LA BAVIÈRE DE SAINT- CHESPIN
Si cette conservation des reliques des vêlemens était instituée , on reconnaîtrait les riches saints du
dernier siècle à leurs souliers., terminés par de longs crochets , de longues griffes 27b ; car les saints riches sont obligés de s'astreindre aux modes, et Ton verrait encore si les souliers d alors étaient aussi mal taillés, aussi mal cousus qu'ils étaient ridicules. La France, au quatorzième siècle , était presque toute en sabots. Au quinzième, elle est presque toute en souliers. 11 n'y avait pas alors, il y a maintenant du cuir. Maintenant les souliers sont faits par grandes quantités, par grandes voitures qui sont amenées dans les marchés : on en a même établi des redevances d'un plus ou moins grand nombre de paires, et il faut qu'à ce sujet je vous raconte qu'on les acquitte quelquefois d'une manière assez extraordinaire. J'étais, il y a quelques années à Montjean-sur- Loire. Je dînais au château. Tout à coup les deux battans de la porte de la salle s'ouvrent, et il entre le valet du prieur, qui pose devant le seigneur une pile de souliers qu'il avait sous le bras. Le seigneur les examine , les compte , lui donne quittance et lui dit: Tu me remets des souliers bien forts, bien cousus, bien cloutés; tu me les remets à l'heure du dîner , à la bonne heure. Tu es en chaperon , à la bonne heure encore ; mais tu n'es pas et tu devrais être chaussé de souliers à double semelle, ainsi qu'il est écrit dans mes titres277; soit pour cette année : souviens-toi cependant que , l'année prochaine, j'y regarderai de plus près. Puisque l'on fait tant de souliers , est-ce à dire que le métier soit
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bon? non certes , car il est mauvais; il est le pire; tout le monde l'a envié , a voulu le prendre. Pendant certaines années de mortalité , Ton a enterré à Paris jusqu'à dix-huit cents cordonniers278; et j'ai vu le temps où il s'en établit à Troyes en si grand nombre qu'on yen compta jusqu'à cinq cents579; rien n'a pu arrêter l'élan qu'a pris leur art , surtout depuis qu'il lui a été accordé l'insigne privilège de travailler à la chandelle 28°. Allez visiter notre marché aux souliers 28î , vous serez étonné. Toutefois , je conseillerai à ceux qui voudraient être apprentis , de considérer combien cet art est devenu compliqué , à cause des grandes fenêtres des souliers , des grands retroussis des bottes'82. De plus, les outils sont aujourd'hui si nombreux qu'ils remplissent à côté de l'ouvrier de larges corbeilles a83: et , pour passer maître, ce n'est pas un , deux, trois, c'est quatre chefs-d'œuvre que vous devez faire >84. Dans plusieurs villes, lorsque avant neuf heures du matin en été, et dix en hiver, quelqu'un voudra vous acheter une paire de souliers, ne croyez pas que vous puissiez les lui vendre; il faut que vous et lui attendiez que l'heure soit sonnée 285. D'ailleurs , exposez sur votre étal des souliers qui soient ridés: vendez des souliers ou des bottines non graissés, à un homme qui ne serait pas malade : laissez acheter des souliers de veau par un homme qui ne serait pas constitué en dignité : ne faites pas des souliers de mouton pour les enfans au-dessous de cinq ans,
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amende ! amende/6! il ne vous servira de rien que les doublures, les contreforts soient en basane387; car il ne suffit pas d'observer la loi en un point, il faut l'observer en tous. Les cordonniers se plaignent avec raison que les chaussures sont à trop bon marché ; pour quatre sous une paire de souliers 288; pour six sous une paire de bottines 289; pour dix sous une paire de houssettes290; pour vingt sous une paire de housseaux29Mls se plaignent encore avec plus de raison que lorsque les maîtres selliers n'ont pas d'ouvrages ils peuvent travailler comme maîtres cordonniers 392.
À leur tour , les savetiers se plaignent que les cordonniers les empêchent d'employer le cuir de porc293, et de raccommoder le soulier de manière qu'il redevienne neuf de plus des deux tiers 294. Ils se plaignent aussi que les cordonniers puissent, pendant certains jours, vendre comme eux de vieilles œuvres réparées 295. Quand les samedis au soir et autres grandes veillées , les savetiers de Paris ou de Tours se vantent d'avoir carrelé les bottes catalanes de Louis XI 296, les savetiers de Troyes se vantent d'avoir raccommodé les vieilles chausses de Charles-le-Chauve a^. Je conviens qu'alors les uns et les autres ne sont pas si malheureux. Toutefois , messires, pas un devons, pas même le commissionnaire , fils de portier , petit-fils de capitaine-concierge, toujours allant, toujours venant, toujours content, toujours gai, toujours les mains , les po- 3. 18
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ches ouvertes, ne voudrait d'aucun de ces métiers. Et certainement vous ne voudriez pas non plus , et il ne voudrait certainement pas davantage , de celui des patiniers , autres malheureux confrères de saint Crépiri; malheureux surtout par les lois réglementaires, qui depuis long-temps ont attaché le signe distinctif des divers rangs à la forme , aux ornemens de quelques chaussures. A la fin de l'été ou au commencement de l'automne, malgré le chagrin que me donnait la perte récente d'un proche parent, il me fallut rire, quand un maître patinier vint porter à mon avocat, que j'étais allé voir, une paire de patins et une paire de galoches. Aussitôt que l'avocat eut vu les galoches, il commença à se fâcher, le patinier lui dit : J'aurais bien voulu, mais je n'ai osé les faire telles que vous me les avez demandées. L'avocat se lève en fureur , et faisant pirouetter le pauvre patinier sens devant derrière , il le pousse vers la porte, en lui disant: Eh 1 qui donc plus qu'un avocat a le droit de porter les galoches à semelle sciée , à cuir noir , à boucles de potin298?