LE MESSAGER
Histoire m.
Deux personnes de rassemblée qui s'étaient levées en même temps voulaient en même temps parler. L'une était en grosses bottes ferrées, ceinture de cuir, grand chapeau de feutre; l'autre avait la tonsure et par-dessus une cornette noire1. On était surpris , non d'entendre le clerc , mais bien l'homme aux grosses bottes disputer en latin , et dire au clerc : Quo Jure2, par quel droit? — Jure clerici, par le droit de clerc. — Et moi par le droit du plus pressé ; j'ai dix lieues à faire avant qu'il soit jour. L'assemblée a accordé la parole à ce dernier.
Messires , a-t-il dit , je suis aujourd'hui , comme tout le moude sait , messager de la ville3; j'étudiais aux grandes écoles; mon père , pauvre cordonnier, mettait le plus clair et le plus net de ses gains à «l'acheter des livres ou des habits. Le roi me soutenait par ses dons de quarante , cinquante sous< ; et l'évêque , sur les bons témoignages qui lui avaient été rendus , m'avait donné la tonsure. J'avais environ quinze ans, lorsque le régent, oubliant mon exemption ecclésiastique, voulut me punir de même que les autres écoliers. Je refusai de me soumettre et me retranchai derrière les décrets, de percussione
cieri\ Il me répondit que je l'entendais mal; le texte était bien pour moi ; mais comme il était maître de la glose , il confirma sa sentence , dont j'appelai à la Sorbonne, et sans lui laisser le temps de me faire saisir par les bedeaux6, je passai la porte de la classe, celle du collège, et bientôt celle delà ville.
Quoique tout jeune encore, je sentais bien le ridicule de mon appel; mais j'étais très aise d'avoir trouvé un prétexte quelconque de sortir de Troyes et de courir le pays. J'allais hardiment de monastère en monastère, demandant la passade cléricale, qu'on me donnait, dans une écuelle, sous le nom chrétien et trop chrétien d'aumône.
Je continuai à marcher ainsi cinq jours; le sixième j'arrivai à Paris ; c'était un beau soir de carnaval ; tout respirait la joie et la bonne chère. J'avais dans ma bourse un denier, pas davantage. Je me dis que j'achèterais un pain et que je passerais la nuit dans une église. J'entrai chez un boulanger, je saluai fort humblement, comme un homme qui allait employer le reste de son argent. Parmi les personnes qui se trouvaient là , il me sembla qu'une jeune fille considérait, avec quelque plaisir, ma tonsure. Dès qu'elle fut sortie, je l'abordai. Les noms de Jehan et de Marie sont tellement communs, qu'on ne risque rien d'appeler un jeune garçon qu'on ne connaît pas Jehan, et une jeune fille Marie: Belle Marie, dis-je en riant à cette jeune fille, me prendriez-vous, par hasard , pour un petit archidiacre
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ou pour un riche abbé ? Ence cas , vous vous tromperiez bien : je viens d'acheter ce pain avec mon dernier denier. Et j'en pris occasion de lui raconter comment, pour soutenir les privilèges des clercs, j'avais quitté la maison paternelle, renoncé aux bienfaits du roi et à la faveur de mon évêque. En finissant, je la priai de m'indiquer une église ou je pusse tranquillement prier Dieu toute la nuit : Jeune clerc , me répondit-elle , de la manière la plus gracieuse et de la voix la plus douce , mon père est clerc comme vous ; il vous saura gré d'avoir soutenu ses privilèges; je vais lui parler, voilà notre maison , attendez-moi un moment.
Marie , car je ne m'étais pas trompé sur le nom de cette jeune fille, à peine âgée de treize ou quatorze ans, était une petite aurore; toutes ses grâces, tous ses charmes étaient naissans. A sa vue je m'étais senti subitement épris d'amour, et pendant qu'elle était allée parler à son père , je priais le ciel de me l'accorder pour épouse. De son côté, son cœur avait été gagné aussi au premier instant , par mon habit de clerc , par ma franchise , surtout par mon malheur, et elle adressait au ciel les mêmes vœux. Elle revint bientôt après , elle me prit naïvement par la main et elle me présenta à son père , qui, sans autre façon , m'amena au grand jour , et après m 'avoir attentivement considéré, dit à Marie: Vraiment tu as raison, ma fille; il n'a pas trop la physionomie d'un malhonnête homme; nous cher-
chions un jeune clerc qui pût dans la suite me succéder, il est tout trouvé : Mon ami, continua-t-il, en s'adressant à moi , tu n'es pas chez un grand messager de l'Université, qui jamais de sa vie ne sort de son cabinet 7; tu es chez un messager volant ou chez un messager ordiuaire, ou même, si tu veux, chez un petit messager, mais vraiment messager, courant toutep'année par monts et par vaux8. Conduis-toi bien chez moi; quand tu seras plus âgé, je te ferai mon gendre; quand je serai plus vieux, je te ferai recevoir à ma place. Marie mit un couvert de plus , alla préparer un lit ; me voilà de la maison.
