‹ Histoire des Français des diverses étatsChapitre 4 sur 36 · LE COMÉDIEN · texte numérisé non relu

LE COMÉDIEN

Histoire iv.

Le clerc qui avait disputé la parole au messager, qui toujours et à tout le monde souriait, s'est levé, et après avoir salué avec la grâce d'un clerc de cour il a parlé ainsi :

Je ne me suis pas plaint , je n'ai pas crié comme les autres , je n'ai pas cherché à vous apitoyer sur notre sort. Vous auriez dit, qu'exercé dans l'art de feindre , je jouais aussi la comédie devant cette assemblée. Maintenant vous me demandez , si dans notre état, nous sommes malheureux? si nous sommes les plus malheureux ? Oui, nous sommes malheureux ; oui , nous sommes les plus

malheureux : et cependant je voudrais que nous fussions encore plus malheureux, car je n'ai pris l'état des gens de théâtre que pour faire pénitence de ma vie passée.

Long-temps, trop long-temps peut-être, je vécus clans le monde ; enfin une sainte voix m'appela, je lui obéis.

Vous connaissez tous le pays de Morvan : c'est là que je suis né et que j'ai passé ma première jeunesse.

Un jour d'automne, ma voisine Jehannette et moi nous étions dans un vallon , à faire la cueillette des fruits; lorsque nous entendîmes sur le haut de la montagne un chœur de voix, qui ressemblait a un chœur d'anges. On aurait dit que le ciel était ouvert. Peu a peu cette musique s'approcha de nous, en suivant le chemin qui descendait la côte. Enfin nous vîmes des bœufs traînant lentement une voiture chargée de planches peintes ou de grands paquets de toile, sur lesquels étaient assis plusieurs jolis enfans. Les hommes, que nous reconnûmes pour des confrères de la passion ' , marchaient à pied, en chantant2 avec les enfans un des plus agréables morceaux du mystère de la Cananéenne \

Le directeur de la troupe était un respectable curé 4 du voisinage, vêtu décemment, comme les ecclésiastiques, d'un long habit gris5. Jehannette s'empressa de lui offrir une corbeille de pêches et de raisins. Le bon curé la remercia fort poliment , lui recommanda d'être sage , et lui promit qu'elle

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serait bientôt mariée. Autant que je puis m'en souvenir, cette troupe allait représenter des mystères à Autun G.

Dès ce moment , je me crus destiné au théâtre , tant je fus touché , édifié par quelques scènes que les acteurs nous récitèrent, tout en marchant; mais j'étais encore dans l'effervescence de l'âge, Pour pouvoir rompre la chaîne qui nous lie au monde, il faut attendre qu'elle soit un peu usée, un peu rouillée.

Je perdis mon père, j'avais trente ans. Je me retirai à Dijon, chez un procureur de mes parens. Un jour que nous étions à son étude, autour d'un brasier , à nous plaindre de la continuation du froid et de la cherté des grains., il entra un homme assez extraordinairement vêtu , qui demanda si quelqu'un de nous ne voudrait pas lui prêter deux écus, sur sa part de paradis? Nous regardâmes tous cet homme, dont les propos étaient encore plus extraordinaires que la mise ; il s'en aperçut : il s'empressa d'ajouter : Je suis un des confrères de la passion , nouvellement arrivés dans cette ville. Toutes les décorations nous appartiennent ; mais la dureté du temps nous a forcés à manger les Limbes à Clermont, le Purgatoire à Nevers, et l'Enfer à Lyon. Entre autres belles décorations qui nous restent encore , nous avons le Paradis, qui est tout doré 7 tout peint, et qui vaut au moins soixante écus ; nous ne sommes que six actionnaires : vous voyez qu'il n'y a rien à risquer. Il y a plus , nous dit-il encore, il

me revient au moins cinquaute livres sur la société. Je suis vieux : les rôles de jeune saint , que je remplis depuis environ quarante ans, ne me conviennent plus aujourd'hui. Si je trouvais quelqu'un qui pût me remplacer , je lui céderais mon action, mon emploi 9 et me retirerais. On ne lui iépondit rien. Il sortit; quelques inslans après je le suivis : Sire, lui dis-je , en l'abordant, vous avez trouvé votre homme; j'ai dans mon escarcelle les cinquante livres que vous demandez. 11 nous manque d'avoir lagrément de vos confrères. Voulezr-vous bien me présenter à eux? — Volontiers , me répondit-il.

