‹ Histoire des Français des diverses étatsChapitre 23 sur 36 · LA BANNIÈRE DE NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

LA BANNIÈRE DE NOTRE-DAME

Depuis long-temps , maître , ou à cause de l'honneur de l'échevinage, messire Lapierre, vous me regardez, vous avez peur que je vous regarde. Vous savez que vous êtes heureux ; la conscience vous accuse. Cependant j'en conviendrai , cette économie héréditaire, dans les maisons des bourgeois rerK tés et indépendans, fait que vous désirez quelquefois d être sous la bannière de ceux qui fabriquent ces beaux draps qu'on vous vend quarante-cinq sous l'aune315 , tandis que les gros draps ordinaires, vous ne les achetez que onze sous 3lG : eh bien! il ne tient qu'à vous; voyez une foule de malheureux

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qui vous tendent la main; vous convient-il de prendre leur place?

Ce sont d'abord : les cardeurs , les cardeuses; les peigneurs, les peigneuses ; ils sont là , depuis le premier coup de vêpres3'7 , tous rangésen file sur les pavés du marché ; ils attendent , la plupart en vain , que les fabricans viennent employer leurs longs arçons , leurs beaux peignes d'acier, leurs brillantes cardes, au désir de la loi, purgées de toute laine étrangère38.

Les fileurs , les fileuses; dans la belle saison , ils étaient excédés de travail; dans celle-ci , les travaux languissent , leurs quenouilles \ leurs rouets, leurs bras reposent.

Les retordeurs des fils de laine vous tendent aussi les bras : en voilà plusieurs que les ordonnances empêchent d'aller de grand matin à l'atelier et en font sortir le soir quand ils voudraient travailler encore 3,9 : en voilà d'autres qui, pour avoir mal tordu, paient une grosse amende de vingt sous 32° , quoique, à les entendre, ils aient bien et très bien tordu.

Les tisserands surtout vous tendent les bras. Un grand nombre sont apprentis ; ils soupent , ils se couchent à la lueur du clair de la lune, et ils donnent cinq sous pour éclairer la chapelle j ils n'ont que de méchantes chausses , et on les oblige d'en acheter de fort belles au maître valet de l'atelier. Un plus grand nombre sont valets, ils ont fini leur apprentissage, ils vont chercher fortune , c'est-à-

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dire du travail, de ville en ville; en arrivant ils paient la bien-venue321; et, vous le savez, pour être bien venu , il faut bien faire boire tous ses camarades , non comme si le marchand vendait, mais comme si le marchand donnait le vin. Ils sont enfin quittes de tout ; ils peuvent aller tenir place32"; ils doivent y être une heure avant le jour, soit en été , soit en hiver, soit avec le beau, Soit avec le mauvais temps, la pluie, le vent, le fVôîd , la neige; ils doivent aller se ranger par ordre avec d'autres centaines de valets autour de la lanterne de la cOnfrérie323,à la lueur de laquelle on vient les louer. lisse mettent au travail; le règlement ne leur donne que trois heures pour le déjeûner, le dîner, le goûter, les bains, le sommeil du jour*21. Leurs gains modiques, si chanceux, rie leur permettent pas quelquefois de lever unouvroir, et cependant l'instinct de la nature, au moins aussi irrésistible pour les valets que pour les maîtres, les force à se marier. Alors, à la vérité, leurs erifans sont traités après eux comme fils de maîtres325; mais alors surtout, le malheur les poursuit jusques aux derniëreslimitcs delà vie. 0 vous, qui, pour de méprisables intérêts pécuniaires, ne craignez pas de faire sonner aux oreilles des malades leur avant-dernière heure , écoutez et prenez exemple : dans la rue où je demeure, un jeune valet de ce métier , grand, beau, frais, de toute manière dispos, se fît aimer de la nièce de son maître, et l'épousa. Longues années

