‹ Histoire des Français des diverses étatsChapitre 32 sur 36 · LE SORCIER · texte numérisé non relu

LE SORCIER

Histoire x,

€e soir tout le monde, étonné de voir Malchus au milieu de l'assemblée, disait : Avez-vous vu entrer Malchus? Personne ne l'a vu entrer ! je ne l'ai pas vu entrer ! j'étais près de la porte ! Comment a-t-il pu entrer ? j'étais près de la fenêtre ! serait-il descendu par la cheminée ? ou serait-il donc venu sur un rayon de la lune ? Malchus est le sorcier de la ville, ainsi que l'appelle le peuple, qui ne laisse pas de l'aimer , car c'est bien le meilleur caractère d'homme qu'on puisse trouver. On lui dit impunément , quand il porte ses souliers rouges : Malchus, vous avez un pied dans l'enfer ; et quand il porte ses chausses longues de la même couleur : Malchus, vous êtes dans l'enfer jusqu'à la ceinture. Il avait aujourd'hui ses souliers, ses chausses rouges, son chapeau pointu , son habit noir à bandes bleues ; il était en grande tenue de sorcier1. Après avoir salué l'assemblée d'un sourire fin et doux , il a repris une mine grave, a levé son petit bâton courbe, dont il a partagé l'air en quatre régions2 et a dit :

S'il est ici quelqu'un qui ne me connaisse pas, qu'il sache que sous la protection des vénérables clercs et des vénérables iragistrats de la ville, je suis

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magicien de magie blanche, la même qu'enseignaient les anciens mages ou sages de l'Orient3.

Qui de vous, messires, a-t-il continué, n'a eu vingt , vingt-deux ans ? et à cet âge , qui de vous n'a eu envie de tout savoir? Tel j'ai été; j'aimais entre autres la docte science des grandeurs et des espaces. Un après-midi , que dans l'allée du beau jardin des frères prêcheurs, j'étais à tracer sur le sable des figures de géométrie, le vice-bailli passe : Biaise, me dit-il, quelles figures diaboliques faistu là ? Yeux -lu donc faire fendre la terre sous tes pieds! en faire sortir l'enfer? Monseigneur, lui répondisse , ce n'est pas l'enfer, c'est l'autre moitié de la terre, découverte par Christophe-Colomb, qui est sous nos pieds ; l'enfer a toujours été et sera toujours inaccessible aux sens que Dieu a voulu nous donner pour communiquer avec ce monde , car il peut être dans un espace moindre que celui que renferme la main d'un petit enfant. Dieu peut y créer des miliers de mondes où tous les êtres aient des espaces relatifs aussi grands et plus grands que dans le nôtre. L'infinie petitesse prouve l'infinie grandeur ; l'une et l'autre prouvent l'infinie puissance divine; voilà ce que nous enseigne notre religieuse science que vous appelez diabolique. Passant ensuite à l'explication trigononiétrique de mes angles, je voulus lui démontrer que leur plus ou moins grande ouverture servait à mesurer la distance des corps célestes ; mais je vis, qu'ainsi que bien

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d'autres , il m'écoutait comme s'il m'entendait , et m'entendait comme s'il ne m'écoutait pas.

Bon, me dit le vice-bailli, toujours également persuadé que ma science était ce qu'il la croyait, je te trouve fort savant; et avec ces figures , que tu sais si bien tracer, tu pourrais être fort utile à la ville et au bailliage de Troyes ; achève , mais seulement par feinte , de te faire sorcier : tu me désigneras tes camarades, et tu verras de quel bois je me chauffe ou je les chauffe. 11 m'invita à souper ce jour-là, le lendemain, et le reste de la semaine, afin de me donner ses instructions. Les vice-baillis font bonne chère ; je fus fâché d'avoir sitôt appris la police secrète des bailliages. Quelques jours après je fus habillé tout de rouge, couleur du Diable, afin de me procurer une entrée plus facile aux sabbats ou assemblées qu'on suspectait. Je me présentai successivement à toutes; mais partout je fus moqué , bafoué , repoussé.

Enfin la vieille servante d'un vieux médecin me recommanda à un des chefs, qui me fit admettre dans une des plus élégantes assemblées, où l'on m'accueillit avec beaucoup de politesse; car, quoiqu'on en dise, les sorciers, pourvu qu'on ne les irrite pas, sont bonnes gens, surtout les sorcières, les jeunes sorcières.

