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L'HOMME D'ÉGLISE

Histoire xiï.

A côté du sire de Tailîefer était assis un ancien recclésiastique. Dès qu'il s'est levé pour parler, tout le monde s'est tourné vers lui; son air bon, simple et franc , sa bouche , qui semblait celle de la vérité , persuadait déjà d'avance : Messires , a-t-il dit en prenant l'attitude et les gestes de quelqu'un accoutumé à parler de haut en bas, il n'est aucun état qui n'ait ses peines; quel est celui qui en a le plus? Chacun de nous crie : C'est le mien ! Mais quel est l'homme qui a passé par tous les états , qui en a éprouvé et qui en a pesé le bien et le mal ? où est-il ?

J'appartiens à une classe où l'on renonce au monde , où l'on se détache , pour ainsi dire , de son mouvement : on ne devrait y connaître que le repos de l'âme; cependant elle est sujette aussi à des soucis d'état , et plusieurs fois j'ai senti que les pointes les plus aiguës ne sont pas celles dcsciîices. Mon histoire sera la sincère et entière confession de ma vie ; je me regarde ici comme au milieu de

frères qui tous connaissent la nature humaine , qui sont tous indulgens.

Je suis né à Rheims , sous le règne de Charles VII. Mon père était bourgeois-chanoine de la cathédrale' ; il me fit donner une éducation assez soignée. A peine j'avais fait mon cours de philosophie qu'il me dit de choisir un état. Je choisis le premier de tous; je voulus être prêtre, et aussitôt je m'y disposai.

Que les vacances paraissent longues lorsque l'on est sur le point d'entrer en théologie ! Alors , mais ce n'est qu'alors que le commencement de l'année scolaire tarde à venir : il vint enfin ; je pris la tonsure, et j'usai tout exprès du privilège clérical, de pouvoir, dans ce cas, se faire couper les cheveux un jour de dimanche2.

Je viens de m'accuser de vanité ; je vais m'en accuser encore.

Quand j'eus étudié quelques mois la théologie sous l'écolâtre de la cathédrale3, au lieu de continuer modestement mon cours jusqu'à la prêtrise, je voulus aller à l'université ; je pris pour prétexte qu'il fallait maintenant être gradué pour être curé dans une ville4. Mon père y consentit : je partis.

J'arrivai à Paris par le faubourg Saint-Antoine; je le traversai, et ne m'arrêtai qu'au haut de la montagne Sainte-Geneviève où je logeai.

Le lendemain, en passant dans une rue, je lus écrit sur le tableau d'une porte : Maistre Laurent

TAILLEUR, COUSTURIER5 DES THÉOLOGIENS. J'entrai;

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je pris mesure : quand j'eus essayé mes habits et que j'en fus au paiement, je vis que j'avais à faire avec un tailleur au moins laïque; seulement son compte était enlatin : Pro capucio , pour le capuce, tant; supposez un haut, un très haut prix; Pro corneta cum farcitura, pour la cornette avec le bourrelet, tant; Pro cappa sive epitoglo ad loquendum in universltate6 , pour la cape et l'épitoge, sans lequel on ne peut prendre la parole à l'université, tant.

Aussitôt que je fus vêtu conformément aux nouvelles constitutions , j'entrai en théologie. Le cours des études, suivant la réformation faite en i452 par le cardinal d'Estouteville , est de cinq, six années ; et le cours pour prendre les grades est d'environ autant7. Lorsque j'eus terminé mon cours d'études , je commençai mon cours de grades; et m'étant fait inscrire, je fus admis à soutenir sur le pupitre une question de théologie, à faire mon acte de principe ; ensuite je fus admis à faire des leçons sur la Bible, je fus blblien ; ensuite, après ma tentative ou mon essai devant les examinateurs, je fus admis à faire des leçons sur le livre des sentences de Pierre Lombard , je fus sentenciaire; ensuite je fus bachelier curseur , je répondis publiquement, je disputai, je conférai, je prêchai, je fus bachelier formé; ensuite je fis mon acte de paranymphes ou l'acte aux complimens8, je fus licencié; ensuite je fis les divers actes du

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doctorat, terminés par les vespéries9, je fus enfin docteur; et, en recevant le bonnet, grande fête, grand repas10, grand feu, grande joie, le tout avec la bourse de mon généreux père.