Le messager volant savait beaucoup de latin : il voulait que j'en susse autant que lui, et tous les matins, en pansant ou en frottant ses chevaux., il m'en donnait leçon. Comme il était fort vif et qu'il criait très haut, je ne savais pas quelquefois s'il se fâchait contre moi ou contre les chevaux; mais d'autres fois il n'y avait pas à s'y tromper , car, lorsqu'il m'échappait unegrosse faute, il ne tenait aucun compte des décrets de percussione cleri; il se servait du licou, de l'étrille ou de la première chose qui était à sa portée. Marie accourait , toute en larmes, embrassait son père, lui demandait pardon pour moi, et tout le bruit finissait.
Au bout d'une année , le messager volant , dans l'intention de distraire puissamment la chaleur de mes sens, me mit entre les mains la philosophie d'A-
rislote; il ne pouvait mieux s'y prendre, car, même en son absence, je ne cessais un moment de l'étudier et de l'admirer ; mais comme aussi je ne pouvais cesser un moment d'ëlre auprès de la belle Marie, je m'asseyais à côté d'elle, et souvent dans l'enthousiasme de mes études je lui disais : 0 Marie, il n'y a que vous, Marie ^ qui soyez aussi belle que cette belle philosophie. J'étudiai ainsi une autre année : ces deux années ont été le plus heureux temps de ma vie; aussitôt après j'entrai dans l'état de messager.
Un jour qu'à l'ombre des arbres du jardin., toujours à côté de Marie, j'étais à étudier de grand cœur la philosophie d'Aristote, le messager volant m'appela et me dit d'aller donner du foin à ses deux chevaux. Le lendemain matin , il me dit d'aller leur donner de l'avoine , et quand ils l'eurent mangée, il monta sur l'un et me fit monter sur l'autre. Je ne cessais de pleurer tout le long du chemin ; le messager volant, s'en étant aperçu , se mit à chanter les vêpres et m'ordonna de lui répondre en chantant. Nous fîmes cent et tant de lieues : enfin nous arrivâmes. Des écoliers, qui devaient venir étudier à l'Université, se présentèrent : ils montèrent sur nos chevaux ; nous revînmes à pied , chargés de lettres et de paquets.
Moi, j'allais revoir Marie, et tous les poids me paraissaient légers. A chaque voyage , je trouvais que l'absence l'avait embellie. Je la trouvai enfin si
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belle , que je ne pus la quitter : Ah ! dis-je au messager volant, pour moi il n'est dans ce monde d'autre plaisir que de demeurer à côté de Marie , de me promener, de prendre mes repas à côté de Marie, de dire le chapelet, d'entendre la messe à côté de Marie , de respirer le même air que Marie; laissez-moi ici avec Marie : à mes prières Marie joignit les siennes ; tout fut inutile ; le messager volant répondit par un sourire amer. Alors je formai le projet de faire nommer Marie messagère d'une ville voisine9 et de me faire son serviteur. Marie était trop jeune ; une grande vieille fille obtint et devait obtenir la préférence.
Je fus forcé de Continuer à me séparer de Marie, d'aller et de venir avec le messager volant; je marchais nuit et jour ; heureusement le temps marchait de même. J'eus vingt-quatre ans, Marie en eut vingt et un : alors elle déclara à son père qu'il y avait huit ou neuf ans que j'étais à la maison, que nous devions enfin nous connaître , et qu'il était temps de nous marier. Presque toujours Marie parlait en riant , mais celte fois elle parla sérieusement ; et son père se crut cette fois obligé de fixer le jour des noces.
