‹ Histoire des Français des diverses étatsChapitre 33 sur 36 · LE NOBLE · texte numérisé non relu

LE NOBLE

Histoire xi.

Personne d'abord n'a vu entrer le sorcier; personne ensuite ne la vu sortir. Lorsqu'on s'est aperçu qu'il avait disparu de la salle , on en a fermé les portes ; on a cherché en riant dans tous les coins ; on a renversé en riant les bancs et les tables ; on ne l'a pas trouvé ; et l'assemblée , riant encore devantage, a repris ses rangs.

Alors messire de Taillefer, vicomte de Troyes in partibus, dans ce sens qu'il a acheté, les uns disent un sixième, les autres un tiers de la vicomte1, après avoir fait plusieurs révérences , toutes plus

XVe SIÈCLE. 329

profondes qu'on n'avait le droit de s'y attendre, a pris la parole et a dit :

Le sort m'a, je crois, accordé ce que les autres états envient le plus au nôtre : des aïeux , un nom et quelques biens pour le soutenir; toutefois vous allez voir que, dans le cours de ma vie, je n'ai guère connu le bonheur.

Messire Rodolphe deTaillefer, mon père, était un de ces gentishommes qui auraient parfaitement gouverné un royaume ; il gouvernait parfaitement sa maison. Pendant tout le temps qu'il a vécu , il n'y a jamais eu d'autre volonté que la sienne.

Il s'était aperçu, durant ma première jeunesse, que le goût général de notre siècle pour les lettres m'avait gagné; il me le reprocha plusieurs fois d'un ton fort sévère; et un jour qu'il me surprit étudiant en cachette un rudiment grec , il me fît donner le fouet jusques au sang. En même temps, ayant fait appeler mon gouverneur, il le gronda sur sa négligence: Martin, lui dit-il, je vous ai plusieurs fois répété que messire deCommines, d'ailleurs bon gentilhomme, s'était fait moquer de lui , pour avoir voulu être savant2. Veillez mieux, à l'avenir, sur votre élève; si vous n'y mettez ordre, il deviendra aussi un de ces jeunes gens de collège qui vous étourdissent de leur nouvelle langue; qui, si vous parlez de guerre , vous interrompent pour vous déclamer cent , deux cents vers d'Homère sur les combats d'Hector ; qui , si vous parlez de chevaux,

vous ramènent par d'autres passages à l'attelage d'Ajax ; qui vous font à tout propos leur signe de la croix en grec, vous disent leur patenôtre en grec, leur credo en grec; qui m'ont forcé mille fois à renfoncer ma tête dans mon chapeau de drap fourré3; ce qui, heureusement alors , achève de me rendre sourd.

A l'instant même, tous mes rudimens , tous mes livres furent solennellement brûlés. Je m'irritais alors contre les ordres de mon père ; je ne pouvais concevoir comment il ne m'était point permis , aussi bien qu'aux autres jeunes gens de mon âge , de faire comme eux mon profit de la prise de Constantinople, d'apprendre comme eux le grec, d'être comme eux savant. Depuis, le bon sens m'est venu, avec l'usage du monde. J'ai reconnu que j'avais tort : j'ai vu que les langues anciennes, aussi bien que les sciences , étaient pour les prêtres , les médecins ou les avocats; et que l'épée, la lance, étaient pour les gentilshommes ; que s'il en était autrement, un état envahirait l'autre , et que ce bel ordre qui règne dans la société humaine serait entièrement renversé.

Dites maintenant si ce n'est pas un malheur, le plus grand malheur, que de ne pouvoir s'instruire quand on en a l'envie ; et il fallait voir quelle était dans ce temps la mienne. Tout ce que je pus obtenir de mon père , ce fut d'apprendre à écrire. C'est beaucoup , me dit-il; car aujourd'hui même,

XV« SIÈCLE. 33i

les jeunes et savans gentilshommes de ton âge savent tout au plus signer leur nom en lettres figurant les lettres imprimées4. Pour moi, ajouta-t-il, je puis me vanter de ne pas en savoir autant : jamais je n'ai donné à ton grand-père le désagrément que tu me donnes de lire couramment d'un bout à l'autre le bréviaire des nobles5.

Messires, il vient enfin , pour nous comme pour vous, le beau printemps de la vie, l'âge des tendres inclinations, cet âge heureux où les cœurs se cherchent , où l'homme prend une compagne. Pour moi cet âge a été rempli d'amertume; c'est que j'étais noble.

Mon père était engagé dans un grand procès. Il m'envoyait souvent à la ville, chez son avocat, qui avait une fille appelée Irène , si fraîche , si belle qu'elle semblait, pour ainsi dire , née de l'imagination d'un peintre. Je la vis ; je l'aimai. Enflammé tous les jours de plus en plus par ma passion , j'eus le courage d'aller me jeter aux genoux de mon père , pour lui demander de m'unir à Irène. Il me repoussa avec indignation :Tu veux donc, me dit-il, passer pour fou et me faire passer pour fou aux yeux de ma famille, aux yeux du public, aux yeux même de la postérité. Il ferait beau voir , dans les siècles futurs, dans quatre ou cinq cents ans d'ici, figurer, au milieu de la généalogie des Taillefer, la fille de maître Guillaume. Mon père sortit ; mon vieux cousin qui demeurait dans la maison , entra :