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après, quand ses enfans furent en âge d'être reçus valets , sa santé vint lentement et bientôt si rapidement à décliner, que tout le monde désespéra de sa vie : lui seul iguorait son état ; mais son vieux maître, avare, froid , glacé comme la mort dont il était le squelette, la ressemblance vivante, se chargea d'éteindre les rayons de l'espérance que Dieu de son divin souffle allume dans le lit du malade. Il s'approche de son valet : Joseph ! Joseph ! les médecins ont déclaré que Dieu t'appelait visiblement à lui; dans ce cas nos statuts sont formels ; tu n'a qu'à déclarer devant les gardes jurés que, te croyant près de ta fin, tu requiers que moyennant les quatre livres payées pour toi et dix sous, avec une paire de gants , pour chacun de tes fils, ils soient reçus valçt$* . Ah ! c'était alors à voir que ces fils, qui n'avaient point été prévenus, qui aussitôt se jettent à genoux devant leur père, le prient au nom de Dieu, de la Vierge, de tous les saints, de ne pas faire cette déclaration, de vivre et de vivre longtemps; mais les gardes jurés, suivis des maîtres qu'on avait avertis , entrent; aussitôt les enfans se lèvent, se jettent au cou de leur père , et par leurs embrassemens , tâchent de lui fermer la bouche. Le bon père les écartant, fait entendre sa voix. La déclaration et faite est reçue ; ses fils sont valets à l'instant même327. Cependant le couteau delà peur, devenant de moment en moment plus tranchant , plus large, ne tarda pas à tuer ce pauvre valet

dans les bra9 de ses pieux enfans. Croyez , messire I.apierre , que je pourrais vous parler encore d'autres malheurs des valets de ce métier ; mais c'en est assez, et sans doute vous les trouvez bien malheureux : toutefois ils le sont moins que lorsqu'ils sont devenus maîtres ; leur malheur redouble même dès l'instant qu'ils commencent leur chef-d'œuvre. Vous pensez peut-être qu'ils ont seulement à prouver qu'ilsexcellent à tisser, à se servir de leur métier: ils doivent avant tout , prouver qu'ils sont en état d'en construire tout le mécanisme, en état d'en faire toutes les pièces338 : ensuite ils vont empreindre leur marque sur le tableau de parchemin des maîtres329 ; et cette marque , ils sont obligés de la tisser à chaque pièce de drap330. Considérez maintenant le petit nombre de leurs métiers ; chaque maître ne peut en avoir que trois , deux larges et un étroit 33\ Il travaille au métier large , quel immense espace ses mains n'ont pas à faire parcourir à la navette qui traverse une chaîne de deux mille quatre cents fils "2, six cents de plus qu'au siècle dernier333! Ecoutez encore : Comment feriez-vous, messire Lapierre, si dans les écheveaux de fil, qui, d'après les règlemens, doivent être composés d'aussi bons et d'aussi beaux fils en dedans qu'en dehors 3,4 , il y en avait de qualité inégale? En loyal échevin champenois , vous me répondrez que vous n'emploieriez pas ces écheveaux : oui , mais ce serait pour vous ruiner ; et cependant vous prendriez le