Ce jour-là même la troupe tint une assemblée , exprès pour m 'entendre; je récitai plusieurs rôles du mystère de la Passion 8 , du mystère de la Résurrectiou9; je récitai une grande partie du mystère de la destruction de Troie, qui, vous le savez, ne renferme pas moins de quarante mille vers ,0. On me reçut à l'unanimité; en même temps , il fut résolu que nous donnerions , quelques jours après , une représentation dans laquelle je jouerais. J'allai inviter l'évêque " , les archidiacres , les chanoines , tout le chapitre , le curé , les vicaires s les marguilliers , les Cordeliers, les Dominicains; les Chartreux , les magistrats , les nobles, les dignitaires et les dames les plus respectables à assister à mon début. De plus, nous finies une belle montre ou parade, qui marcha dans les rues, et où figuraient plus de trente diables, revêtus de peau de veau, de bouc, de

loup, faisant sonner leurs clochettes, criant, hurlant, lançant des fusées , des pétards '\ L assemblée fut nombreuse; dès que j'entrai en scène, l'attention publique redoubla. On m'avait prêté des épaules de fer battu, sur lesquelles je reçus un fouet terrible , et une tête de carton, qu'on me coupa, après que j'eus été applaudi avec une bienveillance générale. Mon confesseur , entre autres , ne pouvait se lasser de s'applaudir lui-même de m'avoir fait entrer dans ce nouvel état. Tous les corps ecclésiastiques nous invitèrent successivement. La troupe, en quittant Dijon , ne cessait de se louer de la générosité et de la piété des habitans.

Le bon pays que la Bourgogne ! le bon temps que celui où nous y étions ! Nous allâmes dans les montagnes du Dauphiné ; le pays et le temps changèrent. INous trouvâmes des gens pauvres et difficiles. Mous essayâmes de les attirer par une nouveauté.

Je portais dans mon sac une pièce que j'avais composée depuis long-temps ; elle était intitulée : le Mystère de saint Jean-Baptiste. Je la signai ,3, je la lus ; il fut arrêté qu'on la mettrait à l'étude.

La nécessité , qui , dit-on , donne de l'industrie , donne aussi de la mémoire. En peu de jours tous les rôles furent appris et répétés.

Ce fut à Bourgoin, je m'en souviendrai toujours, que ma pièce fut représentée. Nous comptions sur une bonne recette : en mon particulier je complais

sur une bonne recette d'applaudissemens ; nous fûmes tous également trompés. A la première soirée, il y eut assez de monde; mais à la seconde il en vint beaucoup moins; à la troisième, iln'y eut presque personne, et j'eus honte, dans le prologue, de demander silence aux auditeurs '4.

Je pris chrétiennement mon parti, et voulant même que ma chute servît à mon amélioration morale , en m 'exerçant à l'humilité, je vins moi-même au bord du théâtre annoncer que j'étais l'auteur.

Notre salle était la salle capituîaire, que nous avaient prêtée les chanoines. Il sortit de l'ombre d'un pilier un pauvre anachorète, autrefois bachelier en décret 5, qui me dit : Zacharie (c'était le nom du personnage que je venais de représenter), je suis venu ici pour me mortifier , car on m'a assuré que votre pièce était mauvaise; toutefois, je ne suis pas de cet avis. 11 y a de bonnes scènes, même il yen a un assez grand nombre; mais il est plusieurs rapproches à vous faire , et si le public est mécontent, c'est bien votre faute. Comment avez-vous eu le courage de représenter votre nouveau mystère , sans établies au pourtour de votre théâtre pour figurer les maisons des personnages ,G? — Nous sommes pauvres , lui répondais-je, — Tout le monde ouvrait les

yeux et cherchait le temple de Jérusalem Nous

sommes pauvres, lui répondais-je. — Le palais d'Hérode? — Nous sommes pauvres, lui répondais-je. «<— La maison de Zacharie ? — Nous sommes pauvres,

lui répondais-je — O négligence inconcevable 1 continua-t-il ; votre chambre de noces et d'accouchement n'avait qu'un méchant rideau 17 à moitié déchiré. Enfin, tandis que votre paradis était vraiment magnifique, la porte de votre enfer, au lieu de la forme ordinaire , qui est une grande gueule par où les diables entrent et sortent l8, ne présentait que l'ouverture d'une simple fenêtre. Vous n'avez donc pas entendu les murmures de la jeunesse, que les gens de bon sens avaient de la peine à contenir? Je ne cessais de lui répondre : INous sommes pauvres! nous sommes pauvres !