Plusieurs de mes camarades, qui étaient décrétées , me conseillèrent de prendre aussi mes degrés en décret ou droit canon11. Je suivis leur conseil, et me fis inscrire.

Je remarquai d'abord que dans ce cours , comme dans celui de théologie , les leçons y ressemblaient à ces pages des livres, soit imprimés, soit manuscrits, où Ton voit au milieu un petit nombre de lignes du texte, entourées de doubles, triples bordures de commentaires, annotations ou gloses12. Vanité \ tout n'est que vanité ! l'homme de Salomon est de tous les états.

Et ne croyez pas que je n'entende parler aussi pour moi , car il ne me fut pas possible de suivre mon nouveau cours : il me tardait trop d'aller montrer à Rheims ma jeune tête , couronnée du bonnet de docteur.

Peu de temps après mon retour dans cette ville , je fus ordonné prêtre. Mon bon père, pour célébrer le jour où je dis ma première messe, voulut que mes frères, mes sœurs, mes cousins, mes cousines et tous nos amis dansassent avec moi13, et il se mit à la tête. Ma contenance annonçait assez que je ne me trouvais pas là à ma place : peut-être cet ancien usage a-t-il été bon ; mais il a dégénéré

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durant la licence des temps. Les prédicateurs sûrement le feront perdre; ils crient si souvent14 ! ils crient tant ! ils ont tant raison de crier !

Je restai quelque temps sans emploi ; mais à peine eus-je été nommé habitué de la cathédrale , qu'un vieux curé de campagne du diocèse de Troyes, ami d'un de mes parens , me demanda pour son chapelain , comme l'on disait si communément alors5, ou si vous voulez pour son vicaire, comme l'on dit si communémant aujourd'hui 6. Mes lettres d'exeat ,? me furent aussitôt accordées, et je me rendis à ma nouvelle paroisse.

11 ne s'était point passé une semaine depuis mon entrée en fonctions, qu'il vint, en l'absence du curé, un nombreux cortège de baptême. Il y avait quatre parrains et quatre marraines18: chaque parrain, chaque marraine voulait que le nom de son saint ou du saint qu'il honorait le plus fût le premier donné à l'enfant. Je leur dis que l'âge en déciderait; mais ces bonnes gens étaient de diverses paroisses, ils ne purent jamais s'accorder, les hommes se prétendirent chacun le plus âgé, les femmes au contraire, chacune la plus jeune. Us finirent par se quereller , se battre et se disperser ; en sorte que, pour avoir trop de parrains et de marraines , l'en* fant n'en eut pas; et moi je fus privé du présent qu'on fait ordinairement au prêtre baptisant I;.

Mais peu de jours après j'en reçus un double. Je baptisais deux enfans jumeaux , un garçon et une

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fille. Les exorcismes sont beaucoup plus longs pour les filles30. Le jeune parrain crut que, par bienveillance pour lui ou pour sa filleule , j'avais récité de plus longues prières ; il me fit un plus grand présent. Je le priai de le reprendre, en lui disant ce qui en était ; il refusa.

Je conjecturai que le chapelain ou le vicaire , mon prédécesseur , était , sinon peu instruit , du moins fort âgé , par l'habitude qu'avaient les femmes de se confesser en se mettant en face du prêtre. Je leur dis que, suivant la discipline de l'Église, les hommes devaient se confesser à genoux, les mains jointes, la tête découverte en face du confesseur; mais que les femmes devaient avoir la tête voilée , et se mettre à côté de sa chaise2'. Je ne pus jamais faire perdre leur habitude aux plus vieilles.

