‹ Histoire des Français des diverses étatsChapitre 19 sur 36 · LA BANNIÈRE DE SAINT-JEAN-RAPTISTE · texte numérisé non relu

LA BANNIÈRE DE SAINT-JEAN-RAPTISTE

Un gros, j'entends un riche pelletier, me disait, il n'y a pas très long-temps, que de tous les artisans qui suivaient les bannières des saints, ceux qui suivaient celle de Saint-Jean-Baptiste étaient les plus malheureux, et que les plus malheureux de ceux qui suivaient cette bannière, c'étaient les pelletiers. Avait-il raison, avait-il tort? Ecoutez-le et jugez-le: aujourd'hui, me disait-il, au lieu de ces nobles fourrures de la Norvège ou de la Russie , tout le monde se contente des bourgeoises fourrures des animaux qui bêlent dans nos bergeries. Autrefois ours, martres , petit-gris59 ; maintenant mouton , agneau , chevreaua6°. Gardez-vous cependant de croire que l'art soit déchu , même qu'il n'ait pas fait de grands progrès; les pelletiers actuels ont d'abord l'avantage de voir si la peau de la bête vivante peut ou ne peut pas être portée sans danger20'. Au jour présent , ils ne demandent plus qu'un peu de soufre pour donner à la laine de leurs pelleteries une couleur azuréeaba et une élasticité qui plaisent tant à l'œil et à la main. Ils teindraient parfaitement leurs pelleteries; mais il leur est défendu de les teindre; ils préparent fort bien leurs peaux à la graisse et peut-être les prépareraient-ils aussi bien , et mieux à l'huile , si cela leur était permis : Combien croyez-vous de peaux d'agneau, me dit le pelletier en terminant, que nous

sommes tenus cl apprêter lorsque nous faisons notre chef-d'œuvre? Vous répondrez : vingt, trente, quarante, vous n'oserez répondre cinquante. Nous sommes tenus d'en apprêter cent263 : et les jurés sont là; ils les comptent ; il ne feraient pas grâce d'une.

Pauvres pelletiers ! direz-vous, et certes ce n'est pas sans raison ; mais dites aussi : pauvres fourreurs!

La loi , quelquefois si dure envers les artisans, Test continuellement envers eux : elle ne leur parle que par prohibitions et par menaces. Je comprends qu'elle n'aime pas les bizarres oppositions des fourrures à longue laine, à courte laine, de peau de mouton, de peau d'agneau , les fourrures de laine, de poil, de peau d'agneau, de peau de chevreau. Je comprends qu'elle ne veuille pas qu'on les aime; je comprends qu'elle les interdise'04; mais quand elle ne veut pas qu'un homme petit ait un petit manteau fourré, un homme grand , un grand manteau; quand elle veut que les manteaux fourrés soient faits au commun patron du manteau de la ville265, je comprends qu'elle a sans doute aussi ses raisons; mais je voudrais bien les savoir*

Vous avez dit : pauvres pelletiers! pauvres fourreurs ! Bientôt vous direz : pauvres gantiers ! Un de ces derniers soirs je sortis sans lanterne ni lumière: en passant devant une boutique où pendait pour enseigne une de ces grandes mains rouges, qui vous cueilleraient un potiron aussi aisément que la nôtre cueillerait une orange, j'entendis à traver les ais

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mal joints de la porte quelqu'un qui se plaignait. On a voulu , disait-il , que les peaux fussent corroyées à l'alun ; qu'on ne fît pas de gants neufs avec des gants vieux, je l'approuve : j'appiouve aussi qu'on ait voulu nous faire travailler la nuit ; mais l'on a fixé le commencement de notre travail à cinq heures du matin et la cessation à dix heures du soir 26 : c'est trop tôt et c'est trop tard. Messeigneurs les statuts disent qu'on ne doit point perdre le temps en jolivetés*1 ; et moi je leur réponds que nous ne sommes pas venus dans ce monde pour ne faire que des gants. Cette voix n'était pas celle du premier valet , encore moins celle du maître ; elle annonçait dix-huit, vingt ans au plus.

Suivant moi, être obligé le dimanche d'étaler si haut les marchandises, qu'un homme ne puisse les atteindre avec la main208, n'est pas un grand malheur pour les mégissiers , toutefois ils s'en plaignent; permis à eux; mais lorsque je les entends se plaindre aussi de ces médians Mahométans de Maroc qui veulent garder leur secret "6* , je leur réponds tout doucement : Hé ! vous voulez bien garder le vôtre ? Ne vous-êtes vous pas fait défendre par le roi d'enseigner la mégisserie aux tanneurs270 !

Mais je le dis ici , de la part des tanneurs : peu leur importe; ce qui leur importe, c'est que la France n'ignore pas leurs efforts, leurs perfectionnemens27'. Et elle les ignore, c'est là, sans doute, leur grand malheur. Aussi ai- je toujours pensé qu'une

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des plus belles institutions religieuses et civiles serait la conservation, dans les grandes églises, des meubles, deshabillemensquiont été à l'usage des saints: les âges futurs respecteraient cette suite de reliques chronologiques où l'on verrait les progrès successifs de tous les arts, où l'on verrait surtout le mauvais cuir des siècles derniers, le bon cuir du siècle actuel ; cependant on pourrait absolument trouver, même en France, même à Troyes, des gens qui tiendraient moins à la gloire et plus à ce que le vulgaire appelle le solide; eh bien! je prouverai à ces gens qu'ils ne voudraient pas être tanneurs; en effet dans cet état, messires, êtes-vous apprenti? vous êtes obligé de payer dix sous au roi, pour qu'il vous permette de travailler au cheval de fust ou chevalet , et vous ne pouvez danstoute Tannée mettre pour votre compte que trois ou quatre cuirs au tan : êtes-vous maître? vos cuirs,avantde passer dans le commerce, doivent être inspectés , examinés et signés au seing, à la marque des jurés273, ou à celle de la ville173; et s'ils ne sont bien assouplis, bien engraissés, vous les corroierez encore et vous paierez l'amende274. Enfin , lorsque vous vous mariez , vous pourrez bien ne pas faire danser vos confrères; mais en quel nombre qu'ils soient , vous ne pourrez ne pas les faire boire275.

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