LA BANNIÈRE DE SAINT-COME
Sire Robin , oui , j'en conviens , les financiers , bien que vous soyez les plus riches, vous êtes les plus malheureux ; car enfin vous le dites, et qui le sait mieux que vous? ainsi vous ne risquerez rien à changer d'état : eh bien ! de nos différentes bannières choississez celle qui vous convient le mieux ; il me semble que c'est celle de Saint-Gôme ; c'est celle des barbiers; il y a aussi de l'argent chez eux : il y a même de la gloire. Les barbiers se croient les plus savans , les clercs , les grecs des artisans ; ils se croient pour le rang au moins autant que les orfèvres ; ils disent que si, entre les familles de ces deux états , on voit peu d'alliances 3 c'est que les barbiers ne veulent pas. Les orfèvres ne disent rien. Pourtant faut-il avouer que l'état de barbier a son importance. Veut-on s'en convaincre , on n'a qu'à assister à leur chef-d'œuvre- Les jurés sont rangés en silence sur leurs bancs. Vous voyez amener un pauvre diable , ramassé dans les rues à cause de sa barbe, de sa chevelure hérissée; c'est une espèce de sanglier. Il faut que le récipiendaire le rase lestement et sans le faire sourciller; ensuite qu'il le tonde élégamment et à la mode. Mais ce n'est rien; vous voyez bientôt après amener un boni me pauvre, gras à lard , comme quelquefois il s'en trouve pour faire enrager les riches. Aucune veine ne paraît sur son corps : le récipiendaire est tenu de le
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saigner sans hésitation et sans aide. Avant il a soutenu, en présence des magistrats., un examen sur la petite chirurgie, sur les premiers élémens d'anatomie, sur les veines du corps humain, là où elles gisent, et ce qui est plus difficile et cependant ee qu'exigent les statuts royaux , à quoi elles servent 22\ Avant il a forgé solennellemeet des lancettes dont un des juges a brisé la pointe pour vérifier le grain et la trempe de l'acier. Avant il a composé des onguens pour les blessures et même pour les brûlures220 ; enfin il est reçu maître, il va s'établir à une rue , à une place commerçante , à un marché , à une avenue de ville, à un bout de pont. Aussitôt commence pour lui la police la plus rigoureuse. Les inspecteurs lui demandent ses lettres d'institution , scellées par le premier barbier du roi , qui , par lui ou par ses nombreux lieutenans, exerce sa juridiction sur tous les barbiers du royaume; on lui demande aussi les quittances des cinq sous qu'il lui doit 22?. On revient, on visite ses outils , ses instrumens, ses pots. Ce n'est pas tout, car voici le pire. ïl est né rieur, vous savez qu'il arrive quelquefois aux jeunes gens d avoir les maladies des gens vieux et aux gens vieux d'avoir les maladies des jeunes gens; vous savez encore que les femmes ont aussi, comme les hommes, des maladies singulières. 11 voudrait à la veillée rire un peu avec ses amis naturellement de la même humeur que lui ; aussitôt l'ordonnance lui commande le silence des con-
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fesse tirs "8. Quand viennent les grandes fêtes, le profit, au Heu d'augmenter, diminue : qui de vous a pu ces jours-là se faire raser ? on ne peut que se faire peigner ; on ne peut se faire couper les cheveux, excepté qu'on prenne la tonsure, ou qu'on se marie : sans grande nécessité , on ne peut se faire purger , on ne peut que se faire saigner. Le malheureux barbier est ces jours-là obligé de dépens dre ses bassins et ses enseignes. Quand vient la fête de la confrérie, il n'a le temps ni de manger ni de boire, encore moins celui de chanter et de danser. Ce jour-là , de plus solennels et de plus longs offices se succèdent , et la grande procession des barbiers, qui attire tant de monde, ne rentre qu'à la nuit. Pour les affaires, les procès que le corps du métier a ou peut avoir ^ il faut donner trois deniers par semaine. 11 faut donner aussi tous les ans trente deniers pour l'almanach astral des saignées229 , que dix mille barbiers sont obligés d'acheter et que peutêtre mille au plus entendent. Comptez encore au nombre des malheurs de cet état, que les barbiers passent pour se mêler de mauvais métiers , par cela seul que le règlement le leur défend : et que par cela seul qu'il ordonne aux barbières d'être sévè* res230, elle passent pour ne l'être pas.