Vous êtes pauvres, reprit-il, soit; mais dans ce cas , ne jouez que des mystères convenables à votre pauvreté. Zacharie , vous le savez mieux que moi , l'ancienne scène était divisée en grandes et en petites pièces, en comédies, tragédies et en mimes '9. De même , !a scène moderne est divisée en grandes pièces : les Mystères de l'Ancien-Testament , du Nouveau-Testament, de la vie des Saints, les Mystères de l'histoire grecque, de l'histoire romaine ; et en petites pièces : les moralités , les sorties et les farces 20. Les frais de représentation des grandes pièces, qui nécessitent des constructions de théâtre 2\ des travaux de machinistes 2% des rassemblemens d'acteurs et de musiciens, entraînent à des dépenses que peuvent à peine acquitter les trésors des villes ou des provinces a\ Et c'est parce que les trou pes ambulantes entreprennent de les représenter ,

que l'art dégénère aujourd'hui si sensiblement. Vous me direz que vous avez senti vous-même cet inconvénient, et que vous avez composé un petit mystère proportionné à votre petit théâtre. Eh bien ! examinons votre pièce. Premier et très grand défaut : le festin d'Hérode exigeait des chœurs d'aveugles , de boiteux et de bossus 24. Il y fallait aussi de toute nécesssité un fou 25 et peut-être deux. Ne connaîtricz-vous donc pas la poétique de notre théâtre , qui veut que le spectateur , successivement agité par des passions contraires , gémisse , pleure, se frappe la poitrine, s'agenouille, récite, chante les prières avec les acteurs ; ensuite se récrée , se livre a la gaîté et finisse par des éclats de rire a0 excités par des mots qui offenseraient peut-être les oreilles dans les salles du beau monde , mais qui ne les offensent pas dans les salles des théâtres 27. Par qui donc les faire dire ces mots, si ce n'est par les personnages qui vous manquent ?

L'anachorète , passant à la contexture de ma pièce, en critiqua avec amertume diverses parties : Vous aviez, me dit-il, de si bons modèles dans les chefs-d'œuvre de nos grands maîtres. Assurément votre évocation des démons est bien loin de rappeler celle du Mystère de la Nativité :

« Diables d'enfer , horribles et cornus , » Gros et menus , aux regards basiliques , » Infâmes chiens, qu'êtes-vous devenus28? »

Voilà, ajouta-t-il, de véritable poésie ! Zacharie,

vous êtes comme bien des auteurs , vous négligez trop votre style. 11 releva plusieurs fautes minutieuses ; et il me fît plusieurs chicanes grammaticales , qui finirent par m 'impatienter. Je défendis mes vers: Vous êtes bien difficile, lui dis-je, pour un anachorète qui a renoncé aux sciences, qui est venu au spectacle par esprit de mortification : Et vous , me répondit-il, vous êtes bien orgueilleux pour un auteur dont la pièce est tombée et qui est venu se nommer par humilité. Il me dit alors les injures les plus offensantes ; je les lui rendis ; et nous en serions sans doute venus aux coups de poing, si, pour faire cesser le scandale, le directeur ne m'eût, bon gré mal gré, emmené derrière le théâtre.

Le lendemain , de grand matin , nous pliâmes bagage; nous eûmes bientôt fait.

Nous eûmes encore plus tôt fait à Montélimar,oii nous en vendîmes une assez grande partie ; et encore plus tôt à Vienne, où nous vendîmes le reste.

Je donne par occasion ce petit avis aux directeurs de spectacle : n'aille pas à Vienne, qui n'a pas une troupe nombreuse et des acteurs parfaits. C'est la ville où Hérode fit bâtir un palais 2% où Pilate, dont on montre encore la maison 3o, fut envoyé en exil. Hommes et femmes savent par cœur les plus beaux mystères. A la première représentation, notre directeur vit bien en quel pays il était. Vous savez qu'au commencement de la pièce tous les acteurs paraissent sur le théâtre , et que ceux qui n'entrent