Marie avait un frère qui faisait le gentilhomme; il était poursuivant d'armes, ce qui ne l'empêchait pas, ainsi qu'un grand nombre de ses camarades , de se charger de lettres et de messages ,o. Poussé par les regrets de ne pas succéder à son père , ou
par sa jalousie envers moi, il revint vers ce temps à la maison , et il fit les plus belles promesses. Je vis alors combien fortes étaient les illusions de la tendresse paternelle : j'expliquais mon Virgile, mon Juvénal à livre ouvert; cependant le messager volant me grondait, me reprenait sans cesse : son fils savait à peine distinguer les déclinaisons, et le messager volant trouvait qu'il savait passablement le latin. 11 eut le crédit de le faire examiner dans la salle à manger du théologal , qui lui dit : Paule , qu'est-ce que cela signifie : Nuntle volans, quanti sunt tibi sckolares ? Le frère de Marie répondit : Cela signifie : Messager volant, combien d'écoliers amenez-vous dans votre carriole. — Fort bien; habes ne satis fœni, satis civadœ11 ? — Avez-vous assez de foint assez d'avoine. — ■ Fort bien; Portas ne carnes salsas9 capones grassos , ostra , ptsces^pasticios? — Portez-vous des saucisses, des poulets gras , des chapons, des poulardes, des huîtres , des poissons, des pâtés. — Fort bien ; et argentum et aurwn ? — Et de l'argent et de l'or ,a. — Fort bien ! fort bien ! on ne peut mieux répondre; il fut admis à la tonsure , et il fut clerc , et l'Université ne put plus, sous prétexte que celui qui conduit les chevaux et les mulets des écoliers devait savoir le latin11, lui refuser la survivance de l'office de son père.
Afin de ne pas trop m'afïliger , le messager volant m'avait promis de m'abandonner les salaires des
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messages autres que ceux de l'Université; je devais acheter et je devais nourrir un cheval. Je voulus économiser ces diverses dépenses en réduisantcelles de mes noces : les frais de cérémonial, si dispendieux, si inutiles, pouvaient, d'après mes calculs, suffire au prix du cheval, l'argent des robes de Marie au harnais, et l'argent du festin au fourrage. Mais à la fin de Tannée, mon beau-père me fit compter avec lui de clerc à maître ,4 sur tous mes divers profits , et il se trouva que j'avais travaillé pour moins que pour la paille. J'avais tourné brusquement le dos à Troyes , je le tournai encore plus brusquement à Paris.
Du reste, je n'étais pas entièrement sans ressource, comme vous pourriez le croire; j'avais une petite bourse remplie d'étrennes que j'avais gardées, de pour-boire que je n'avais pas bus; et de plus, dans mes tournées, j'avais fait la connaissance de plusieurs argentiers; ils m'avaient procuré la connaissance de plusieurs autres, et ceux-ci de plusieurs autres encore. Un des principaux me proposa de me faire messager d'argentiers ,5. Je craignais les risques de ces grands transports de deniers publics ,6. Les aguecies ., qui guettent continuellement sur les grands chemins '7, savent toujours quand il part un tonneau d'argent ou d'or ,8; ce sont des soudoyers, sans solde, vivant sur le pays ,9, qui font alors bon marché de leur vie et meilleur marché de celle du messager; j'hésitais : Ne vous met-
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tez nullement en peine, me dit l'argentier, votre charrette sera gardée le jour et la nuit 20; souvent même elle aura l'honorable escorte de plusieurs archers2'. J'acceptai; je m'en repentis. Lorsque j'étais membre de l'université , ni moi ni ma charrette ne payions rien à aucun péage22; il me fallut à chaque pertuis, à chaque passe-porte'3, à chaque bateau passeur 4, à chaque passage, délier la bourse. Je ne fus d'ailleurs plus exempt de guet et garde 25, plus exempt d'impôt 2(3. Je passe cela, je le savais; mais quand j'allais prendre ou quand j'allais porter une somme d'argent, quelque petite qu'elle fût , j'étais obligé de présenter des ordonnances et des contre-ordonnances, de retirer des quittances en parchemin, signées, paraphées, lacées et scellées 2?; quand les sceaux venaient à se briser, il me fallait faire constater cet accident par une enquête 28; c'étaient continuellement des formalités minutieuses , difficiles , et ce n'était pas tout : on me chargeait de la commission d'aller retirer une grande somme de huit, dix mille francs; je prenais une forte voiture 29; l'argentier, chez qui j'arrivais, me donnait une délégation sur un autre., et souvent celui-ci , au moyen d'un virement de parties 3o, ne me comptait rien. Je revenais à vide et j'éprouvais alors d'incroyables difficultés pour me faire payer par celui qui m'avait envoyé. D'autres fois je revenais trop chargé. Un jour entre autres que j'étais allé chercher les subsides d'un pauvre
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village, il me fallut recevoir tout en doubles, ou en gros tournois de cuivre 3l; l'essieu de ma charrette rompit; mes chevaux se forcèrent : Au diable le métier, dis-je ; sera messager d'argentier qui voudra!