Une de celles-ci, et des plus jolies, m'entreprit pour me faire renoncer au baptême. Elle me dit qu elle y avait renoncé et qu'elle espérait par là

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monter aux plus hauts grades , aller dans les airs, vêtue de nuages , ceinte de l'arc-en-ciel , coiffée en cheveux diamantés des plus petites et des plus brillantes étoiles. Elle me dit qu'elle disposait déjà de quelques orages . de quelques grêles 4, et que certains jours elle faisait passer les ruisseaux pardessus la tête, comme les enfans, en jouant, y font passer leur corde. Elle me montra un pacte fait avec le diable 5, où il s'engageait à lui procurer tous les plaisirs qu'elle souhaiterait.

Elle voulut ensuite qua une certaine partie de mon corps, je fusse marqué du petit sceau de l'enfer; elle me dit qu'elle avait elle-même cette ineffaçable empreinte au pied gauche; et comme elle s'obstinait, bon gré mal gré, à me la montrer, je détournai la tête; alors elle me dit qu'elle l'avait encore à la main droite ; je voulus y regarder: elle m'en donna un soufflet qui me renversa. Je me relevai; je ne vis plus qu'une vieille femme, ouvrant sa bouche édentée ; je m'enfuis.

Je n'avais pas dénoncé le vice-bailli aux sorciers; il faut garder la foi à la justice. Il faut même la garder au Diable ; je ne dénonçai pas non plus les sorciers au vice-bailli , qui épargna ses fagots et son bois; mais je me confessai, me purifiai et ne retournai plus aux sabbats.

Cependant on découvrit, je ne sais comment, que j'y avais été, et on ne manqua pas de dire qu'on m'y avait marqué au même endroit que les

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templiers 6. J'en fus informé. Je résolus de me purger publiquement de cette accusation.

Un jour d'échevinage , voilà que je me présente à l'assemblée, nu comme les adultes Juifs ou Prussiens convertis 7 qu'on baptise solennellement devant le peuple8 : Messeigneurs , dis-je, on m'accuse d'être marqué en noir de la patte du Diable; regardez-moi bien tous ; mettez tous vos lunettes. Les échevins mettent alors tous leurs lunettes, m'inspectent rigoureusement et enfin déclarent que je n'ai aucune marque; j'eus la prudence de m'en faire expédier des lettres bien et dûment scellées ; elles me coûtèrent autant que celles d'un procureur. Ce n'est pas tout, messeigneurs, ajoutai-je; si vous trouvez que je sois digne d'avoir en même temps des lettres de magicien de magie blanche, je vous prie humblement de me les accorder. On y acquiesça, je les payai comme celles d'un docteur; ce qui, à la procession, me donna le même rang. Quand je me vis légalement patenté , je me tournai vers la foule qui m'avait suivi : Ecoulezmoi, petits et grands, criai-je; lorsque vous aurez le malheur d'être ensorcelés, enchantés, charmés, je vous délivrerai; riches ou pauvres, venez en toute confiance; je n'ai qu'un prix pour tout le inonde. Eh bien! messires, depuis ce temps, ma maison n'a pas désempli; le mal est qu'on croit que je suis habile dans la magie noire comme dans la magie blanche, et que, pour de l'argent, je ne

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refuserais pas de faire les deux parties : j'en ai la preuve , non pas tous les ans, mais tous les jours et plusieurs fois le jour.

L'année dernière j'allai faire les vendanges à Pierri où j'ai des vignes 9; sans doute ce n'est pas un grand malheur ; mais l'état de magicien de magie blanche ne donne pas essentiellement une jolie propriété. J'étais arrivé à peine, que de tous côtés les bonnes gens me portent des animaux qui ne mangent, qui ne boivent pas assez, ou qui mangent, qui boivent trop, enfin qu'on croit ensorcelés ,0; et voici où notre malheur commence. Si nous disons que ces animaux ne sont pas ensorcelés, tout aussitôt on nous soupçonne de nous entendre avec les sorciers, et l'on nous force très souvent, pour se tranquilliser sur notre compte, à manger des porcs gras, des moutons gras, de gros oisons, de gros chapons ; et comme, bien que nous sachions notre métier, nous pouvons , de même que les plus habiles, nous tromper, nous courons quelquefois fortune d'enfermer un sorcier ou une sorcière dans le ventre, et d'être emportés à tous les diables, c'est ce qui arriva au malheureux beau-frère de mon oncle , magicien , ainsi que moi , de magie blanche; un soir il se trompa , et ayant été entraîné dans la fumée de la cheminée , il disparut : lorsqu'on ne le vit plus, et que le voisinage se fut aperçu de son absence, la famille fut trop heureuse que des envieux eussent répandu le bruit qu'il avait été au

