudicataire , fermier, prendre aussi bien que vous le titre de maître particulier: Ensuite, ajouta-t-elle, vous pouvez sans doute bien frapper plus de monnaie que porte votre bail; mais vous ne pouvez en frapper en moindre quantité l3°; c'est à vous à trouver de l'or et de l'argent au prix fixé par le roi. Le bon temps des fermiers des monnaies est passé ; on ne verra plus, comme il y a soixante , quatre-vingts ans plus ou moins, un fermier général des monnaies de France fcs refondre à un titre nominal si différent de l'ancien qu'il pouvait donner au roi, pour un bail de

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six mois, une somme plus forte que celle des revenus d'une année entière ,3\ sans compter qu'il n'y perdait guère lui-même. Autrefois le profit du roi, ou le seigneuriage, élevait le prix du métal monnayé beaucoup trop au-dessus du métal en lingot ; aujourd'hui il a été volontairement et presque totalement remplacé par le peuple en tailles , en subsides fixes ,31, il n'est que de dix sous par marc fh que d'un vingt-quatrième de la valeur des espèces 'Mç il n'est de presque rien , et votre ancienne importance est réduite à bien peu. Yous étiez les hauts financiers de l'état : vous en êtes redevenus les monnayeurs.

Le maître particulier vit bien qu'il n'était pas blond. Après un si docte congé , il disparut. Ma fille aurait pu ajouter, car elle avait dû l'entendre dire au recuiteur, que les alliages des fontes tendent tous les jours à se simplifier ,15; qu'à l'avenir il n'y aura guère plus que des monnaies ou toutes d'argent , ou toutes de cuivre, ce qui réduira encore plus l'importance des maîtres particuliers; elle ne le lui dit pas ; mais elle lui en dit assez pour m'attirer sa haine, car il croyait que c'était moi qui l'avais ainsi instruite. Il voulut se venger. Dès le lendemain il me força à lui porter toutes les matières d'or et d'argent que j'avais reçues comme orfèvrechangeur ,3\ Je sus aussi qu'il me faisait épier pour savoir si je n'achetais pas, comme orfèvre, l'or ou l'argent au-dessous du taux fixé par le roi ,3?.

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Il ne se borna pas là , il m'ameuta le garde et le contre-garde de la monnaie.

Ces gardes-juges ,38, qui sont à quelques égards, et qui se croient à tous égards nos supérieurs, reçoivent notre serment ,39, et ont le droit de vérifier si notre argent et notre or sont au titre légal ,4°. Le garde ne venait que rarement ; il vint toutes les semaines, bientôt tous les jours, bientôt plusieurs fois le jour; et il n'oubliait jamais de me dire : Ce n'est pas tout que de travailler au charbon de saule ,4', il faut que votre or soit à dix-neuf karats et votre argent à onze deniers douze grains de fin '#. Un jour, de meilleure heure qu'à l'ordinaire , il entre , va droit à une boîte d'argent que je venais de finir, fait l'essai de l'argent , le trouve au-dessous du titre, l'enveloppe, y appose son signet, m'y fait apposer le mien , et commence contre moi une procédure qui épouvante ma famille et mes amis. A chaque instant mon excellente fille me disait : Mon père, je veux épouser le maître particulier, et couper dans la racine la persécution qui s'est élevée contre vous. De son côté , mon excellent fils ne cessait de me dire que le garde avait une fille laide , mais qu'il la trouverait belle, qu'il gagnerait la fille, et que la fille gagnerait le père. Quand je vis mes deux vertueux enfans prêts à me sacrifier leurs plus tendres inclinations, me pressant, se mettant à mes genoux pour obtenir d'être malheureux le reste de leur vie , je les en récompensai en donnant à

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ma fille un jeune blondin , clerc de notaire f qui depuis long-temps soupirait en secret, et à mon fils une belle brune qu'il aima à l'instant qu'il la vit. Jamais deux couples d'époux n'ont été épris d'un plus vif et d'un plus constant amour ; ils vivent comme des anges; mais peu vous en chaut, messires : je comprends cela ; ainsi , je reviens à ce procès odieux qu'on m'avait suscité.

Les gardes et les contre-gardes , qui sont aussi les officiers royaux chargés de la surveillance de la fabrication des monnaies '4% ont au-dessus deux les maîtres généraux provinciaux ,44, et ceux-ci, les maîtres généraux au nombre de six, qui forment la chambre des monnaies l4S.