pas en scène restent assis ÎI. On reconnut, au premier coup d'œil, que noire confrérie n'était pas complète; il y a plus, les spectateurs, jusques aux enfans, soufflaient ceux de nos acteurs à qui la mémoire manquait; d'autres fois ils devançaient ceux qui étaient trop lents. Je conseillai à notre gouverneur et maître 32 de partir pour Chainbéri : Les Savoyards , lui disais-je , sont de bonnes gens qui se contenteront de nous. Il ne voulut pas y entendre ; il s'obstina à demeurer dans une ville où tout était fort cher, où nous negagnions rien. Nous fûmes obligés de tout vendre. Il ne nous restait guère que les plus grossiers instruments delà Passion; ils nous suffirent pour nous assommer, un jour que nous nous étions pris de dispute sur les défauts de la déclamation de certains d'entre nous.

A la suite de celte petite bataille nous nous dispersâmes.

Notre gouverneur et maître trouva une bonne place, où il n'avait qu'à dire la messe, à confesser; il fut nommé aumônier : quelques autres trouvèrent à se placer comme vicaires dans les paroisses des environs 33.

Quant à moi , j'avais un méchant habit, je n'avais aucun moyen d'en acheter un autre. 11 commençait à faire froid , je m'en allai en Provence.

Plusieurs de mes camarades prirent le même chemin ; car je n'étais pas le seul qui eût un méchant habit. A la première couchée, près de la moitié de la troupe se réunit.

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Enbonnerègle,nousaurionsdûêtredecenttrente à cent quarante personnes34. Je ne compte que sept diables., six anges, six docteurs de la loi, douze apôtres, six pharisiens, quatre scribes, quatre vierges, trois larrons, cinq tyrans, et pour les autres rôles à proportion 33. Nous n'étions guère qu'une trentaine, mais nous avions les principaux personnages

Notre Jésus était un jeune homme de vingt-six ans , grand, beau, bien fait, d'une physionomie céleste; ses mœurs étaient les plus pures, et quant à son caractère, je n'en ai jamais connu de plus aimable ; c'était le seul d'entre nous qui, à Vienne, ne se fût pas battu , et c'était en même temps celui qui avait été le plus maltraité, car il avait fait tous ses efforts pour nous séparer.

Judas avait un excellent masque : son teint était jaune, sa mine basse; mais tandis que, dans son ménage , c'était un vrai lutin continuellement aux prises avec sa gouvernante, il restait la plupart du temps immobile., lorsqu'il jouait ses rôles. Disons en passant qu'il y a beaucoup de Judas dans le monde et peu sur le théâtre.

Les deux neveux de Judas étaient deux petits diables et dans la maison et sur le théâtre.

Lucifer, quoique vieux, était un contre-ténor u

admirable. 11 fallait l'entendre chanter :

« Saulce d'enfer ! saulce d'enfer!

» Aux serviteurs de Lucifer 37. »

Saint Pierre, bien que trop petit, trop grêle, trop

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jeune, avait de l'aplomb et de la rondeur dans son jeu. Sa voix venait du cœur. Dans ses yeux brillaient le dévouement et l'amour pour son divin maître.

On disait que Pilate avait de la noblesse et de la majesté dans son port; on disait que son excellent débit tenait à son intelligence, qu'il n'y avait dans sa déclamation pas une seule syllabe , pas un geste dans son action qui ne fût profondément calculé. On disait qu il faisait frissonner le spectateur, lorsqu'il prononçait le jugement du rédempteur du monde; et que cependant, malgré l'odieux de son rôle, la personne du magistrat n'était pas odieuse. On disait enfin que, par son jeu muet, il avait créé des scènes entières. Ces éloges étaient sans doute exagérés, mais la vérité me force à les rapporter et à vous dire que c'était moi qui remplissais ce rôle.

Marie et Madeleine étaient deux jeunes garçons 38 de dix-sept et de dix-huit ans. Marie, le plus jeune, avait de la fraîcheur et beaucoup de délicatesse dans ses traits ; Madeleine avait aussi un beau teint, une belle figure; mais malheureusement la voix de ces deux jeunes garçons commençait à muer, et l'on voyait leur bouche vermeille s'ombrager sensiblement d'un duvet brun; malheureusement encore Madeleine regardait avec émotion les jeunes filles, ce qui était un contre-sens, et parfois elle rougissait, ce qui en était un autre.

Le grand-prêtre, qui doit toujours avoir une grande taille, et qui par conséquent a toujours un

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grand ventre, ruine ordinairement ses confrères; il mange pour deux et ne parle pas pour un : tel était le nôtre.

