LA BANNIÈRE DE 9AINT-BLAISE
Oh ! je suis bien fâché, a continué l'orfèvre Hardouin , après une petite pause, que ce gros messager, qui parlait ici avec tant d'assurance, nous ait échappé. Ne voulait-il pas essayer de pleurer et de nous faire pleurer sur son malheureux sort ! Mais ceux de nous qui étions les plus près de la fenêtre nous l'avons entendu détacher son cheval, monter dessus, et s'en aller en chantant, avec la voix d'un homme qui n'avait pas soif. Je lui aurais aussi demandé si quelques-uns des nombreux métiers de la bannière Saint Eloi lui plaisaient; ou s'il avait envie de passer sous la bannière de Saint-Biaise, si, par exemple, il voulait être meulier , quitter son état, où, en se promenant tous les jours à cheval dans les campagnes , en faisant soir et matin bonne chère dans les meilleures hôtelleries , il gagnait tous les jours de l'or a jointées. Et vous , 3. 16
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Rémi et vous, messires, je vous le demanderai aussi , avez-vous cette envie? alors ne consultez pas voire servante , si elle est, comme la mienne, fille d'un maître de ce métier : Malheureux état des meuliers I me disait-elle il n'y a pas long-temps ; mon père mourut en le maudissant, et toute sa vie il n'avait cessé de le maudire. Il se plaignait surtout de ce qu'on croyait heureux les meuliers , parce qu'ils gagnaient vingt sous pour arrondir une meule, vingt sous pour l'arréer, vingt sous pour la percer60 ; mais , ajoutait-il, lorsqu'il nous arrive un accident, à la dernière de ces trois façons , nous les perdons toutes; ce ne serait rien , et nous pourrions encore y vivre , si maintenant on ne cerclait en fer les meules"51; aussi n'en faisons-nous plus, ou presque plus. Quand mon père fut mort, continua ma servante , tous les meuliers vinrent nous visiter, mêler leur affliction à la nôtre, nous faire toute sorte d'offres de service et d'assistance. Ils revinrent quelque temps après en dansant , et amenèrent mon frère pour le recevoir maître. On avait préparé une salle de festin , et, au-dessus, un grenier où , pendant que dans la salle les maîtres faisaient bonne chère, se divertissaient, le dernier maître reçu, le manche du balai à la ceinture en guise d'épée, avait conduit mon frère, qui ne cessait de crier comme si on le battait à être tué. J'étais accourue; on m'avait empêchée d'entrer. Enfin mon frère sortit : il tenait par le bras le maître qui
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l'avait reçu, et tous les deux riaient à gorge déployée. Après la fête, mon frère me dit que les coups de bâton , qui peut-être , dans les anciens barbares temps, étaient franchement donnés et reçus , n'étaient actuellement que simulés , qu'ils précédaient et suivaient, ou du moins étaient censés précéder et suivre les promesses faites par les nouveaux maîtres , de s'aimer entre confrères du métier , de ne pas découvrir le secret de la meulière , de ne pas nommer à l'acheteur les divers maîtres auxquels appartiennent les diverses meules à vendre, de ne pas frapper devant lui les meules, pour prouver, par leur son , qu'elles sont bonnes , de peur qu'il répète cette expérience sur les autres meules et laisse les mauvaises l62 : Oh ! pour cela , dis-je à mon frère, ce n'est pas honnête : Sans doute, me répondit-il, mais, vois-tu, c'est dans les statuts.
Voilà pour les meuliers ; et ne croyez pas que les autres confrères de Saint-Biaise soient plus heureux. Ma servante, celle-là même dont je viens de vous parler , est une jeune veuve d'un carrier, ou , pour parler comme elle, d'un perrieri6i qui, la seconde semaine après les noces, travaillant au fond de sa perrière , qu'il avait affermée fort cher à la ville164 , resta et reste encore enseveli sous un éboulement de plus de cent pieds ; aussi , voyez à l'orifice des carrières, ces appareils de mécanique1" avec lesquels on retire les pierres des profondeurs aux anciens carriers inaccessibles.
Mais je vais, messires, vous faire une autre proposition : y a-t-il quelqu'un dans l'assemblée qiô veuille extraire, cuire le plâtre? qu'il y regarde bien avant de dire non. Aujourd'hui les carrières en sont d'une exploitation plus facile; elles sont plus commodes; elles sont pavées, couvertes'66: le mauvais temps du siècle dernier est passé , car au siècle actuel tous les états sont moins malheureux.
Personne ne dit mot? Toutefois , messires, il me semble que si l'on ne veut ni extraire ni cuire le plâtre, peut-être y a-t-il quelqu'un qui voudrait le travailler : il aura actuellement bien moins de difficultés, dediscussions. La mesure, la forme desmarches des escaliers en plâtre , ont été légalement fixées ; il en est de même de l'épaisseur des planchers, de même de l'épaisseur des murs et des manteaux des cheminées67. Ajoutez que maintenant un plâtrier est bien au-dessus de ce qu'autrefois il était , qu'on moule, qu'on façonne au jour présent très artistement le plâtre. Voyez seulement les hauts et larges tuyaux des cheminées , décorés de riches ornemens d'architecture G8 ; ne soni-ils pas, pour les toitures de nos maisons, d'élégans panaches, au-dessus desquels ondoie la fumée à des hauteurs que l'œil admire. Vous compterez encore pour quelque chose qu'il n'y a pas d'état où l'on soit plus poli ; la plus petite parole incivile se paie, parmi les ouvriers, dix deniers que reçoit l'offensé'09; aussi dit-on que lorsque les ouvriers en plâtre travaillent chez les
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gens riches, ils donnent plutôt qu'ils reçoivent leçon de politesse.
Messires, en est-il de vous comme de moi? jamais je ne passe devant un édifice en construction, sans reconnaître le quinzième siècle à ses grands appareils mécaniques , a ses tours , à ses chèvres , à ses grues70 , à ses échafaudages , qui tournent en spirale autour des dômes et des pavillons V. Je le recounais encore bien mieux à ses nouvelles coupes des pierres, à son nouveau goût. Quelqu'un veut-ilêtre maçon? il maniera aujourd'hui quelquefois le marbre, le basalte et le porphyre'72. Non, personne ne veut l'être : ah ! je m'en doute. On sait le reste du conte du serrurier. Il avait un frère maçon, qui bâtit aussi un château ; il se présenta aussi au pied des murailles pour demander son paiement ; il appela aussi et se nomma, et ce fut de même inutilement. Lorsqu'il s'en retournait, l'homme que son frère avait rencontré s'approcha de lui et lui dit : Pourquoi l'avez-vous fait si fort? Ce qui me donnerait à croire que c'est un conte du temps passé, c'est qu'aujourd'huicethommeaurait dit .'Pourquoi l'avez-vous fait si fort et si beau; aujourd'hui, on fait tout en même temps et fort et beau ; malheureusement on ne paie pas aujourd'hui les maçons mieux qu'autrefois; et, à cet égard, cet ancien conte est bon , et sera long-temps bon.
J'ai cependantconnuun confrère de Saint-Biaise, qui n'était pas malheureux. C'était un très pauvre
et très vieux couvreur, vêtu d'une très vieille livrée, mi-partie d'orange et de bleu. Il se tenait habituellement sur la porte de son voisin le notaire , pour avoir occasion de servir de témoin et d'entendre lire sa qualité d'ancien maître couvreur juré , officier de l'Hôtel-de-Ville '?3 de Dijon ; et jamais alors il ne manquait de dire, en se regardant : lit j'en porte l'habit '?*.