332 XVe SIÈCLE.

Messire votre père , me dit-il , est dans une furieuse colère contre vous. Laissez-moi vous parler un moment. Essuyez, je vous prie, vos larmes et donnezmoi un peu d'attention. Ce que je vais vous dire, mon cher cousin , vous paraîtra d'abord s'éloigner de votre mariage; mais nous y reviendrons bientôt; et peut-être vous ferai-je entendre raison. Il continua en ces termes :

Dans les annales du genre humain, vous voyez les premiers rayons des distinctions sociales et les premiers rayons de la civilisation percer en même temps la nuit des premiers âges. A la formation des grandes familles , qui précède celle de plus grandes familles , celle des peuples, les prérogatives de l'aînesse indiquent déjà un commencement de distinction attachée à la naissance. Ensuite les premières classifications des hommes se font remarquer dans les plus antiques monarchies. Ce qui, dans l'histoire ancienne, doit surtout fixer l'attention, ce sont les familles sénatoriales; vous les remarquez dans les républiques de Rome et de Carthage. Les Romains, à qui leurs institutions donnent l'empire du monde, ne se contentent pas d'une seule noblesse , ils en instituent deux , la grande et la petite, celle des patriciens, celle des chevaliers. Ce peuple , en entrant dans les Gaules , y trouve la distinction des citoyens. Les fiers Gaulois devaient avoir et avaient une noblesse6; et quand le christianisme y pénétra, il fut obligé,

XVe SIÈCLE. 335

malgré ses maximes de fraternité et d'égalité, de respecter cette institution. Les Francs , à qui nous voulûmes bien laisser conquérir notre pays, appuyèrent les fondemens de leur monarchie sur le grand corps de cette noblesse, qui en s'accroissant et en s'illustrant de l'agrégation de l'armée victorieuse , accrut et illustra la monarchie naissante7. Dès lors, comme aujourd'hui, la noblesse remplit seule les armées ; et les noms de barons , d'hommes par excellence , d'hommes d'armes , de marquis , d'hommes de cheval , de comtes , de compagnons de guerre , de ducs, de chefs8, deviennent dans l'état les titres les plus honorables.

Aux siècles suivans, la noblesse invente les armoiries , les décore des plus riches couleurs , en fait les éclatans étendards des batailles, et part pour les guerres lointaines des croisades9, où elle est sur le point de rendre au christianisme le berceau de notre religion, et aux arts leur antique patrie10; elle revient pour défendre la France contre les Anglais, qui en trois ou quatre siècles finissent par conquérir le royaume; mais qui, pour n'avoir pu conquérir la noblesse V, sont par elle attaqués, poursuivis et enfin jetés dans la mer. Depuis, elle a porté au sommet des Pyrénées et des Alpes ses forêts de brillantes lances12; le monde en a été ébloui. La gloire et la considération qu'elle s'est acquises protègent l'État au dehors, tandis qu'au dedans sa présence seule maintient partout l'ordre et la police13. Mon cousin,

la noblesse est la force de l'État ; ne l'affaiblissez point par une alliance qui est contre nos mœurs et nos usages. Votre Irène est belle, est jolie, je le veux bien; mais elle n'est pas gentie-femme '4. Yous feriez son malheur; elle se trouverait toute déplacée dans votre famille. Ses enfans la renieraient, aussitôt qu'ils seraient en âge déraison. Mon cousin, voyez le blason de vos enfans ! ayez pitié de vos enfans ! Quand j'étais clerc, car j'ai pu l'être puisque j'étais né cadet, je me souviens d'avoir lu alors dans les livres que l'homme portait au dedans de lui des ennemis dont il ne pouvait se défendre ni avec Fépée , ni avec le bouclier. Vos ennemis , mon cousin , vous les portez aussi au dedans de vous , ce sont vos sentimens trop tendres. Un gentilhomme doit vaincre les ennemis de toute espèce ; réfléchissez, et vous changerez.

J'étais au désespoir ; je voulois être uni à Irène. Depuis j'ai reconnu combien ma raison était encore jeune; j'avais tort, je l'avoue; mais je n'en étais pas moins malheureux.

A quelque temps de là, mon père m'emmena avec lui en voyage. Chemin faisant , il me dit : Tu veux être marié, je le veux bien; mais je veux que ce soit d'une manière convenable et avantageuse. Tiens, vois-tu devant nous ce grand château qui couvre le haut de la montagne , c'est le chef-lieu d'une châtellenie, dont on te destine l'héritière. Nous avançons, nous arrivons. Plusieurs pont-levis s'abaissent;

XVe SIÈCLE. 335

plusieurs herses se lèvent ; nous entrons. Je croyais voir un de ces trésors de beauté qu'on garde derrière vingt portes de fer; mon espérance enchantée nie montre déjà une de ces jeunes princesses de roman, riches, nobles et belles. Il entre une demoiselle dont on se hâte de dire 1 âge de dix-huit à vingt ans, car elle paraissait en avoir trente-huit à quarante. Je cachai le plus promptement que je pus mon étonnement ; et, m'étant un peu remis, je parvins à rendre ma bouche assez polie pour n'être accusé que de timidité.

En retournant chez nous, mon père me dit: Cette jeune personne, je lai vu, ne vous plaît pas; je veux quelle vous plaise et que vous l'aimiez, m'entendez-vous !

