LA BANNIÈRE DE SAINT-MARC
Ce qui répond mieux que tout aux chagrins censeurs des mœurs actuelles, a continué l'orfèvre Hardouin, ce sont les portes vitrées, les huis enchassillés 203 qui remplacent, dans les beaux appartemens, les portes épaisses derrière lesquelles toute sorte d'actions demeuraient cachées. Personne, je pense, ne blâme ou n'ose blâmer les nouvelles portes : mais les nouvelles vitres blanches à légères verges de fer244 excitent les regrets des admirateurs du temps passé; ils redemandent les anciennes vitres jaunes , vertes, bleues, rouges aj5. Toutefois le bon bourgeois qui aime son patron en voit bien mieux l'image au milieu du verre blanc20; le bon gentilhomme qui
aime ses armoiries en voit bien mieux , au milieu du verre blanc507 les nobles couleurs. La nature ne fait pas des prairies de fleurs ; elle sème les fleurs dans les prairies. Nous avons élégamment semé dans le verre blanc le verre de couleur. Les anciennes vitres interceptaient la pureté et l'éclat du jour; de là cet universel changement voulu par un siècle qui, avant tout et en tout, veut la lumière. Les vitres sont devenues aujourd'hui plus communes, mais les vitriers sont devenus plus nombreux ; car il est passé, depuis près de cent ans, le temps où, dans son château de Montpensier, la duchesse de Berri ne savait s'il était minuit, s'il était midi , parce que les chassitz de ses fenestraiges étaient des ensires de toille sirée par défault de verrerie 2C8. Cependant l'apprentissage des vitriers, d'ailleurs fort long, est toujours terminé par un an d'exercice chez un des jurés; cependant les frais de leur réception sont de huit livres, payés en partie au tronc de la confrérie, en partie à la bannière militaire209. Cependant il faut que , pour neuf deniers, pour un sou au plus par carreau ou losange2'0 ils vous donnent du plomb de bonne qualité, avec soudure de deux côtés; il faut surtout qu'ils ne vous donnent aucune losange faite de deux triangles ajustés, encore moins de plusieurs morceaux de verre plombés2". Qui maintenant veut être vitrier ?
Lanternes 1 lanternes ! mes bonnes lanternes ! criait , il n'y a pas long-temps, à l'entrée de la nuit
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un homme qui en tenait une allumée. Je lui achetai une grande lanterne de rue pour pendre devant ma maison 3". Il me garautit qu'elle était de bois neuf et composée de toutes les pièces requises par les ordonnances ai5 : Quels sont les ouvriers, luidemandai-je, qui font les grandes belles lanternes de salle214? — C'est nous. — Et ces beaux lustres suspendus, composés de deux traverses de bois assemblées en croix , aux quatre bouts desquels on met une chandelle 2'5? — C'est nous. — Et ces porteflambeaux de bois, qui soutiennent et qui allongent les flambeaux de cire que, pendant les grands repas du soir , les valets tiennent autour de la table2'6? — C'est nous. Sa voix grossissait à mesure que sa vanité intérieure se dilatait : Mais, lui dis-je, dans votre état , vous êtes donc bien heureux ? INous, bien heureux ! me dit-il en remettant aussitôt et avec humeur sa charge sur les épaules : Lanternes ! lanternes ! et il s'en alla en continuant à crier dans la rue : Lanternes ! lanternes ! entendant faire pour moi allusion au proverbe si connu qui s'exprime par ces deux mots , quand on nie, ou quand on traite de conte ce qu'on vous dit.
Lanternes I lanternes ! criait un autre jour , en plein midi, un homme qui ne portait que des soufflets.
Lanternes! lanternes! criait aussi, par un beau soleil, un homme qui ne portait que des boisseaux, des tamis, des sacs, Je demandai à chacun d'eux pour-
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quoi il criait lanternes! tandis qu'il n'en vendait pas. Lesoufïletier me répondit qu'il pouvait faire aussi et qu'il faisait aussi des lanternes217, et que lorsque le jour il criait lanternes ! comme l'objet le plus honorable de son métier , le peuple savait qu'alors il ne vendait que des soufflets. Leboisselier, qui pouvait aussi faire et qui faisait aussi des lanternes"8 , me donna la même réponse. Je ne les félicitai pas sur leur métier; je craignais de leur faire crier avant qu'il fût nuit : Lanternes ! lanternes !
L'expérience me rend tous les jours plus avare de félicitations envers les artisans , tous ou moins ou plus malheureux. La mi-carême dernière , je passais près de la boutique d'un maître vannier ; il criait et faisait crier sur la porte : Rouets î rouets219 î achetez des rouets ï achetez des quenouilles, des fuseaux, des écuelles, des hanaps, des billes, des billards, des flûtes, des sifflets230 : Saint Marc, votre bon patron, vous mette en paradis, lui dis-je; certes votre métier n'est pas le pire ; car, outre les ouvrages de vannerie, vous vendez là mille autres ouvrages en bois : Vous vendez! vous vendez ! me répondit-il avec une fureur qu'il s'efforçait inutilement de modérer , je ne vends pas ! car personne n'achète. Allez-moi donc arrêter aux barrières de la ville tous les objets de notre commerce qu'on porte de dehors , ces grandes charretées de quenouilles , ces grandes charretées de tasses, ces grandes charretées de flûtes"', que l'enfer vomit aujourd'hui sur la terre !
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Les nattes sont devenues d'un usage si général qu'en hiver elles couvrent tous les planchers"*. Maintenant on fait même des châlits en nattes pour les prisonniers23 , dont, à cet égard du moins, le sort s'est bien amélioré. Chacun sait combien peu sont payés les ouvriers qui font les nattes , et combien cependant ils sont nombreux ; ainsi on peut à volonté dire : Nattier , petit métier, grand métier; on peut encore dire : Pauvre métier.
Vous connaissez tous ici , messires , cette grosse réjouie de tonnelière , qui demeure au coin de la rue ; elle s'est mariée à quinze ou seize ans : c'était alors une jeune , une petite rose ; je la trouvai le lendemain de ses noces, la tête penchée et toute en pleurs : Quoi ! ma belle enfant , lui dis-je par manière de plaisanterie, vous pleurez; mais c'est encore trop tôt : Ah ! maître Hardouin , me répondit-elle, mon mari a bien fait son chef-d'œuvre, son cuvier; il a, sans reproche, bien donné son grand pain, son bon lot de vin aux confrères ; il est bien passé maître; mais, comme tout le monde sait, mon mari est très amoureux de moi, et s'il est distrait à proportion , il se ruinera ; car pour chaque douve gâtée, amende; pour chaque douve rouge non réelëe, amende; pour chaque mauvais cercle, amende; pour chaque mauvaise chevillure, amende224; et s'il cesse d'être distrait , de se ruiner, ce sera encore pire , il cessera d'être amoureux.
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