Qu'il est aisé de gagner l'afFection de sa paroisse, même en ne faisant que son devoir ! Je la gagnai surtout par ma promptitude à me lever, lorsque j'étais appelé pour les malades. Une nuit qu'il pleuvait et qu'il ventait, le clerc qui, suivant l'usage , marchait devant moi à travers champs avec la clochette et la lanterne22, se plaignait du mauvais temps; je lui dis : Mais quand vous faites la prière publique à l'église , quand vous avez prié pour le pape , le clergé , le roi , les princes , les parens, les amis, les ennemis, les malades, les femmes en couches, les voyageurs, les pèlerins, les marchands, les laboureurs; quand vous avez rappelé

l'entretien des bâtimens , le tronc de l'œuvre , vous ne manquez pas d'ajouter aux recommandations la formule ordinaire : Je vous recommande votre clerc qui si bien vous sert en C administration des sacrernens, comme vous savez**. Le clerc ne me répondit qu'en faisant sonner plus fort sa clochette. Toutefois , quand nous fûmes de retour, il voulut un peu se revancher : il me dit que je n'avais pas chanté les prières des agonisans*4. Je lui répondis que je m'étais sciemment contenté de les réciler à voix haute , que je ne chanterais , et que bien sûrement dans la suite on ne chanterait plus pour les hommes tant qu'ils seraient dans le lit, mais seulement lorsqu'ils seraient dans la bière.

Il m'importait surtout de gagner l'affection du curé, et c'est à quoi je réussis entièrement le jour du Saint, qu'il avait invité beaucoup de monde. On sait que la partie la plus essentielle de la fête est un bon sermon. Le prédicateur qui devait prêcher fit avertir seulement la veille , qu'il se trouvait empêché de tenir son engagement : Gomment ferons-nous , dit le curé en me témoignant sa peine et son embarras ? Je prêcherai , lui répondis-je , et j'espère que je m'en tirerai sans trop de désavantage. Le curé y consentit ; il me porta cependant le recueil de sermons tout faits ou le Dormi secure^. Je ne l'ouvris pas. Le lendemain, sans autre préparation qu'un bon déjeuné , j'entreprends de célébrer les vertus du Saint et de mettre à nu les

vices des pécheurs. Je parlai, et long-temps, parce que je vis sur la figure de mes auditeurs que les hommes n'étaient pas plus fatigués à se tenir debout que les femmes à s'asseoir sur leurs talons26. Après les offices, mon curé et les autres curés ses convives m'accueillent , m'embrassent , et me font répéter à table uue partie du sermon, particulièrement les pratiques'7, les apostrophes aux gens des divers états. Us riaient, ils applaudissaient avec une manifestation de plaisir , pure de toute jalousie, de toute envie. Qu'il me soit permis de le dire : la bonne , l'excellente espèce d'hommes que celle de nos curés français ! J'ai vécu avec eux; j'ai même été quelque temps de leur nombre, je les ai parfaitement connus, et extérieurement et intérieurement; eh bien ! j'ose croire , en ma conscience, que si au temps du déluge il y en eût eu, la race humaine n'aurait pas été noyée, eût-il fallu, au lieu de dix justes, dix mille justes.

Les échelons que, dans mon état, j'avais immédiatement à monter, quand je vins dans ce diocèse, étaient ceux-ci : vicaire d'une petite paroisse de campagne, ensuite d'une moins petite, ensuite vicaire d'une grande paroisse, ensuite d'une plus grande , ensuite vicaire de ville.

J'avais passé par ces différens vicariats ; j'avais trente-cinq ans ; je fus appelé ici à Troyes.