Peu de jours après il fit assembler les parens et les amis de la maison, pour les consulter sur ce projet de mariage. Plusieurs personnes y trouvèrent des inconvéniens et firent d'autres propositions.

Un de mes oncles maternels dit qu'il se croyait sûr de me faire donner la jeune Dumoulin ; âge, fortune, naissance, répétait-il, tout se trouve assorti. Mon père ne répondait rien. Mon oncle le pressa un peu vivement, car il était parent de la jeune personne. Mon père rompit alors le silence avec un éclat de voix qui fit retentir les voûtes de la salle : Beau-frère, lui dit-il , jamais votre parente ne me sera rien. Je sais bien que dans sa famille il y a plus de quatre cents ans de noblesse ; mais la lige en est

356 XVe SIÈCLE,

vicieuse. Vers Tan neuf cent ou mille, au plus tard, les noms commencèrent à être héréditaires15. Les nobles prirent le nom de leurs fiefs, les bourgeois ceux de leur état , de leur profession , de leur métier. Les Dumoulin sont des meuniers; je ne veux pas m'enfariner. Vainement mon oncle insista, en disant que la demoiselle était belle comme un ange, et que durant quatre cents ans la famille avait bien eu le temps de secouer sa farine. Mon père garda de nouveau le silence et rien ne put le faire rentrer en discussion.

D'autres parens, d'autres amis proposèrent d'autres demoiselles; mais mon père, qui tenait obstinément à l'héritière de la châtellenie , répondait à l'un : Dans cette maison il y a, j'en conviens , beaucoup de seigneuries, qui donnent beaucoup de blé, de vin, de beurre, d'œufs, de volaille, de veaux, de moutons, de fruits, de cire, de miel, d'argent; mais tout cela n'est que rentes foncières16, avec une petite justice toute bourgeoise, où l'on ne peut que faire assigner pour les paiemens7, où l'on ne peut faire fouetter un chat. Il n'y a, il ne peut y avoir ni tours, ni créneaux. La demoiselle a des mœurs, j'en suis bien aise : c'est une des conditions d'un bon mariage ; mais que me font les mœurs sans créneaux ?

Il disait à un autre : Là , j'en conviens, il y a des seigneuries plus nobles ; il y a une basse justice fort belle, étang, moulin banal. La demoiselle peut amender les bourgeois jusqu'à sept sous et les no-

XVe SIÈCLE. 537

blés jusqu'à cinq18; elle a droit de tutelle et de curatelle; elle fait poser les bornes19; mais sa justice est toute civile20; elle n'a pas justice à sang.

Il disait à celui-ci : Pour mademoiselle Mathiide elle a justice à sang, je le sais , car elle a moyenne justice ; mais elle ne peut avoir de fourches pâtées '; moi, quand j étais gentilhomme à marier, quand j'allais voir une héritière, je ne la trouvais guère jolie , s'il n'y avait sous ses fenêtres deux belles fourches pâtées , deux belles fourches patibulaires.

Dans la maison dont vous parlez , il y en a , répondait-il à celui-là ; mais elles ne sont qu'à deux piliers23, tout comme les miennes. La demoiselle a comme moi haute justice, ni plus ni moins; son juge, comme le mien, peut bannir, déporter, faire pendre , faire brûler. Elle a, comme moi, la haute police; elle donne, comme moi, la permission de faire des assemblées, de jouer à barres, à la paume, de mettre des enseignes pour vendre du vin, de faire rouir le chanvre dans la rivière" ; mais il faut, autant qu'il est possible, que les familles aillent toujours en croissant. La terre de l'héritière que je veux donner à mon fils est une châtellenie qui a justice à trois piliers21 et qui peut l'avoir à six , car elle peut être érigée en baronie a5, puisqu'il y a ville close, chapitre, hôpital, hôtel-dieu, forêt et neuf terres hommagères26.

Là finirent les observations; mon mariage fut arrêtée l'unanimité des voix ;et peu de temps avant 5. 22

qu'il fût fait, la châtellenie de cette héritière ayant été érigée en baronie , mon contrat fut passé en présence de douze notaires ; car le baron peut en avoir ce nombre dans ses terres; tandis que le châtelain ne peut en avoir que six; le seigneur haut justicier un27.

Tant d'autres beaux droits appartenaient à ma femme, qu'il me fut impossible de ne pas l'aimer. Notre mariage fut d'ailleurs plus heureux que je devais m'y attendre. J'ai eu un assez grand nombre d'enfans, tous fort beaux, tenant tous de mon père et de mon grand-père.

J'aime et je dois également aimer tous mes enfans; je voudrais, comme vous, leur laisser mon héritage , par égale part ; mais les lois m'en empêchent. Noble fils aîné succède à tous les fiefs. Les cadets ont des alimens 8.

Parmi nous un grand seigneur exerce une juridiction souveraine dans sa maison. Ma fille aînée, sage et vertueuse comme sa mère, a été plusieurs fois sur le point d'être tuée à coups d'épée, étranglée ou noyée par son mari jaloux29. Souvent elle est enfermée dans une haute prison de son château. Je connais la terrible situation de ma fille et je n'y puis rien; en pareil cas vos filles n'ont guère à craindre de leurs maris que quelques coups de poing, quelques soufflets, que la plupart du temps elles leur rendent.