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loin se faire pendre. Cette aventure me rendit moimême plus prudent, et un jour je refusai absolument de mettre à la broche une jeune poule que me porta la marraine d'un riche fermier : Maître Malchus , me dit-elle , je n'ai pas peur des fées du mont Tue-moi ", ni de la dame-blanche du Pont-Mignard ,2; je suis plus méchante qu'elles, je leur tordrais le cou; je n'ai pas non plus peur des loups-garous, je ne sors jamais après le soleil couché; mais nous avons plusieurs jeunes garçons dans la maison, et je crains que cette petite poule soit une petite sorcière qui vient coquelter avec eux ; regardez-moi ce bec frais, ces yeux tendres : il faudrait que vous l'entendissiez quand elle a pondu avec quelle douceur elle chante. J'allais la donner à notre curé pour le mortuaire de ma sœur l5 ; je dois m'assurer, vous le sentez bien , que cette poule n'est pas ensorcelée; visitez-la, je vous prie. Je la visitai bien exactement, après quoi je la lui rendis en lui disant : Ne portez pas cette poule au curé , gardez-vous-en bien ; cependant je ne la crois pas ensorcelée : La voulez-vous manger, me ditelle, vous l'aurez à moitié prix? Non, lui répondisje, l'aurais-je à moins, l'aurais-je pour rien, car je lui trouve certains signes dont la véritable explication passe toute science.

Un beau matin voici venir une autre villageoise; elle entre en se grattant le bras : Maître Malchus, me dit-elle, j'ai été, au marché dernier, voir par

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curiosité les étuves des femmes ,4; en passant ma main sur les divers tuyaux ou conduits de chaleur qui en échauffent le plancher'5, j'ai senti qu'un grillon s'était glissé dans la manche. Je n'ai pu , je ne puis l'en faire sortir , et souvent je sens qu'il tente d'aller plus loin. Tenez , voyez I Mais en même temps, il faut que vous sachiez que tous les jeunesgens du village veulent m'avoir pour épouse; entre autres, il y en a un qui est petit, méchant, laid; c'est celui-là qui s'est changé en grillon. Eh ! messires, quel âge diriez-vous qu'avait cette villageoise qui me consultait? Elle avait seize ans au plus. Eh ! comment vous la représentez-vous? Elle était blanche comme un lis , belle , fraîche comme l'aurore. 0 malheureux magiciens de magie blanche î la loi Cintia16 veut que les avocats soient sans mains ; la loi de nos devoirs , bien plus sévère, veut que nous soyons même sans yeux.

Il est des femmes de qui l'on ne peut dire ni qu'elles ont de bonnes , ni qu'elles ont de mauvaises mœurs. Une de ces femmes, d'une vertu douteuse, entra comme j'étais à écrire sur mon moine noir17: Maître Malchus, me dit-elle, mon mari a la puce à l'oreille ; autrefois , lorsque nous étions couchés dans notre grand lit , il se mettait au milieu , et, suivant l'usage, il faisait mettre son ami à côté de lui 8; maintenant il ne le fait plus : Moi, maître Malchus, continua-t-elle en baissant la tête et en me montrant le derrière du cou, j'ai là aussi une autre puce;

mais la mienne est ensorcelée ; voyez de m'en délivrer : Madeleine, lui répondis-je, les sorciers ne peuvent se réduire jusqu'à la petitesse de la puce ; les femmes seraient trop exposées; elles le sont déjà assez.