Deux curés, l'un, curé de la Madeleine, qui, me

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dit-il, avait l'espoir prochain d'être conseiller au parlement, ce qui, suivant lui, ne l'empêcherait pas de continuer a être curé 2 ''; l'autre, curé cardinal 29 de Saint-iNizier 3o, me proposèrent presque en même temps d'être leur vicaire. J'acceptai les propositions du premier; sa figure bonne, ouverte, et, le dirai-je, la beauté de l'église, et, le dirai-je aussi, la beauté de la chaire, me décidèrent. Je n'eus pas lieu de m'en repentir; jamais union plus parfaite du vicaire avec son curé. Je partageai sa maison, sa table : il voulut aussi que je partageasse ses fonctions; bientôt il voulut que je les eusse toutes sans partage; car, après m'avoir établi son vicaire régent Jl, avec plein pouvoir de le représenter, il partit pour Paris.

Si je ne me juge trop favorablement, je suis un de ces hommes qui veillent avec plus de sollicitude sur ce qui leur est confié que sur ce qui leur appartient.

Je n'épargnais ni soins ni peines pour qu'en l'absence du curé il n'y eût point, par ma faute, moins de monde aux offices, surtout à la grand'messe ; et, en cela, j'étais bien secondé par le chef de la sacristie. La veille, il faisait souvent courir le bruit qu'on devait après le prône excommunier et nommer les concubinaires3*; le lendemain, à l'église, il ne manquait personne.

Bientôt cependant j'eus lieu de m'apercevoir du relâchement qui peu à peu s'introduisait dans la paroisse. On ne croyait pas que j'eusse la même

autorité que le curé ; on ne me croyait pas aussi

ferme.

Un seul clerc venait me servir la messe : je les fis venir tous les deux ; j'exigeai qu'ils fussent tous les deux en habit d'église, et que leur tonsure33 fût rafraîchie aux époques fixées. J'exigeai aussi qu'ils bornassent au catéchisme l'instruction des enfans '4. Le premier clerc me dit qu'à la grand'messe il chanterait l'épîlre35 malgré moi; le second clerc me dit aussi que, malgré moi, en l'absence du premier clerc, il la chanterait. Je leur répondis pacifiquement que c'était leur droit.

Plusieurs personnes venaient scandaleusement me demander à échanger des abstinences contre des aumônes36. Je les en punissais , en les condamnant à faire maigre, à faire le jeûne et à faire l'aumône.

Quand messire le curé est ici , dis-je un jour à mes paroissiens , la rue se remplit de personnes qui accompagnent avec un flambeau le saint Viatique37. Hier il y avait bien peu de monde : est-ce que la cire est plus chère? ou est-ce que messire le curé ne vous voit pas, et que Dieu seulement vous voit ?

Je ne contrariai jamais ceux qui par dévotion veulent que les corps de leurs parens passent la nuit dans l'église, la veille de l'enterrement38 ; mais je croyais devoir leur dire que si l'honneur rendu aux morts était une chose sainte , le soin de la santé des vivans était une chose sacrée.

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Je ne contrariai jamais non plus ceux qui, les premiers jours , font garder dans les cimetières les corps des financiers , des procureurs ou des gens d'autres états, par crainte que le Diable vienne les déterrer39; mais je leur accordais cette permission en riant , et en riant le plus que je pouvais.

La nuit, quand je passais sous les arcades du cimetière de la Madeleine40, et que j'y rencontrais les gardes des corps de l'église ou de corps du cimetière mangeant , buvant , jouant , je leur disais : Allez manger, boire, jouer ailleurs! et il fallait y aller.

Le jour , lorsque j'y rencontrais les enfans de chœur mangeant les pains et buvant les deniers de leurs distributions obiluaires4, qu'ils avaient mis en vin, je fermais les yeux ; mais je les ouvrais lorsqu'ils jouaient , disputaient , juraient ; alors je leur disais comme aux autres : Allez manger, boire, jouer ailleurs! et il fallait y aller.

Une fête , veille de foire , j'entendis le tambourin et la flûte dans le cimetière ; je me doutai qu'il était plein de danseurs 4a : je ne les fis pas sortir ; je fis au contraire fermer les portes ; je m'avançai vers cette joyeuse foule : Si, à cette heure, dis-je, la trompette du jugement sonnait, si les tombeaux s'entrouvraient, à l'instant neseriez-vous pas confondus avec les morts? Je m'en allai; tout le monde me suivit.