Ce n'est pas tout, mes chers sires , si vos enfans

XV* SIÈCLE. 35g

ont des défauts, convenez-en , le souvenir en meurt avec eux. Dans nos familles, au contraire, il vit durant plusieurs siècles. Depuis combien de temps ne dit on pas, et combien de temps ne dira-t-on pas encore :

Dissolution des Castellane ;

Malice des Barras ;

Inconstance de Baulx ;

Envieux de Candole;

Tricherie des Dubreuil;

Déloyauté des Beaufort ;

Vanterie des Boniface30.

Je sais bien qu'aujourd'hui ces familles peuvent avoir, et ont , sans doute, les qualités opposées à ces défauts, qui ne sont plus que d'anciens titres de noblesse dont les généalogistes se sont emparés ; s'il en était autrement , vous en conviendrez, nous serions trop malheureux.

Quelques années après mon mariage, je fus obligé de relever mon grand vieux château. Quelle différence entre réparer son château et réparer sa maison. Ah! si vous le saviez par vous-mêmes, vous n'envieriez pas alors notre sort ; vous le donneriez au diable , que vous n'aimez guère.

A peine mon château était fini en dehors et en dedans qu'il fallut le quitter; le tambour, la trompette du ban se firent entendre en même temps. Messires, il n'y a rien que la noblesse doive autant détester, autant aimer que le ban qui la force à

abandonner sa famille, ses biens, à s'habiller, à se monter, à s'armer uniformément*1, à emprunter, k se ruiner; qui la force à faire la guerre, à montrer sur le champ de bataille la couleur de son sang, à disputer de courage, de valeur, d'expérience et d'habitudes militaires avec les troupes permanentes32, à prouver la supériorité de l'antique institution de l'armée , formée des possesseurs des fiefs , sur la nouvelle institution des compagnies d'ordonnance. Messires, cette nouvelle institution, qui met entre les mains du roi la force de la noblesse et ne l'en retire plus, est un de nos plus grands malheurs : c'est même notre plus grand malheur, suivant un de nos vieux gentilshommes qui me disait qu'on y renoncerait à nos premiers désastres ; et Dieu veuille, ajoutait-il dans un généreux et patriotique élan, nous affliger un peu, et bientôt, si c'est pour notre bien.

A un de ces bans si nombreux qui furent convoqués sous Louis XI Vjc fis connaissance avec deux bourgeois, deux beaux-frères, deux possesseurs de fiefs qui leur étaient venus par leurs femmes. Tous les deux portaient envie à notre état, ou du moins l'enviaient; tous les deux voulaient s'anoblir.

Le plus pressé vint me trouver. Je remarquai d'abord avec plaisir que , bien qu'il fût homme de robe, le métier de la guerre ne l'avait pas rebuté : Beau compère , lui dis-je avec l'intérêt que l'on doit à un brave et galant homme , vous me faites

XVe SIÈCLE. 341

l'honneur de me consulter; vous voulez être noble; eh bien ! dès ce moment il faut vivre noblement , ne rien faire , renoncer à tout travail , surtout à celui de plume; cent fois mieux vaudrait tenir le marteau , et mille fois mieux tenir le manche de la charrue.

Ce bourgeois était avocat du roi au bailliage ; il s'empressa d'aller faire sa démission entre les mains du bailli, qui ne lui fit pas d'observation, qui ne lui dit rien, qui ne cessa de sourire.

Il vint de nouveau me trouver, et je lui donnai encore quelques avis.

Vous vous habillez , lui dis-je , vous habillez votre femme comme bon vous semble; il me faut, moi, me vêtir de velours, et vêtir ma femme de salin M ; il vous faudra en faire autant.

Il vous est loisible d'aller sur une mule, sur un cheval de bât ou de labourage; il faut que je sois monté sur des roussins de prix , sur des chevaux couverts de housses armoriées 35,

Il vous convient, ajoutai-je, de n'avoir que le nombre de valets et de domestiques nécessaires , et pas d'autres; à moi, il m'en faut encore pour la représentation, et comme à moi, il vous faudra aussi des coureurs, des piqueurs, des pages 36, qui ne feront rien , ou qui feront pire.

Le service de votre table d'avocat du roi est à changer; il faudra qu'elle offre toujours des lapereaux , des perdrix , des paons %; et le plus sou-

34a XVe SIÈCLE,

vent qu'il sera possible , il faudra quelle soit décorée de pièces de cerf, de sanglier, ou d'autres nobles venaisons un peu faisandées , dont le fumet se fasse sentir à la porte.

Vous aimez la chasse, je le sais; car autrement il vous faudrait l'aimer : ainsi vous n'aurez qu'à armorier le collier de vos chiens38, à attacher une sonnette à celui de vos faucons 3p; après quoi vous pourrez, comme noble, tendre aux perdrix40; mais ce n'est que comme seigneur que vous pourrez tendre aux grands oiseaux, chasser aux grosses bêtes4'; et n'imaginez pas qu'il vous soit permis de n'être guère jaloux de ces droits : car si le trône de Louis XI a chancelé, ce n'est pas lorsqu'il a fait couper la tête à Jacques d'Armagnac ou au connétable Saint-Pol4% c'est lorsqu'il a fait enlever nos filets, nos instrumens de chasse43.

Il faudra dépenser en visites continuelles à recevoir et à rendre , en fêtes continuelles à recevoir et à rendre; en outre, vous aurez à faire avec des nombreux hôtes de tous les pays 44, avec leurs chiens, leurs chevaux toujours affamés.