Une autre femme, dont la vertu n'était pas douteuse , et vous verrez bientôt dans quel sens , vint me consulter d'assez bon matin. Elle exigea que je fermasse au verrou la porte de ma chambre ; ensuite elle s'approcha, et, pendant quelques instans, elle resta devant moi, rouge, enflammée, comme devant une fournaise, tant elle était embarrassée, honteuse de ce qu'elle avait à me dire. Enfin elle me parla ainsi : Maître Malchus , je ne voudrais pas ëlre damnée du moins toute damnée. Je suis en marché avec le Diable , pour ses trésors et ses plaisirs ; je voudrais, comme un grand officier de la maison du roi , ne lui donner qu'un doigt, que la main21, tout au plus : Léopolde, îui répondis-je, n'allez pas ruser avec le malin esprit , qui est plus fin que vous. Lorsque vous donnez votre main à un époux , il va sans dire que vous lui donnez tout le reste de votre personne ; il en est de même lorsque vous donnez votre main au Diable.

A peu près dans le même temps , la femme de mon voisin Pierre se présenta : Maître Malchus, est-il vrai que mon mari puisse me donner, que je puisse donner mon mari au Diable19 : Non, lui répondis-je, en pareille occasion, quoi qu'on en dise,

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et même quoi qu'on en imprime'0, nul ne peut contracter que pour soi. Mais qu'il tâche de bien se conduire avec vous, et tâchez de bien vous conduire avec lui , afin qu'il ne vous fasse pas, et surtout qu'à l'exemple de tant d'autres femmes, vous ne le fassiez pas donner au Diable ; car dans ces deux cas la donation serait bonne et valable.

Où je connais combien les méchans magiciens abusent le peuple des campagnes , c'est quand , une petite pièce d'argent à la main , les villageois viennent grossièrement me dire : Sorcier, vendez-moi du vent 2I ! Sorcier , vendez-moi de la pluie ! Sorcier, vendez-moi du beau temps, une bonne moisson, debonnesvendanges ! — -Oh! je n'y puis rien. — Si ! vous y pouvez; mais vous faites semblant. Enfin ils sont si importuns que, pour me débarrasser d'eux , je leur dis à tout hasard : Payez vos subsides aux quatre termes, et n'oubliez pas de donner quatre deniers pour la quittance22; ne mangez pas plus de sel que le billet du fermier ne le porte23 : jeûnez au pain d'orge, à l'eau de neige, et payez la dîme de l'ail, du persil24 : pardonnez à tous vos ennemis, et allez faire un pèlerinage à Notre-Dame-de-Réconciliation25 : la première fois que vous mettrez des souliers neufs , versez de l'eau dans tous les bénitiers de la maison20 : léguez des cordes neuves pour les cloches qui sonneront votre glas27. Ils ne le font pas , ou ils le font : et , sans doute, ils le font ; car bientôt après je les vois qui reviennent

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me récompenser une seconde fois , me remercier d'avoir accompli leurs vœux , moi qui n'y ai pas fait plus que la lune , ou plutôt moins que la lune; car enfin la lune peut y avoir fait quelque chose. IN est-on donc pas malheureux, et le plus malheureux, d'être regardé, traité, récompensé comme sorcier , quand on n'est qu'un débonnaire et légal magicien de magie blanche ?

Pensez que les gens de la ville ne se laissent guère moins abuser. Ici, à la petite rue du Renard Bardé28, je les vois entrer clandestinement dans ma maison : Maître Malchus, vendez-moi des procès, de bons procès, comme celui du chapitre de Saint-Etienne contre le doyen de Saint-Urbain 2% me dit un avocat: Vendez-moi, me dit un médecin, de bonnes maladies, des maladies du Nouveau Monde 3o, dont nous tirons aujourd'hui notre meilleur revenu 3|. Vendez-moi des plaies et des bosses, me dit un chirurgien ; et , s'il est possible, des plaies et des bosses du Nouveau Monde; je serai mieux payé, je vous paierai mieux. Un conseiller me demande une présidence : un courtisan la faveur : un archer veut être gendarme : un commis veut êlre receveur : un artisan veut être marchand : un valet veut être maître : un amant veut être époux. J'ai beau leur dire que je ne puis que désensorceler, désenchanter, ôter les charmes, combattre les sorts jetés, ils ne négligent rien pour me gagner; ils me réitèrent leurs prières, me tirent leur bourse, et sûrement c'est comme

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sorcier, même souvent comme grand sorcier; car, en s'en allant , et en me recommandant leurs besoins ou leurs désirs, ils me laissent souvent beaucoup d'argent : peut-on être plus malheureux?