Nous n'avions qu'un larron , mais c'était un bon larron.

Vous n'avezjamais vu de troupe sans un peintre : eh bien ! la nôtre n'en avait point; mais Judas, qui savait un peu de tout , peignait assez bien les grands clous et le sang des pieds et des mains 39.

A la porte de la salle des représentations il battait le tambour ou faisait le cri d'annonce 4o. Pendant les représentations, c'était encore lui qui, après avoir fini son rôle., allait toucher les orgues du Paradis 4l, et pour dire la vérité, il nous était utile de plusieurs manières.

Voilà quels étaient les principaux personnages de notre troupe après notre nouvelle réunion.

Judas fit tout ce qu'il put pour être élu gouverneur et maître; il n'obtint point cette place; je donnai ma voix à saint Pierre. Saint Pierre et tous les autres me donnèrent la leur, je fus élu et salué comme chef.

Aussitôt j'ordonnai que la troupe s'embarquât à Romans. On va vite quand on va sur le Rhône. En peu de temps nous arrivâmes à Orange, où nous nous arrêtâmes : Mes frères, dis-je, nous allons parcourir la Provence; nous chanterons dans les rues des grandes villes ; et dans les petites villes ou dans les villages, aux fêtes patronales, nous jouerons les 3. 6

mystères des patrons 4% ou d'autres saints *\ Nous pouvons compter d'ailleurs sur la bienveillance des seigneurs et des bénéficiers ; ils nous prêteront leurs tapisseries pour orner notrethéâtre 44et leurs chapes pour nous habiller45. Quand nous serons plus nombreux, nous irons à Nîmes, où une seule représentation dans l'amphithéâtre 4% à un denier par place, suffira pour nous remettre sur un bon pied. Judas me fît mille méchantes objections, qui ne laissaient pas de faire impression sur les autres : Non, Judas, lui répondis-je, non, je ne ramène pas l'art à la barbarie du dernier siècle; je ne le fais pas descendre du point où nos auteurs et nos acteurs l'ont élevé. Je sais aussi bien que vous que nos devanciers étaient la plupart de pauvres pèlerins, qui jouaient ou plutôt répétaient sur les tréteaux les dialogues qu'ils avaient déclamés ou chantés dans les rues7. Nous , nous chanterons devant les grandes portes des maisons, ou sur les places , des chœurs et des monologues détachés de nos chefs-d'œuvre dramatiques; ensuite nous ne demanderons pas l'aumône , comme vous donnez à l'entendre. Effectivement, quand, après avoir ramené tout le monde à mon avis, nous exécutâmes mon projet, les deux diablotins, neveux de Judas, passaient dans les rangs de nos nombreux spectateurs , en disant : Donnez quelque chose pour la restauration du palais de Caïphe ! Comme ils portaient, par mes ordres , des jacquettes dont les manches étaient un

peu déchirées, il arrivait, je l'avoue, qu'où leur répondait quelquefois : Tenez, pauvres petits diables, pour le palais de Caïphe , ou pour nécessités plus pressantes.

Les Provençaux sont naturellement bons musiciens et bons comédiens.

Dans les rues et les places , plusieurs personnes se mêlaient parmi nous, et chantaient avec beaucoup de justesse et de discernement , en renforçant , tantôt nos dessus, tantôt nos basses. Aux répétitions de nos pièces, s'il nous manquait des diables ou des anges, des prêtres, des chevaliers, des rois, des bergers ou même de principaux personnages, nous en trouvions ordinairement sous la main. A Brignoles, qui est une petite ville, Iiérodc et Joseph s'absentèrent au moment de la représentation , je ne me souviens plus pour quelle cause. Le public remplissait la salle. Je vins annoncer que ces deux acteurs manquaient. Aussitôt deux honnêtes bourgeois descendirent des loges et nous offrirent de les remplacer. Nous acceptâmes. Ils jouèrentavec uneaisance, un ensemble admirables. Nous étions tous frappés delà majesté théâtrale d'Hérode et du mordant de sa voix. Joseph, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, chanta un virelais 4d avec une flexibilité et une pureté qui excita de longs applaudissemens.