Surtout, il faudra dépenser en généalogies, en longs rouleaux de parchemin , que vous serez tenu de faire à grands frais écrire et peindre 45 ; car enfin vous ne pouvez croire que votre généalogie soit plus facile à faire que celle d'un autre, quand on aura besoin de prouver que votre grandpère, mort pacifiquement en demandant pardon

et pardonnant à tout le monde46, est mort en fureur sur un cheval bai-brun, i'épée à la main, au champ de bataille de Poitiers; quand on aura besoiu de prouver que votre père, porté à l'église dans une belle bière chargée de. trois gros pains de cire chacun de cent livres 4?, enterré au son de toutes les cloches, au milieu des confrères de toutes les confréries, à une des plus honorables places du cimetière de sa paroisse, a été jeté dans une des trois énormes fosses ouvertes après la bataille d'Azincourt 48. Et comptez de plus qu'il ne suffît pas que votre généalogie soit faite , qu'il faut encore qu'elle soit rimée; car lorsque vos enfans auront entendu ceux des autres leur réciter ces couplets généalogiques :

Jehan d'Aubigné fut emprés successeur, Qui espousa , je suys de ce bien seur, De Poce Jehanne aux nopces fus assis , L'an mil trois cens soixante avecqucs six.

Puys Franczoys , pour certains vous rapporte , Print à famé Marie de Laporte , L'an mil troys cens et quatre vings et huyt , Comme depuys chascun dire l'ouyt.

Des dessusdiz est descendu Franczoys , Qui espousa , environ celuy moys D'aoust mil quatre cens neuf et quarante , Marie de Lahaye , ce n'est mente 49.

Vous ne voudriez pas qu'ils fissent alors comme

344 3af* SIÈCLE,

les cnfans des bourgeois qui ne pouvant réciter à leur tour et ne voulant pas demeurer la bouche cîose , se prennent aux cheveux , se battent à coups de pieds et à coups de poings avec ceux des nobles.

S'il meurt un -de vos parens, vous n'êtes pas obligé, comme avocat du roi, vous serez obligé comme noble , de lui commander une oraison funèbre 5o.

S'il vous naît des enfans, au lieu que vous pouvez les mettre sous la puissante protection des plus grands saints, vous ne pourrez leur donner alors que les patrons des nobles : Robert , Hugues , Aïbert , Odon. Il y a même dans cette province une famille qui se croit obligée de faire toujours porter à l'aîné le nom d'un Turc, de Saladin ,l.

Vous êtes d'ailleurs civil, doux, affable; vous devez être haut, fier.

Vous êtes d'ailleurs bon ; vous devrez être quelquefois dur, même méchant, pour ne pas préjudicier à des droits honorifiques qu'un bourgeois laisserait volontiers perdre. J'ai un fief où il m'est permis de tuer à coups de bâton la volaille des paysans. Je le fais au moins une fois tous les trente ans , afin de prévenir la prescription ; les paysans ne m'en veulent pas de mal ; ils savent bien que je suis obligé de le faire; je leur donne six deniers par tête de volaille que j'ai assommée 52 : ils savent bien que, sans nuire aux honneurs de mon fief ^ je ne puis leur donner davantage.

XVe SIÈCLE. 345

J'ajoutai encore beaucoup, et j'aurais encore pu ajouter davantage. Enfin je terminai ainsi : Beau compère, ce mot de vilain qui, mal à propos, vous humilie, les clercs vous diront qu'il n'est pas ce que vous croyez ; il ne signifie que villageois, habitant de village; et en même temps ils vous diront que ce mot de gentilhomme dont vous désirez vous honorer, signifiait autrefois homme mécréant; les infidèles, les mécréans étaient les gentils 53.

L'avocat du roi s'en alla fort mécontent , et je me doutai que je m'en étais fait un ennemi; Ah! me dis-je, sera malheureux le plus malheureux, sera noble qui voudra ; quant à moi , j'ai bien assez de gens qui ne m'aiment pas , sans aller gratuitement en grossir le nombre.

Aussi quand l'autre beau-frère vint me consulter, je le reçus avec le cérémonial usité entre nobles , quoiqu'il ne fût pas même avocat du roi, qu'il ne fût que simple avocat au bailliage. Je le fis asseoir sur mon grand faudesteul H, je l'appelai messire; et après l'avoir attentivement écouté de l'une et de l'autre oreille aussi long-temps qu'il voulut parier, conclure, se résumer, je lui répondis que le corps de la noblesse serait très flatté de se voir agréger un homme qui, comme lui, avait été si bon fils, était si bon père, si bon ami, surtout si bon voisin : De mon côté , me répondit-il , je me sentirais fort honoré d'entrer dans le patriciat français; mais, ajouta-t-il , je serais obligé à bien des choses qui ne

346 XVe SIÈCLE,

me plairaient pas ; entre autres, je serais obligé d'avoir toujours l'épée pendue à mes chausses, et il nie paraît que cela serait fort embarrassant lorsque je donne à manger à mes pigeons, ou que je range les pots et les bouteilles dans ma cave : Oh! lui répondisse , vous pourrez poser l'épée quand il vous plaira , il vous restera encore assez d'autres marques distinctives.

Vous serez habillé de rouge 55, cela vous distinguera comme l'épée.

A la procession, vous marcherez après le clergé, avant le tiers-état 56, et cela vous distinguera comme

1» r ' epee.