J'ai toujours refusé de faire tourner les sas; croyezvous cependant que je manque d'adresse plus qu'un autre, que je ne sache pas les faire tourner? Non; mais je n'ai jamais voulu m'en servir pour découvrir les trésors cachés 32, que toutefois j'ai presque toujours découverts en interrogeant les héritiers, et en bien raisonnant sur les habitudes du défunt : par ce moyen et par mille autres aussi honnêtes , qui sont mon secret, j'ai remis bien de vieil or et de vieil argent dans le commerce.

Oh ! messires, du moins en ce moment, déplorez nos malheurs avec nous ; la gloire de notre art est méconnue en France, où l'on croit les peuples étrangers plus grands sorciers que nous; on met à leur tête les sorciers d'Italie; car actuellement, en tout et pour tout, toujours l'Italie33: Eh bien ! messires, j'atteste à cette illustre et honorable assemblée que c'est une des plus grandes erreurs de notre temps ; j'ai aussi été l'élève des sorciers italiens; j'atteste que nos sorciers savent tout ce que savent les sorciers italiens , que tout ce que nos sorciers savent , les sorciers italiens ne le savent pas.

D'abord les sorciers italiens adorent les astres 34 ; les sorciers français s'en passent : ensuite les sorciers italiens , bien plus damnables que les sorciers

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français, font entrer dans les moyens de leur art la profanation des sacremens 35 ; et les abominables sorcières de ces pays se changeant en chattes , vont sucer le sang des petits enfans % tandis que la plus méchante sorcière de France prend plaisir à les nourrir de son lait. Les sorciers italiens ne guérissent pas mieux les maladies que les sorciers français. Us ne connaissent pas mieux les herbes; ils peuvent, je l'avoue, en avoir de meilleures et un meilleur clair de lune pour les cueillir. Je dirai plus, si l'huile de ma lampe s'est répandue, si les oiseaux chantent dans mon verger, si les vents soufflent dans ma cheminée % j'aime autant un sorcier français qu'un sorcier italien pour en tirer de bons, de solides présages; et pour l'explication des songes 38 , je me fierais cent fois plus à un sorcier français.

Et cependant , ô honte de la France î on y préfère même les sorciers allemands, même quelquefois leurs élèves , les sorciers des Pays-Bas : Mais que font-ils donc tant dans leurs grandes, leurs solennelles incantations, dont ils se vantent si volontiers? Rien, si ce n'est de retrousser leur pourpoint, de baisser leurs chausses, et de narguer les étoiles, les planètes et surtout la lune 3°.

Eh! vous dit-on, qu'importe aux magiciens de magie blanche la gloire des sorciers? Hommes légers ! Hommes irréfléchis ! leur répondrai-je , si les sorciers ne sont pas habiles , où sera , pour les 3. 21

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vaincre , la difficulté de l'art , la gloire des magiciens de magie blanche ?

Mais ai- je encore autre chose à dire? Ah certainement î JN'y a-t-il donc pas , au jour actuel , tant et plus de gens délibérés, hardis, qui veulent ne croire à rien, pas même à la magie blanche, à la magie noire, à aucune espèce de magie? J'eus dernièrement, dans une riche maison de cette ville, la satisfaction de faire la leçon à un de ces savans , qui m'avait d'abord fort lestement traité : Licencié, lui dis-je , croyez-vous qu'il y ait une petite femme nue, dix fois plus petite que le plus petit grain de millet, qui toujours devient plus grande, plus belle , plus jolie , plus douce , plus gracieuse , qui , parvenue à la grandeur ordinaire d'une femme , saisit enfin l'homme à brasse-corps, et l'entraîne dans l'abîme où il périt ? — Non , je ne le crois pas. — Croyez-vous qu'il y ait une petite bête hérissée de cornes et de griffes, dix fois plus petite qu'un petit grain de millet , qui toujours grandit, et ne cesse de grandir jusqu'à ce que, parvenue à une grandeur effrayante, elle déchire le cœur, les viscères de l'homme, et, après lui avoir fait souffrir mille morts, l'entraîne palpitant dans la tombe? — ■ Je ne le crois pas non plus. — Eh bien ! l'une et l'autre sont continuellement sous vos yeux : l'une est la pensée de l'homme jeune , attachée à la volupté des sens; l'autre la pensée de l'homme malade, attachée à la peur de la mort : Licencié, continuai-je,

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vous qui niez toute espèce de magie , sachez que dans ce monde tout est magie ; magie du jour, qui étend ses couleurs sur les objets; magie de la nuit, qui les noircit; magie de la lune, qui les argenté; magie des quatre saisons , des quatre décorations de Tannée; magie de l'agriculture, des semailles, des moissons ; magie des arts ; magie des sciences ; autres , et cent , et mille autres magies : enfin magie blanche ou naturelle, et magie surnaturelle ou magie noire.