La même chose nous arriva à Aix ; notre troupe s'étant grossie, ainsi que notre petit trésor, nous nous disposâmes à jouer au cimetière de cette

ville49; comme c'était pendant l'Avenl, nous représentâmes les mystères de la Nativité. Le clergé de la paroisse vinten procession faire le tour du théâtre50, ce qui me parut une preuve qu'on était content de nous. Peu de temps après cependant un murmure sourd sefîtentendre. Gabriel, disait-on, élaitunpeu ventru; il n'avait pas la démarche leste, aérienne. J'étais en peine : vous savez combien ce rôle est long et difficile; je fis part de mon embarras au maître de l'hôtellerie où nous logions : J'ai votre affaire , me dit-il. Et le lendemain il nous amena un excellent Gabriel, qui enleva tous les suffrages et fit doubler notre recette. C'était un jeune chaudronnier5' du faubourg, auquel il ne fut jamais possible de faire recevoir un denier de rétribution.

Comment notre art est-il devenu si commun ? comment? certes, rien n'est plus facile à expliquer. Aux naissances des dauphins, aux mariages desrois, aux entrées des princes, des grands, les principales rues se couvrent d'échafauds , sur lesquels on représente toutes sortes de mystères, d'histoires, d'allégories5". A des époques fixes de l'année, les clercs des procureurs des diverses cours de justice, se réunissent dans chaque ville et représentent d'excellentes pièces. Peut-être parce que j'ai été du nombre de ces clercs je me fais illusion, mais je regarde la basoche de France comme le premier corps d'acteurs comiques qui existe. Je me souviens qu'on nous portait un grand rouleau de parchemin sur le-

quel étaient peints les divers personnages de la pièce que nous devions représenter; chacun signait au-dessous de celui qui lui paraissait le plus convenir à son talent53; et il n'y avait plus moyen de se dédire , quelles que fussent les dépenses d'habits ou de festins qui devaient s'ensuivre. Les jeunes clercs de la basoche, dont plusieurssont maîtres es arts, ou même bacheliers, s'exercent long-temps et se redressent entre eux avec beaucoup de goût et une très judicieuse et très sévère critique. Leur spectacle, qui est toujours gratuit , est entouré de milliers de spectateurs , dont les applaudissemens les forment et les encouragent.

Aux acteurs des mystères , aux clercs de la basoche, joignez les enfans sans souci54, les coqueluchers, ou cornards de Rouen55, les cornuyaux de Douai56.

Joignez-y encore les compagnies de l'empereur de Galilée57, du roi de l'Epinette58, du prince des nouveaux mariés59, du prince de l'étrille60, du recteur des fous61, de l'abbé de l'Escache62.

Joignez -y les farceurs ambulans , les farceurs des folies moralisées, les farceurs de pure folie, qui vont prendre rang à la taille de l'hôtellerie municipale pour le concours des prix qui ordinairement consistent en une fleur d'argent, une tasse d'argent, une paire d'oies grasses, une paire de chapons dont la municipalité fait les frais 6\

Il ne faut pas non plus oublier les théâtres des

collèges h, et même les processions du duc d'Anjou 65.

Ce sont tout autant d'excellentes troupes de comédie.

Je crois ne pas en dire assez en assurant qu'il y a au moins en France cinq mille personnes jouant sur les théâtres profanes (G, ou sur les places et les carrefours des villes, et, au contraire, en dire trop, en évaluant tout au plus à cinq cents le nombre des acteurs des saints mystères °7.

La proportion devrait être toute contraire, et elle le serait , si ces derniers spectacles étaient toujours gratuits, comme les premiers; et si, comme les premiers, ils étaient établis dans toutes les villes b8. Il faudrait donc que, pour le bien de l'instruction chrétienne, dont le théâtre est une des principales sources, il y eût près de chaque chapitre épiscopal une troupe de confrères, et qu'on affectât aux frais de leur entretien le revenu d'une ou deux prébendes qui porteraient le nom de prébendes théâtrales , ou prébendes préceptoriales 69; car elles auraient les unes et les autres, par des moyens différents, le même but; ou qu'on permît aux testateurs de fonder, au lieu de messes anniversaires, des spectacles anniversaires.

Il faudrait aussi que les arrêts du Parlement, qui ont si long-temps suspendu les représentations de la basoche70, fussent prorogés encore quelques années. Mais le roi actuel n'y donnerait peut-être pas

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volontiers les mains, ear ii protège singulièrement les clercs de la basoche , dont le trésor royal paie ordinairement les frais des représentations7'. Il prétend que ces jeunes gens lui apprennent dans leurs comédies les malversations et les désordres des gens en place 7*. Notre roi , dans de bonnes vues, aime les comédies satiriques.