Ne l'avais je pas bien prévu , me dit un marchand du voisinage , à qui je racontais ma mésaventure; avec tous ces argentiers, tous ces finanjciers, qui se font appeler monsieur le vicomte 32 , il n'y a rien à gagner ; voyez-les , sur leurs grands escriptoires « ou grandes tables, couvertes de toile cloutée 34, leurs mains toujours ouvertes quand vous devez, toujours fermées quand ils vous doivent ; je vous conseille d'être messager de marchands. Je le fus. En allant de la foire d'une petite ville de Flandre, appelée la Maïole , parce qu'elle se tient au mois de mai 35 , à celle de Beaucaire, qui se tient à la Madeleine î0 , je rencontrai quelques malheureux paysans , poussant devant eux une grosse meule de moulin , dont ils devaient faire hommage à un fort et haut château 37 : ils étaient harassés , ils n'en pouvaient plus. Je leur prêtai mes chevaux ; la meule qui échappa à moitié côte, les entraîna dans la rivière; je fus ruiné.
Le seigneur eut pitié de mon sort. Il me nomma messager fiéfé 38 ; mais j'étais fort rarement payé.
Je ne l'étais que trop souvent, quand je l'eus quitté et que je fus devenu messager des gens de guerre 3f> , car la plupart du temps ils ne connais-
saient d'autre monnaie que les coups de plat d'épée. Cela me dégoûta de l'honneur d'aller de château en château , de garnison en garnison , porter aux dames des invitations de venir dîner , aux gendarmes des ordres de venir se battre.
Tu seras messager d'église <% absolument je le veux , me dit la bonne et pieuse Marie, et elle employa ses droits légitimâmes , le bien sacré de nos jeunes enfants, à l'achat d'autres chevaux; c'était à voir comme il fallait les faire galoper aux mois des gradués 4l. Mes deux plus beaux chevaux furent crevés, non à courir quelque riche bénéfice, niais un petit cancnicat de dix sous de revenu 4a : je restai sans indemnité.
Je me dis alors que mon père faisait de bons sou* liers , qu'il m'en ferait d'excellens ; je me dis que je n'avais plus de ressource, qu'il ne me restait plus qu'à être messager à pied 4\ Je me dis qu'il me fallait absolument l'être, et véritablement je le fus ; mais je me ménageai encore moins que mes chevaux : aussi manquai-je de même à crever.
Excédé, haletant, tirant l'aile, je rentrai dans le sein de notre bonne ville de Troyes, d'où je fus presque aussitôt obligé de repartir. Messirele maire me dit qu'on venait d'apprendre, par des bruits vagues, la mort du messager de la ville 44, et que si je pouvais la constater, j'aurais sa place. Je ne perdis pas de temps. Je me mis en voyage. Arrivé au lieu du décès de mon pauvre camarade, je me 3. 5
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fis délivrer, par ses parens et ses amis, un bon certificat portant qu'il était bien et dûment mort , qu'il ne vivait plus 45. Je retournai en toute hâte à Troyes, et, sur la réquisition du procureur des bourgeois 4G, la municipalité me nomma messager de la ville. Il peut y avoir de cela trente et quelques années, c'était en i46/|.
Cette année-là , on établit les postes 47. Aussitôt disparurent les chevaucheurs des écuries royales , qui renfermant dans leur boîte de fer les dépêches du roi 48, partaient de la cour et allaient , sans changer de chevaux , dans les diverses parties de la France : aussitôt , sur le bord de tous les grands chemins, s'élevèrent, de quatre en quatre lieues , des relais 49 où des maîtres coureurs étaient obligés de se tenir continuellement avec cinq chevaux 5o, toujours prêts à porter au prochain relais les dépêches du roi 5l ; et ce nouveau service qui remplaçait celui des anciens chevaucheurs , souvent si malencontreux et toujours si lent , devint aussi régulier que rapide.