Aux assemblées communales, vous donnerez votre voix après le clergé, avant le tiers-état 7, et cela vous distinguera comme l'épée.

Aux états provinciaux, du moins aux états provinciaux de plusieurs provinces, l'entrée vous sera due 58, tandis que les gens du clergé qui ne sont pas dignitaires , les gens du tiers-état qui ne sont pas députés des villes ou de la magistrature resteront à la porte 5% et cela vous distinguera comme l'épée.

Vous ne serez sur le rôle des tailles, des aides, de plusieurs autres subsides que pour ne pas payer 6o, et cela vous distinguera comme l'épée.

Quand vous passerez un bac , le péager ne vous demandera rien 6|, et cela vous distinguera comme

1» r r epee.

XVe SIÈCLE. 34;

Ce sera un autre qui durant les froids de l'hiver fera le guet aux tours; ce sera un autre qui gardera les remparts 6*; vous ne serez tenu qu'à dormir bien chaudement dans votre lit, et cela vous distinguera comme l'épée.

Jamais vous n'aurez rien à démêler avec le fermier du four, du moulin , du pressoir banal; vous serez partout exempt des banalités 63 , et cela vous distinguera comme l'épée.

Il y a des terres , où dès que la fauchaison commence , on voit les habitans se présenter au fermier, tous la faux sur l'épaule; il y en a d'autres où dès que la moisson commence, on les voit se présenter au fermier, tous la faucille sur l'épaule 6j : vous ne vous présenterez point, et cela vous distinguera comme l'épée.

Il y a aussi des terres où, à la Saint-Jean, on voit tous les habitans porter au fermier, les uns une écuelle de bois , les autres une saucière de bois 65 ; vous ne porterez rien, et cela vous distinguera comme si vous portiez l'épée.

Lorsque vous aurez un procès, vous franchirez un, deux degrés de juridiction; vous vous présenterez toujours en première instance devant le juge royal 66, et cela vous distinguera comme l'épée.

Dans un acte, où un bourgeois s'obligera pour vous, où vous vous obligerez pour un bourgeois, il sera , en cas de non exécution des clauses, mis en

348 XVe SIÈCLE.

prison : vous n'y serez pas mis % et cela vous distinguera comme l'épée.

Dussiez-vous tout l'or de l'ancien et du nouveau monde, vous ne pourrez être mis en prison pour dettes 68, et cela vous distinguera comme l'épée. On pourra saisir vos meubles : on ne pourra saisir votre cheval69, et cela vous distinguera comme l'épée.

Si vous commettez , avec un bourgeois , un délit qui comporte une peine pécuniaire , il y a des villes où la peine sera fixée pour le bourgeois, où elle ne le sera pas pour vous70, et cela vous distinguera comme l'épée.

Si vous commettez avec un bourgeois un délit criminel, il y a encore des villes où la loi prononce des peines corporelles contre l'un , des amendes pécuniaires contre l'autre71 , et cela vous distinguera comme l'épée.

Enfin si vous êtes, pour crime capital, condamné à mort avec un bourgeois, on le pendra, on vous coupera la tête72, et cela vous distinguera comme epee.

L'avocat du roi n'était pas revenu , l'avocat au bailliage ne revint pas non plus, et je compris que je m'étais fait encore un ennemi. Je n'en doutai pas dès le premier moment que je le rencontrai : Tous voulez, me dit-il, que je sois noble ; et mon fils, qui de toute ma famille a le plus de bon sens, ne le veut pas ; car il est marchand , et avant tout, il tient à son état : Messire , lui répondis- je , on na

XVe SIÈCLE. 349

perd sa noblesse que par dégradation7', ou par dérogeance74, votre fils pourra continuer son commerce sans déroger ; il sera noble vivant marchandement15 : Oh ! me répliqua-t-il, je ferai toujours la même différence entre un marchand noble et le sire de Taillefer qu'entre un des receveurs des deniers publics, vicomte en Normandie^6, et le vicomte de Turenne : Messire de Taillefer, ajoutat-il, vous êtes, suivant mon fils, dans l'état le plus malheureux ; cet état a pu convenir à mon fou de beau-frère 5 l'avocat du roi; mais un avocat plaidant ne se laisse pas ainsi prendre.

L'avocat au bailliage s'en alla aussi mécontent que l'avocat du roi : Comment donc s'y prendre , me dis-je, pour ne pas se faire d'ennemis? C'est en ne donnant de conseils d'aucune sorte. Je me le promis, et vous allez voir que je me tins ma promesse.

Un beau matin que le pont-levis avait à peine été baissé , entre dans mon château une veuve , parente de mon fermier, bonne , excellente femme au possible , mais vaniteuse à proportion : Monseigneur, me dit-elle avec la politesse et l'adresse de son sexe , je suis riche ; je voudrais être noble , afin que mes enfans fussent nobles; ma mère l'était, la grand'mère de feu mon mari l'était aussi. Quels sont en France les divers anoblissemens ? conseillezmoi : Marie-Jéhane, lui répondis-je , il y a d'abord l'anoblissement de cloche77; mais, vous en conviendrez, vous ne pouvez être officier municipal.

35o XVe SIÈCLE.