J'eus quelque peine à lui faire entendre les principes de la magie blanche , qu'il ne nia pas ; tandis qu'il entendit assez vite les principes de la magie noire qu'il nia ; je lui dis alors : Mais voudriez-vous donc nier à toute une province qu'elle ait vu pleuvoir du sang40; à toute une autre qu'elle ait vu pleuvoir des pierres4'? Voudriez-vous nier à toute la ville de Saint-Germain-en-Laye qu'elle ait connu un savant personnage, licencié comme vous, qui, la nuit, s'élevait dans les airs, à cheval sur son bastoncel ; qu'il ait été publiquement échafaudé, prêché , mitre , condamné à être renfermé le reste de ses jours dansles prisons de l'évêque d'Évreux42? Croiriez-vous en savoir plus que tout le conseil du roi , qui condamna à être aussi échafaudée, préchée, mitrée une jeune demoiselle de même accoutumée à s'en aller au diable, montée de môme sur son bastoncel43? Certes, vous vous trouverez seul. Dites aussi au parlement , qui a fait ici dans le voisinage un si soleu-

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nel procès aux sorciers et aux sorcières de Provins **f qu'il n'y a pas de sorciers, et vous verrez un peu ce qu'il vous répondra. Ah î j'aurais bien voulu que vous eussiez été chez moi cette année , à la fin de l'été, quand un officier de police, tout échauffé, tout essoufflé , y entra; c'était environ à sept heures du soir; j'aurais voulu que vous l'eussiez entendu : Maître Malchus, à l'aide! à i'aide ! je viens de poursuivre un sorcier, de chambre en chambre, à la tête de douze sergens ; malheureusement il y avait à la fenêtre de la dernière chambre la pointe d'un carreau fendu ; nous avons tout à coup entendu tomber un peu de verre, il s'est fait une ouverture où l'on pourrait à peine introduire le tuyau d'une plume; l'homme a passé par là : Mais, lui dis-je, il fallait partager votre troupe et faire escrimer la moitié de vos sergens, autour de la fente du carreau, à grands coups de hallebarde, sans aucun ménagement. Je n'ai que faire là maintenant ; le sorcier a su son métier; vous n'avez pas su le vôtre.

Cependant le licencié ne voulait pas se rendre ; il ne se rendit pas même quand je lui rappelai l'ordonnance de 1493 relative à la prise de corps et à la saisie des biens des nécromanciens45. Mais enfin , quand je tirai de mon escarcelle une copie authentique d'un contrat fait avec le Diable46, au-dessous de la griffe duquel était la griffe et le paraphe du notaire certificateur , il fut tout stupéfait et resta les yeux et la bouche ouverts.

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Messires , il est d'autres gens qui, tout au contraire du licencié , ne voient partout que de la magie , et, s'entend , de la magie noire. Ce sont ces gens-là qui , sous l'habit de clerc et d'inquisiteur , désolèrent, vers le milieu de ce siècle, la ville d'Arras accusée de sorcellerie : grand nombre de ses habitans furent torturés, suppliciés; d'autres, les plus pauvres, furent fustigés , d'autres, les plus riches, furent obligés d'élever des croix en pierre sur les places publiques, d'en porter d'étoffe blanche sur leurs habits. C'étaient cependant tous bons chrétiens, tous bourgeois paisibles , et peut-être parmi eux y avait-il quelques gens savans, magiciens de magie blanche; mais leurs juges étaient des clercs ou méchans, ou prévenus, ou ignorons, -Ou incapables de distinguer le blanc du noir. Ce ne fut que longues années après que le sire de Beaufort poursuivit et obtint leur réhabilitation au parlement qui rendit un arrêt pour faire chanter des messes , des offices anniversaires, pour faire célébrer des jeux , représenter des comédies , des farces expiatoires^ ; ce qui n'empêchait pas que les cendres d'hommes innocens , et , sans doute , de plusieurs magiciens de magie blanche fussent au vent.