Mais voilà que tous les différens corps des messagers sont dans les plus vives alarmes : on va nous supprimer , disait-on de toute part ; les postes vont nous remplacer ; elles se chargeront des lettres, bientôt des paquets, ensuite des personnes. INous vivrons maigrement ; nos fils plus maigrement ; nos petits-fils mourront de faim. Déjà même plusieurs de nos messagers avaient déserté , pour
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se faire maîtres coureurs. Marie voulait que je le fusse; que j'eusse, disait-elle, mes privilèges, mes exemptions et mes cent cinquante livres d'appointemens 5\ Suivant elle , il le fallait ou il fallait faire un autre métier. J'eus beaucoup de peine à faire entendre raison à ma femme, encore plus à mes confrères : Vous craignez, disais-je aux messagers des universités , que les postes entreprennent sur notre état et s'en emparent; je passerais de pareilles craintes aux autres messagers ; mais vous , qui êtes clercs, qui connaissez l'histoire, avez-vous donc oublié que les postes romaines, qu'on a pris pour modèle dans l'établissement des postes françaises ", ne se chargeaient que des dépêches publiques s4 ? Et ne savez-vous pas d'ailleurs que les messageries des paquets et des lettres appartiennent presque partout aux universités55? Celle de Paris, qui au moins a cent messagers à ses ordres 56, consentiraitelle à faire l'abandon de ses plus beaux privilèges , à n'avoir plus entre ses mains les relations et la correspondance générale de la France et de l'Europe 5? ? ÎNon certainement : elle fermerait ses écoles , les docteurs cesseraient leurs prédications, et bientôt les clercs leurs fonctions dans les églises 58 , au premier petit paquet, à la première petite lettre que les maîtres coureurs des postes voudraient porter. On ne mène pas la fille aînée de nos rois 5% comme une petite fille pleureuse et timide. Quant a nous, messagers des villes, et tous autres messagers, qu'a-
vons-nous à craindre? notre sort dépendra toujours du vôtre.
Toutes mes harangues furent inutiles, les messagers des universités et les autres continuèrent à avoir peur. Aujourd'hui leur peur est encore plus grande : mais je ne puis la partager.
Eh ! messires, sans nous faire des peines imaginaires, n'en avons-nous pas assez de réelles? Ne nous faut-il pas toujours prendre les gens comme ils sont , c'est-à-dire, sains, malades, pestiférés? ce qui nous fait souvent condamner par les baillis, les sénéchaux et autres officiers de la voirie 6o , à de grosses amendes 6l. Ne nous faut-il pas aussi toujours prendre le chemin comme il est? et il est toujours ou poisseux ou poudreux , surtout dans la Champagne, surtout dans les environs de Troyes. Ne nous faut-il pas enfin toujours prendre le temps comme il vient? c'est-à-dire quand il fait du vent, de la pluie, de la neige, partir, aller, courir. Eh ! ce ne sont là, messires, qu'une petite partie de nos malheurs. Je n'ai point parlé de l'autre, que vous trouveriez peut-être encore plus grande; mais je termine : mon cheval , qui est attaché à une des grilles des fenêtres, est chargé ; il a froid , il frappe du pied, il s'impatiente; dans notre état les animaux ne souffrent guère moins que les hommes. Aussi dernièrement, en montant une longue côte, je ne pus m 'empêcher de lui dire, comme s'il pouvait m'entendre : Oui, en vérité, je plains ton sort;
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si tu étais cheval de chanoine, tu serais gras à lard ; si tu étais cheval de laboureur, tu travaillerais pour faire venir ton avoine, et le foin que tu porterais remplirait ta grange; si tu étais cheval de meunier, de temps en temps tu mangerais quelque poignée de son ou de farine; si tu étais cheval de marchand , tu te reposerais la nuit et tu serais bien nourri le jour; ne serais-tu même que cheval de trompette, tu aurais de la musique. Mais non , tu es cheval de messager : il n'y a rien de plus malheureux que toi, si ce n'est le maître que tu portes.