Il y a l'anoblissement des cours financières78, des cours judiciaires79; mais vous ne pouvez être maître des comptes, conseiller à la cour des aides, conseiller au parlement, juger les procès écrits ou plaides80; les femmes , quoique vous vous mêliez de beaucoup de choses , vous ne pouvez vous mêler de celles-ln. Il y a aussi l'anoblissement par le service militaire de fiefs8'; mais les femmes , vous ne pouvez endosser le harnais, montera cheval, desservir un fief. Il y a enfin l'anoblissement par lettres du roi; mais cet anoblissement est souvent ignoble, car il est souvent à prix d'argent, ordinairement à cent livres s\ Maintenant je suppose, ce qui est très possible, qu'à force d allées, de venues, de belles salutations, de belles révérences, vous obteniez des lettres d'anoblissement; alors, pour être valables , vos lettres doivent être enregistrées à la chambre des comptes, qui ordonne toujours, comme condition préparatoire, une enquête sur la quantité et la nature des biens, sur la parenté, sur le nombre des enfans de l'anobli 83 : sachez d'ailleurs que ces lettres doivent être motivées ; celles des hommes sur des actions d'éclat , celles des femmes sur une vertu éclatante 84 ; et d'avance voyez la chambre des comptes mettre ses lunettes , examiner votre vie de fille, de femme, de veuve, et ensuite demander aux habitans de la ville ou du village s'ils sont opposans à votre anoblissement85, c'est-à-dire, si votre conduite de fille, de

femme , de veuve a toujours été belle et bonne. A votre place, je craindrais encore moins les lunettes de la chambre des comptes, quelque nettes quelles fussent, que les méchantes langues du village : du reste , ajoutai-je , vous n'aurez pas mon avis, car je me suis brouillé avec un avocat pour lui avoir dit non , avec un autre pour lui avoir dit oui; ainsi je ne vous dirai ni oui ni non, vous vous conseillerez vous-même.

Messires, qui m'écoutez en ce moment, enseignez-moi , je vous prie , comment faire quand on a une terre en Picardie près du Calaisis , pour n'avoir pas son château dans le voisinage de celui d'un Anglais, et comment faire aussi, quand on est gentilhomme français pour ne pas être hospitalier? or je suis dans ces deux cas. Celte année, au printemps, étant allé passer la belle saison dans ma terre, je liai connaissance avec un gentilhomme anglais, mon voisin, qui m'amena ses deux hôtes, un gentilhomme allemand et un gentilhomme polonais ; je les retins le plus long-temps, et leur fis la meilleure chère qu'il me fut possible. Nous parlâmes , comme vous le pensez bien , des diverses noblesses de l'Europe. Nous disputâmes; tantôt j étais le plus fort , et malheureusement tantôt je ne l'étais pas.

Ovous, qui portez envie à notre état, mais qui aimez la gloire de la France , combien alors n'auriez-vous pas donné pour que les nobles nous ne

fussions pas les plus malheureux , pour que nous

eussions alors plus de privilèges, plus d'honneurs?

Le gentilhomme anglais m'avait le premier entrepris , je lui répondis que si en France la noblesse n'avait pas \ comme en Angleterre , de pairie formant un des trois pouvoirs législatifs"6, la noblesse y formait aux états-généraux un des trois états , et que par conséquent elle entrait , comme quatrième pouvoir, dans la confection des lois; qu'il n'y avait donc que la différence du tiers au quart. Mais il sut très bien me dire que nos états-généraux n'avaient pas le droit de faire les lois , qu'ils n'avaient que le droit de se plaindre au roi des lois faites87. A cela je n'eus rien à répondre ; je ne répondis rien , et quand on ne répond rien , parce qu'on n'a rien à répondre , est-on heureux ? je vous le demande.

Je répondis au gentilhomme allemand : Messire , jamais je ne vous accorderai que la noblesse française n'ait plus maintenant le même lustre. Nesubsiste-t-elle donc pas la maison de Montmorenci , dont la devise héraldique est connue dans toute la chrétienté : Dieu aide au premier baron chrétien™? Ne subsiste-t-elle pas aussi la maison de Rohan, dont la devise n'est pas moins connue : Duc je ne daigne; Roi je ne puis; Rohan je suisHi)? En Dauphiné, n'y a-t-il pas les seigneurs Pilate90, les plus anciens gentilshommes du monde s'ils sont vrais Pilâtes ? En Champagne , n'y a-t-il pas les hoirs Meusniers , qui d'aucune manière ne peuvent déroger , quelque lu-

crative, quelle que soit leur profession9? N'avonsnous donc plus les Armagnacs, les Foix, les Laval, les Vendôme qui, dans les cérémonies, marchent avant le chancelier9* ? Comment la noblesse française serait-elle maintenant moins décorée , puisqu'en France il y a maintenant plus de hauts titres ? Il y a dix-huit ducs, autrefois il n'y en avait que trois. Aujourd'hui, quel grand nombre de comtes ! il y en a quatre-vingts93 ; et de vicomtes ! et de barons, le nombre en est bien autrement grand ! Nous pouvons dire à messires les Polonais, aussi bien que vous, messires les allemands , que nous avons deux palatinats , celui de Hainault9* et celui de Champagne95; et enfin puis-je omettre les douze pairs qui assistent couronnés , l'épée nue , au couronnement des rois96? Comment serait-il encore vrai que la noblesse française n'eût plus d'aussi beaux fiefs, puisqu'elle en possède qui s'étendent sur plusieurs provinces ; je nommerai la vicomte de Turenne97; je nommerai encore la vicomte de Rohan , de laquelle seize cents nobles feudataires relèvent9*; et enfin je demanderai : Où et dans quel pays , si ce n'est en France , y a-t-il un fief qui appartienne à la Sainte-Vierge, et dont le roi, comme roi, soit vassal 9? où et dans quel pays, si ce n'est en France, y a-t-il , outre un si grand nombre de fiefs-souverainetés100, de fiefs-principautés01, un fief-royaume comme celui d'Yvelot1 ca? fief d'ailleurs d'autant plus honorable qu'ilest plus petit, et que, pour l'étendue,