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parti le plus prudent ; car si vous les employez, votre drap devenant de qualité inégale, est coupé en large et quelquefois même en long ; alors c'est comme si on le brillait , ce qui n'est pas sans exemple 335. Il en de même des draps épaulés, corsés vers les côtés330, faibles vers le centre. C'est surtout aux lisières que le tisserand doit prendre garde; il peut faire à sa volonté des draps gris, de couleur mélangée, de diverses laines, des gâchés, pourvu qu'il avertisse par les lisières qui leur sont propres; il peut même, en n'y mettant pas de lisières337 , fabriquer des draps aussi grossiers, aussi mauvais qu'il voudra pour lui, pour ses parens , pour ses amis. Mais je ferai sans doute mieux de me taire et de laisser parler les statuts : Que nul ne soit si hardi, vous disent-ils, de faire travailler à l'un de ses métiers un ouvrier qui n'est ni son apprenti , ni son fils , ni son frère , ni le fils de son frère : que nul ne soit si hardi , avant d'avoir fini une pièce, d'en commencer une autre : que nul ne soit si hardi de tisser après l'heure des vêpres, une pièce, si ce n'est pour la finir le soir même333. Les statuts défendent encore aux maîtres de travailler en cette qualité, si depuis leur réception ils ont travaillé comme valets ; alors ils doivent de nouveau être examinés, de nouveau faire leur chef-d'œuvre, de nouveau être reçus339 : Ah ! messire Lapierre, dans cet état, il vous faudrait en passer par là, s'il vous avait plu d'être, comme on dit , d'évêque meunier '. Viennent ensuite les droits

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de mesurage J4' à la clouière, ou mesure fixe, garnie de clous espacés par pieds et par pouces ?4; viennent d'autres droits lorsque vous achetez les fils, lorsque vous vendez 1 étoffe^43; viennent les diverses espèces de contributions et notamment celles pour l'absolution des confrères excommuniés 344. Que si d'ailleurs vous voulez vous enrichir, ajoutez que la loi vous défend de vous entendre avec les autres maîtres, afin de tenir les draps à un prix élevé ; elle vous ordonne de vendre chacun à votre volonté345, qui plus qui moins. Enfin, messire Lapierre, ne vous faites pas tisserand si vous n'êtes chaste, car il vous est défendu de gracieuser les femmes de vos confrères, et même leurs filles, lorsque mariage ne doit s'ensuivre. Ne vous faites pas tisserand si vous n'êtes honnête homme; car à la première fois que vous avez volé, vous ne pouvez exercer d'un an le métier, et vous le perdez à la seconde346. Ne vous faites pas tisserand si vous n'avez de bonnes jambes; car aux noces de chacun de vos confrères, ils sont bien obligés de vous donner douze deniers; mais vous êtes obligé de les suivre jusqu'à une lieue347, ce qui, avec le retour, fait deux, excepté que je me trompe. Si vous n'avez bon estomac, ne vous faites pas tisserand, car les statuts vous disent, que le lendemain de la Fête-Dieu, les dépenses de bouche sont grandes348 , et je le répète, vous, bourgeois économe, vous paierez tout comme, que vous ayez ce jour-là appétit ou non , que vous mangiez ou que vous ne mangiez pas.

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Les foulons, comme les âmes du purgatoire, dans le grand tableau de la paroisse , vous tendent aussi les bras. Ils vont aussi tenir place une heure avant le jour Uo; ils vous appellent, vous et tous ceux qui envient leur sort ; ils vous céderont volontiers leur part de mauvais temps et encore plus volontiers leur part de travail. On n'envie pas les pauvres foulons, quand durant plusieurs heures, on les a vu fouler, tantôt des pieds, tantôt des mains, tournant, retournant les draps, les foulant, les refoulant , les imbibant , les dégorgeant , maintenant avec de la terre , maintenant avec de l'eau pure 35°. Au premier coup des vêpres, la porte de leur foulonnerie s'ouvre; c'est un pain que, suivant l'usage, leur envoie le maître 35', et c'est tout. Je ne parlerai pas des foulons des moulins à maillets de bois i52; ils ne foulent que des draps grossiers; ils ne sont pas exposés à payer une amende à chaque défectuosité , à chaque barre ^ ; mais aussi n'est-ce pas eux qui portent le beau nom de foulons pareurs de draps 354, et leurs valets n'ont pas le droit de porter des vestes de quatre sous 355.