En Provence elles ie sont trop; et la., malheureusement , les pièces licencieuses de la basoche ?3 plaisent tant à la malignité du peuple qu'elles y firent enfin déserter les nôtres. Cette fois-ci, sans nous battre, nous nous séparâmes.

Je rétrogradai vers Paris. Depuis que j'avais été directeur de spectacle, j'avais plus particulièrement étudié mon art ; aussi mon impatience de voir ces acteurs, si célèbres dans nos provinces, s 'accroissait-elle de plus en plus. Sur la fin il me semblait que la capitale de la France était plus loin pour moi que pour les autres : il faut dire aussi que je voyageais à pied, et que je commençais d'ailleurs à être fatigué.

Ce fut pendant ce voyage que je rencontrai le grand-archidiacre de cette ville.

J'étais assis au pied d'un arbre , dans les belles allées d'ormes et de cerisiers qui bordent les avenues de Montereau; et pour me préparer à mieux dîner, ou plutôt , je vous l'avoue , pour épargner un peu mon argent, qui tirait vers sa fin , je déjeunais avec un récitatif, que je chantais d'assez

bon cœur , lorsqu'un voyageur , accompagné de deux valets , s'arrêta devant moi. Je prenais plaisir à contempler la figure spirituelle et attentive du maître, entre les deux figures inanimées et insensibles des deux valets. Quand j'eus fini, il continua sa route en me disant : Silent menestrelli^ • Vadit 7s. Ce sont des rubriques des pièces de théâtre à l'usage des acteurs. La première veut dire : en cet endroit les musiciens se taisent; la seconde : en cet endroit l'acteur s'en va. Le soir , à Melun , en entrant à l'auberge de la petite place, je reconnus les deux valets et un moment après je vis le maître. Notre connaissance était faite d'avance : Vous voyagez, je le vois, me dit- il, je voyage aussi ; vous êtes musicien, je le suis aussi ; et, je n'en doute pas , vous êtes confrère de la Passion, je le suis aussi ; ensuite il ajouta qu'il était archidiacre : Messire , lui répondis-je , je voudrais bien dire : je le suis aussi. Nous sou pâmes ensemble, et, on le devine aisément , ce ne fut pas sans chanter. 11 me dit que le goût du théâtre lui était venu , lorsque étant chanoine à Genève il avait, suivant le droit que lui donnait la bulle du pape, représenté avec un curé de la ville et un curé forain le mystère des trois rois lb~ Nous veillâmes assez avant dans la nuit. Le lendemain au matin il fit descendre de sur sa mule un des valets; il me fit monter à sa place. Nons allions côte à côte , nous nous mîmes à déclamer. Je déclamai avec tant de feu que , dans une imprécation

contre les juifs, ma mule s'épouvanta, prit le mors aux dents , et manqua de me jeter dans une mare. On vint à mon secours . et j'en fus quitte pour une peur telle que je n'eus guère envie de reprendre la suite de mon rôle.

JNous parlâmes de réforme théâtrale. Messire l'archidiacre, grand amateur del'antiquité, grand Grec, aurait voulu que les acteurs observassent l'unité d'action, de temps et de lieu. Les mystères en deux, trois, quatre, cinq journées, qui sont représentés en deux, trois, quatre, cinq jours, qui embrassent, comme celui de la destruction de Troie , un espace de dix ans, lui paraissaient d'une contexture irrégulière : Messire , lui dis-je , nous sommes plus âgés que les Grecs, notre logique dramatique est toute différente , nos pièces sont des histoires , elles en portent souvent le titre 77. Vous ne trouverez pas un de nos auteurs , ni de nos acteurs de votre opinion. Il s'échauffait , je commençais à m'échauffer aussi; mais craignant que ma mule ne s'épouvantât encore, je me tus. Toutefois, <je l'avoue, je suis naturellement ergoteur , et quand je crois avoir raison , pour que je cède , il me faut être monté sur une mule ombrageuse.

Enfin nous arrivâmes à Paris ; enfin nous vîmes ces fameux acteurs du théâtre de la Trinité 78.

Là, je me convainquis des avantages qu'offre pour les progrès de l'art, un grand couvent d'acteurs comme celui de ce théâtre 79.