La mémoire de ce jugement inique et de pareils jugemens est venue souvent m'épouvanter et a été la cause que, bien qu'on m'ait proposé une fort belle et noble personne qui appartenait à une des soixante maisons descendant de la fée Meîlusine , et

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qui par conséquent était alliée à celle de Lusignan48, j'ai donné la préférence à une maison où il y avait beaucoup d eau bénite.

Vers la fin de l'été, je me promenais à l'orient de la ville, dans un de ces grands vergers qui ombragent les belles îles formées par les canaux de la Seine, que, pour les besoins des arts, creusa, il y a plusieurs siècles , la main bienfaisante des comtes de Champagne49. En m'approchant des lavoirs, je vis deux jeunes filles qui se jouaient , qui se poursuivaient avec les belles pêches de ces vergers 5o. Bientôt elles se mirent à blanchir le linge. L'une, la plus jolie, la plus adroite, avait commencé à me gagner ; je fis à des personnes que je rencontrai là quelques légères questions sur son compte; on me dit qu'elle était la fille du roi de l'église, ou premier bedeau de la cathédrale5'. Je rentre tout aussitôt dans la ville et vais directement chez le second bedeau que je connaissais un peu. Il me fit le plus grand éloge du bon caractère et de la bonne conduite de Rambertine : c'était ainsi que s'appelait la jeune fille. Le lendemain je retournai chez lui et l'engageai à se charger d'un carcan d'or52 pour la fille et de deux saucissons pour le père. Le même jour il vint m'informer du succès de sa commission; il me rapporta qu'il avait trouvé le père fort occupé à chanter les proses de la prochaine fête ; mais qu'il s'était cependant dérangé avec plaisir pour lui dire : Laisse là ton carcan et tes saucissons; j'aime assez le petit

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sorcier. Peu de temps après , mon oncle et moi allâmes faire la demande de Rambertine. Elle était à Ja fenêtre , elle nous avait vus venir, et, en entrant, nous l'entendîmes fort distinctement appeler son père en lui criant : Mon père ! c'est le petit sorcier et son oncle! Le père de Rambertine fit asseoir mon oncle; Rambertine me fit asseoir: Maître Thommassin , dit mon oncle au roi de l'église , il y a de médians sorciers ; il en faut de bons ; il faut des magiciens de magie blanche: Oui, certainement, répondit-il , oui , il en faut , et plus que moins ! Dans ce moment la cloche de l'église l'appela; nous réglâmes tout de suite sans grands débats la dot, nous fixâmes le jour de la noce. Le peuple ici ne me hait nullement ; et lorsque Rambertine et moi allâmes nous marier, les gens disaient à droite et à gauche dans les boutiques : Ah ! voyez le petit sorcier qui se démène comme un petit diable à côté de sa jolie fiancée. Lorsque *nous fûmes arrivés à l'église , les bedeaux , à cause de mon beau-père, qui était leur chef, répondaient à plusieurs autres couples de fiancés : Non ! c'est inutile , vous ne serez mariés qu'après le petit sorcier. Le prêtre lui-même , lorsqu'il nous aperçut, dit à haute voix : Ah ! tant mieux , c'est le bon petit sorcier. Messires , mettezvous à ma place, être partout, même à l'église , appelé sorcier , moi qui brûlerais tous les sorciers jusqu'au dernier; qu'en pensez-vous? Sommes-nous heureux ? Mais vous me répondez qu'on sait que je

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ne suis que magicien de magie blanche; sans doute, aussi je prends patience. Vous me direz encore que vous trouvez bien que ma femme et ma fille vivent démon état, et que c'est d'ailleurs un étatcomme un autre. Ah! pour cela, non, ce n'est pas un état comme un autre. Il semble qu'un sort y soit jeté , et que d'aucune manière nous ne puissions le désensorceler. Oui, messires, les magiciens de magie blanche, nous sommes presque aussi malheureux dans ce monde que les magiciens de magie noire le seront dans l'autre; nous sommes les plus malheureux.

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