354 XVe SIÈCLE,

je ne le changerais pas contre une seule de mes terres °3: Soit, soit, répondit le gentilhomme allemand, je vous accorde tout ce que vous avez dit et tout ce que vous pouvez dire ; car tout cela n'empêchera pas qu'en Allemagne nous n'ayons six cents états souverains104 et deux mille maisons de noblesse immédiate qui ne relèvent pas de leur prince, mais de l'empereur105. Je n'avais rien à répondre, je ne répondis rien; et alors, je le répète, on n'est guère heureux , ou si vous voulez , l'état où l'on est ne lest guère.

Je répondis , et , à la vérité , je pus répondre plus heureusement au gentilhomme polonais; il nous avait souvent interrompus en me disant : Allons au fait, mais allons au fait. Lorsque son tour de parler fut venu , il me répéta encore ces mots : Allons au fait, mais allons au fait. Vous avez en France dégradé l'antique et vénérable féodalité; c'est en France qu'a commencé ce débordement de rachats , de manumissions, d'affranchissemens , de libertés106 , qui désanoblitrEurope.Toutefois l'Allemagne l'a un peu arrêté107, et nous l'avons entièrement arrêté en Pologne08, où la féodalité est aussi fraîche qu'elle l'était sous notre glorieux roi Boleslas. Le gentilhomme allemand interrompit le gentilhomme polonais pour lui dire de me demander si en France nous étions maintenant maîtres dans nos fiefs, dan& nos châteaux , si nous avions le droit de nous faire la guerre, de tuer, de brûler, sans être poursuivis

comme meurtriers, comme incendiaires. Nous avons conservé , nous, ces droits, ajouta-t-il fièrement en s'adressant à moi; nous sommes restés maîtres chez nous : à la diète , lorsque nous nous asseyons sur les bancs de nos collèges, nous portons notre tête aussi haut que celle de l'empereur1 9 : Et nous, me dit le gentilhomme polonais , nous sommes une république de cent mille rois, tant que nous n'en avons pas élu un; et quand nous en avons élu un , c'est alors un royaume où les nobles ne font pas comme en France la cour au roi , mais où le roi fait la cour aux nobles'10.

Que répondre ? Je vous assure qu'à ma place il y avait de quoi être embarrassé , et je l'étais.

Toutefois, après avoir passé et repassé la main sur le front, je m'encourageai, et bientôt les paroles et ensuite les raisons me vinrent : Messires, répondisse à ces deux gentilshommes, il ne vous manque guère que d'ajouter qu'en France il n'y a plus de grands vassaux11, pour que l'accusation des autres noblesses de l'Europe contre la nôtre soit complète, pour que vous ayez pris contre nous tous vos avantages ; mais toutefois il me semble qu il y a en notre faveur encore un peu à dire.

D'abord je suis bien loin de nier ce que nous devons à l'ancienne féodalité; aussitôt qu'elle a régi l'Europe, l'Europe, devenue essentiellement guerrière, a été sauvée de l'invasion des barbares ; mais on est obligé de l'avouer , plusieurs parties de l'an-

556 XVe SIÈCLE,

cien édifice féodal étaient trop grossièrement maçonnées, et pesaient d'un poids trop lourd sur le quinzième siècle pour qu'il ne voulût pas s'en alléger : le servage achève tous les jours de disparaître'17. Nos fiefs, au lieu d'en être dégradés, en sont plus nobles ; nous sommes seigneurs d'hommes libres.

11 est vrai aussi que nous avons remis au roi notre droit de nous faire la guerre 1!'; nous avons voulu conserver tout notre sang à l'état; nous avons voulu qu'il ne fût plus versé sur de petits champs de carnage, qu'il ne le fût que sur les glorieux champs de bataille.

Il est vrai aussi que nous n'avons plus de grands vassaux : je dois même ajouter que nous n'en aurons plus, bien que les grands fiefs ne cessent de subsister ; et tant mieux , la noblesse tout entière se trouvera plus près du trône, sans qu'elle se soil élevée , sans qu'il se soit abaissé.

Messires les Allemands, dis-je au gentilhomme allemand , vous êtes encore au quatorzième siècle , et vous, messires les Polonais, vous êtes encore au treizième. iNous y avons été aussi, et vous passerez par tous les chemins où nous avons passé. Yaut-il mieux marcher les premiers, vaut-il mieux marcher les derniers ? certes, nous Français, nous aimons mieux l'un que l'autre.

Répondis-je bien, messires, avais-je mieux à répondre? je vous en fais juges; et ici au milieu de

XVe SIÈCLE. 357

Français, au milieu des autres états, dois-je dire aussi que le nôtre, qui est des plus malheureux , est le moins malheureux? je vous en fais encore juges.

Page 1