Un de ces derniers vint faire sa tournée à Troyes : j'en suis informé; je ne perds pas de temps, je m'habille le plus proprement que je puis, comme un jour de confrérie. Je cours chez lui. Je lui dis que j'ai le malheur d'avoir «me fille qui n'aime pas les bruns, je lui raconte les persécutions que j'ai éprouvées et que j'éprouve : Orfèvre, me réponditil , je vous ferai justice; je représente ici la souveraine chambre des monnaies qui peut tout. Vous savez que c'est elle qui régit, par la bouche du roi , tout le numéraire de la France ; car ce qui nous plaît plaît au roi , ce qui nous déplaît lui déplaît , et son bon plaisir est toujours le nôtre. Sontils heureux ! me disais-je ! sont-ils heureux ! Si nous voyons, continua-t-il, l'or sortir de la France,

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devenir rare, aussitôt, sous le nom du roi, nous en haussons le prix du marc et nous le retenons dans l'intérieur ; si nous voyons au contraire qu il devient trop abondant, aussitôt encore, sous le nom du roi, nous en baissons le prix du marc '*% et bientôt il change de proportion avec l'argent et les autres métaux. Ainsi, quand le roi veut que l'argent vaille tantôt dix, tantôt onze , tantôt douze fois moins que l'or, c'est nous qui le voulons ,4? : Sont-ils heureux ! sont-ils heureux ! me disais-je. Eh ! pensez-vous qu'il faille peu savoir pour gouverner ce mouvement monétaire, d'après le papierjournal du cours des villes de l'Europe ,48? Vous comprenez maintenant pourquoi le roi nous appointe de deux cents livres ,4% nous, généraux, et pourquoi à son avènement il ne change et ne peut guère changer les officiers des monnaies. Le chancelier, quand il nous écrit, nous traite de frères, de très chers frères ,5° : Sont-ils heureux î sont-ils heureux ! me disais-je : Orfèvre , c'est la souveraine chambre qui , pour prévenir les vols de ceux qui lavent à l'eau forte les espèces d'or, a voulu que maintenant celles qui ne pèseraient pas le poids légal pussent être refusées l51 ; et la France entière s'est couverte de trébuchets et les vols ont cessé. Autrefois de pauvres seigneurs recelaient dans leurs forts châteaux de faux monnayeurs qui avec un gros d'argent vous faisaient trois francs ,52; aujourd'hui il n'est plus de murailles qui puissent être fortes

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contre la souveraine chambre. Aujourd'hui la souveraine chambre vous fait prendre un homme dans toute l'étendue de la France; et pour le faire conduire devant elle, tous les sergens, toutes les prisons sont à ses ordres, à son service I53; il y a plus : quand le roi accorde des lettres de rémission à un criminel de délit monétaire, nous pouvons, comme le parlement, passer outre ,54, le faire fouetter, le faire pendre , le faire bouillir sur le feu ,55 : Sont-ils heureux! sont-ils heureux ! me disais-je. Orfèvre , je vous le répète, je vous rendrai justice; il me tint parole. La salle où je comparus était remplie et environnée d'orfèvres, de valets, d'apprentis; elle était remplie et environnée aussi de monnayeurs de tout grade. Je m'avançai d'un pas ferme vers le maître général des monnaies, qui tenait entre ses mains ma boîte d'argent : Mon général, lui dis-je , le roi, éclairé par les lumières de la souveraine chambre des monnaies, interprétant la bénignité des saints , a permis d'employer l'or et l'argent d'un bas titre aux reliquaires150; cette boîte en est un ; lisez le non venundelur^1 , la prière que fait le donateur aux âges futurs, de ne pas vendre son don. Mes monnayeurs crièrent, de toutes les parties de la salle , que cette inscription se mettait aussi sur les vases d'or et d'argent donnés, n'importe quel fût leur usage'58: Mon général , continuai-je , veuillez examiner la principale figure ; c'est celle d'un apôtre : C'est celle d'un philosophe grec ! crièrent encore de

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toutes les parties de la salle les monnayeurs. Alors le maître général ayant tiré ses lunettes et ayant vu à un côté du principal personnage, vêtu d'une robe flottante , la grosse tête d'un bœuf à cornes dorées159, me dit : Orfèvre, reprenez votre boîte, je vous la rends ; dans ce procès, l'oiseau de saint Luc est la pièce décisive. Je sortis au milieu des orfèvres qui, me félicitant, me pressant, m'embrassant , me portèrent pour ainsi dire, chez moi, dans leurs bras.

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