‹ Histoire des Français des diverses étatsChapitre 18 sur 36 · LA BANNIÈBE DE SAINT-NICOLAS · texte numérisé non relu

LA BANNIÈBE DE SAINT-NICOLAS

Comptez encore une autre victime de l'amour dans notre malheureux état d'artisan.

Une chandelière-cirière venait d'être reçue maîtresse a5\ Elle avait vingt-un , vingt-deux ans. Un apprenti de vingt-quatre ans , une apprentie de seize , se présentent en même temps à elle : la jeune maîtresse balança long-temps, sollicitée tantôt par le jeune homme, tantôt par la jeune fille; enfin le jeune homme, qui avait l'avantage de parler aussi par les yeux , fut préféré à la jeune fille; et même peu de temps après il obtint la main de la chandelière. Dès ce jour, me dit-il, car c'est lui qui m'a raconté son histoire , mes liens avec mon métier furent, comme avec ma femme, indissolubles. Si le métier était bon, je dirais : à la bonne heure ! mais vous allez en juger. Il n'est pas aujourd'hui permis de mêler la vieille cire avec la nouvelle 2S4 ; quand ma femme se le permettait et qu'elle était surprise , elle avait son excuse toute prête : C'est mon sot de mari , mon sot d'apprenti qui ne veut rien apprendre : Maîtresse, lui disaient les jurés et les jurées, vous avez mélangé du suif de mouton avec du suif de vache; vous n'en avez pas obtenu l'autorisation des cours de justice 253: c'est mon sot de mari, mon sot d'apprenti. Même excuse encore, si elle mettait plus d'étoupes que de coton aux mèches. Même excuse, si d'une livre de cire elle faisait

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plus de cent soixante menues bougies. Même excuse, si sur les torches elle ne marquait pas le poids par livres et par onces a5G. Un jour elle avait fait des chandelles avec du suif noir. Les jurés et les jurées en sont informés et courent aussitôt chez elle. Celte fois ce fut à moi à mentir ; il me fallut dire que c'était pour un bourgeois. Comme vous savez , les bourgeois peuvent faire faire de la chandelle avec du suif aussi noir qu'ils le veulent 25?. Être obligé de mentir est, dans mon état , ce qui toujours m'a coûté le plus : il n'en coûtait peut-être pas autant à ma femme. Quoiqu'il en soit, je sentais que l'un et l'autre nous méritions d'en être punis, et je désirais que nous en fissions notre pénitence dans ce monde, plutôt que dans l'autre : nous la fîmes sans trop attendre

Il se présenta chez nous un homme court, gros, lourd, d'une stature apoplectique ; il avait peur de mourir : il nous commanda un vœu de sa stature en cire du même poids que lui253, qui pesait centquatre-vingt quinze livres. Nous mettons aussitôt la main à l'œuvre ; le vœu est porté à l'église, où , à côté des anciens vœux du quatorzième siècle, il attire l'admiration en même temps qu'il atteste les progrès de l'art ; mais voilà tout ce que nous en avons tiré : le voué n'a pas d'argent ponr nous payer, et depuis long-temps il se portebienà nos dépens; car jamais l'œuvre de l'église n'a voulu nous rendre son vœu. Cela a dégoûté ma femme du métier, elle n'a

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plus voulu être maîtresse. Elle a voulu que je fusse maître, je le suis : je suis bien plus malheureux.

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