Vous savez que, vers le commenccmeut du siècle, des particuliers, associés sous le nom de Confrères de la Passion, furent, par lettres-patentes de i/|0 2 , autorisés à transférer leur théâtre de Saint- Maur à Paris. Quelque temps après , ils louèrent l'hôpital de la Trinité , et leurs successeurs y sont encore. Ne croyez pas que cette confrérie ait aucun rapport , aucun lien avec les confréries ambulantes qui représentent les mystères dans les provinces. Je n'avais pas plus de droit que tout autre d'aller jouer sur ce théâtre; je l'aurais eu, que je ne me serais pas senti le courage de jouer à côté du fameux Gringore eo. Cet acteur est vraiment digne de sa réputation : je le lui dis, et il me tardait de me donner le plaisir de le lui dire.

A Paris il y a plusieurs théâtres; je fus voir aussi celui de Pontalais Ul. On y donna nne sotie , une moralité et une farce.

La moralité était celle du bien advisé, que le franc arbitre conduit à la raison, la raison à la bonne foi, la bonne foi à la pénitence , la pénitence à la bonne fin. Tandis que le mal advisé conduit à un vice par un autre, tombe enfin entre les mains de maie fin 8\ Je fus très content, si content que j'avais de la peine à contenir mes éloges dans les bornes ordinaires. Pour justifier mon enthousiasme, je vous dirai que le public demanda plusieurs fois, à grands cris, la Mort l la Mort33! Ensuite il appela de même la Luxure ! la Luxure 8i ! C'étaient des acteurs du plus

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grand mérite. Messire l'archidiacre n'était pas moins satisfait que moi ; il trouvait seulement à dire au costume nu que portaient la Chasteté, la Pudeur et les autres vertus85. Messire l'archidiacre avait raison, et, pour en convenir, je n'avais pas besoin d'être monté sur une mule ombrageuse.

On donna la sotie du monde et de l'abus. Les cinq sots, figurant les cinq principaux états, jouèrent avec beaucoup d'esprit. Il faut rendre celte justice à messire l'archidiacre, qu'il applaudit franchement au sot dissolu représentant le clergé, bien que les abus qui se sont glissés dans cet état soient naïvement retracés dans ce rôle 8\

Le triomphe dePontalais et de sa troupe fut dans la farce de Pathelin 8? ; depuis le commencement jusqu'à la fin de cette pièce 9 on ne fît que rire, qu'applaudir Pontalais ; en sortant tout le monde criait : Bé ! Bé !:

Messire l'archidiacre ne voulut pas aller voir la basoche ; elle jouait alors sur son grand théâtre de marbre noir88. J'y allai. Autant la ville de Paris l'emporte sur les autres villes, autant sa basoche l'emporte sur les autres basoches. Ce spectacle est admirable par rapport à l'art: par rapport aux mœurs, il est souvent condamnable. Les jeunes auteurs et les jeunesacteurs portent sur la scène des évèuemens domestiques89, et ils viennent représenter devant le public les aventures les plus scandaleuses, qui sont quelquefois celles de leurs amis, quelquefois même les leurs.

ga XV* SIÈCLE.

Souvent aussi de pareilles comédies sont représentées par les grands écoliers des collèges. Mais comme la police de l'université est fort sévère, il arriva dans ce temps que le lendemain d'une solennelle représentation , les acteurs eurent tous le fouet de la main de leurs régens, supra dorsumnudum, puisante campanâ , aux termes du règlement 90.

Cependant , les devoirs de messire l'archidiacre le rappelaient à Troyes. Je lui témoignai les plus vifs regrets de me séparer de lui : Qui vous y force ? me dit-il , venez avec moi, vous aurez la direction des mystères, à nos quatre grandes foires *\ Je suivis à Troyes mon protecteur; et, outre cette direction de mystères, J'obtins encore la place de maître de musique du séminaire ; et bientôt après , sans la moindre sollicitation , je fus nommé chantre de trois confréries. Je le dis ici , dans l'effusiou de mon cœur , j'ai été comblé de bontés , on m'a accordé trop de confiance , on m'a fait trop d'honneur ; en sorte que, si jamais je quitte cette ville, envers laquelle je dois être si reconnaissant , ce sera parce que, malgré moi, on aura voulu me rendre trop heureux dans l'état le plus malheureux.

XVe SIÈCLE. 95

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