Les tondeurs; voyez-les qui vous appellent aussi, qui vous prient de venir prendre leur place ; ils sont à tondre les draps à mou , humides > à table sèche, secs356. A la vérité, ils chantent, c'est qu'ils font semblant d'être contents, et bien sûrement ils enragent, et vous enrageriez bien sûrement comme eux, si vous tondiez ou retondiez les draps, et

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qu'on ne vous permît de les tendre, de les étirer, de les carrer qu'avec la machine à poulies 357, qu'on vous interdît l'essellette ou appareil à madriers dont la tension, plus douce et plus graduée, occasionne bien moins de cassures d'étoffes ,53. Je ne sais si vous n'enrageriez pas aussi qu'on vous défendît de vous servir de cardes au lieu de chardons 359 : mais, pour cette fois, vous auriez tort. Vous enrageriez sans doute aussi qu'on vous défendît d'étendre vos draps le long des remparts de la ville 36° ; vous auriez tort encore.

Les friseurs maintenant vous appellent et beaucoup plus haut. Us ne vous auraient peut-être pas appelé, au temps passé; peut-être auraient-ils été dignes d'envie dans la nouveauté de leur art 3GI ; mais aujourd'hui ils vous céderaient volontiers leur place et vous ne la prendriez pas.

Les presseurs vous la céderaient de même. Messire , vous diraient-ils , nos prédécesseurs du siècle dernier pouvaient presser les draps avec des plaques de métal , chauffées 362 : alors , c'était si tôt fait ! Maintenant nous ne pouvons faire chauffer même les planchettes 363; à peine il nous est permis de les employer. Bientôt les forts papiers 3C4 seront seuls en usage.

Ah! messire Lapierre! ah! messires, quel bon temps que celui de l'ignorance! Ici, à une de ces veillées de l'Hôtel-de- Ville , je trouvai quelqu'un qui se fâchait encore bien plus que les tondeurs ,

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les faiseurs, les presseurs; c'était un de ces hommes qui ne travaillent pas, et que cependant on appelle travailleurs ou du moins fabricans, bien qu'ils ne fabriquent pas, bien qu'ils ne fassent que payer, diriger les ouvriers qui fabriquent. Il me contait ses peines, et le chapitre était long; il le termina en me disant : Les statuts de notre métier sont, et sans doute doivent être les plus sévères. Vous savez que les visiteurs viennent visiter les laines avant qu'on les carde; les laines cardées, avant qu'on les file; les laines filées, avant qu'on les tisse; les étoffes tissées, avant qu'on les foule; les étoffes foulées, avant qu'on les tire aux chardons , avant qu'on les tonde; les étoffes tirées aux chardons, tondues, avant qu'on les presse 3G5. Vous savez après quels longs examens ils mettent le sceau de cire aux draps qui doivent être foulés 3GC; après quels plus longs examens ils remplacent, à la fin du foulonnage, le sceau de cire par le sceau de plomb307 qui, jusques à la dernière aune de la pièce de drap, doit en attester la bonne qualité à l'acheteur; vous savez que, sous sa responsabilité, le presseur doit couper la lisière, vis-à-vis les endroits qui lui paraissent défectueux308; vous savez qu'alors seulement on porte les draps à la maison municipale de la Visitation 3°9. Eh bien 1 à toutes ces visites, à toutes ces inspections, à toutes, les visiteurs, les inspecteurs, et notamment lorsque j'étais à Dijon , monseigneur le vicomte maire de la ville, qui alors était leur chef 7°, ne m'ont jamais fait

aucun reproche, ne m'ont jamais donné que des éloges. Mes draps valent peut-être mieux que les draps espagnols; toutefois pour les vendre, même moins qu'ils me coûtent , je suis obligé de les appeler draps d'Espagne 3?', et non draps de France; car un homme tant soit peu comme il faut ne voudrait pas en porter. Les tanneurs se plaignent d'être frustrés de leur gloire : notre gloire est incontestablement bien plus grande; nous sommes incontestablement bien plus malheureux ; je le demande à tout le monde, je vous le demande, pouvons-nous être plus malheureux?

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