Les jeunes gens, les jeunes galans, qui certes ne sont pas les plus dévots , ne manquaient jamais 7

à l'église de la Madeleine, devenir aux matines les jours de l'année où les laïques y vont43; c est qu'ils venaient y porter les livres des jeunes filles , et allumer leurs chandelles44. J'ordonnai que chacun portât son livre, allumât sa chandelle, et je fus obéi.

Dans les villes où l'on sait plus communément lire, on se sert de livrets pour l'examen de conscience, qui, en certains endroits, parlent si clairement du mal43 qu'ils l'enseignent. J'eus beaucoup de peine à engager les chefs de famille à y renoncer : Ces livrets sont faits , me disaient-ils , par des docteurs46 : Qui , leur répondais-je , s'ils ont montré beaucoup de science, ont montré bien peu de sens. Ces livrets, me disaient-ils encore, ne sont pas chers: Ces livrets sont fort chers, leur répondais-je; ils vous coûtent l'innocence de vos enfans.

Quand le curé fut de retour, il trouva toutes les parties de la vigne qu'il m'avait confiée labourées et verdoyantes. Aussitôt , afin de me donner une preuve moins de son crédit que de sa satisfaction, il demanda et obtint pour moi une cure de campagne. Je l'ignorais. Un jour, après dîné, sans autre préambule, il m'appela : Curé, mon cher curé; je ne compris rien à ce propos. Il m'amena avec lui , en me disant qu'il allait s'expliquer. Nous prenons le chemin de lévêché, nous y entrons ; je suis présenté à l'évêque qui venait de me nommer à la cure de Saint-Martin ; j'en fus très gra-

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cieusement accueilli , et je prêtai mon serment entre ses mains47.

Je me hâtai de me rendre à ma paroisse. Le curé le plus proche était délégué pour me donner l'invesliture; il vint le lendemain. Je sonnai la cloche, je touchai l'autel , le missel et le calice43. On me remit en même temps le sceau de l'église paroissiale, qui dès ce moment devint le mien49, et je pris ainsi possession.

En vérité, c'est une rosée continuelle que le clocher attire sur le presbytère : au printemps, j'avais la dîme des agneaux, des chevreaux, des pourceaux; en été, la dîme des gerbes; en automne, la dîme des raisins ; en hiver, la dîme du bois50. Si je ne voulais pas cultiver les biens-fonds de la cure, mon fermier devenait , comme moi, exempt de tailles51. Les offrandes ordinaires en argent étaient considérables, et les offrandes funèbres suffisaient à une partie de ma provision de pain , de vin, de volailles, de chandelles5 . Comptez encore mes rétributions pour les bans de mariage, que je publiais au moins trois dimanches, quelquefois quatre, quelquefois tous les jours de la semaine, lorsque j'en étais requis53 par les opposans, qui voulaient découvrir des empêchemens ou de parenté, ou d'affinité, ou d'alliances spirituelles, ou d'autres sortes d'empêchemens 5 . Comptez mes rétributions pour les baptêmes, les relevailles55, les mariages, les sépultures, les autres droits cu- 3. 2 4

riaux , les autres droits d'usage local, que la vieille gouvernante de mon prédécesseur qui, bon gré mal gré, était devenue la mienne , parce qu'on n'avait pu la faire sortir du presbytère , connaissait parfaitement.

11 faut compter aussi mon salaire pour les testamens. Je recevais ceux des ecclésiastiques 6, cela va sans dire; je recevais souvent encore les testamens des laïques57.

Il faut de plus compter pour quelque chose les citations que je donnais dans ma paroisse à ceux qui devaient comparaître devant l'officiaP.

Du reste, je n'en ai jamais provoqué contre aucun de mes paroissiens . pas même contre ceux qui, au temps des récoltes, travaillaient un peu , les jours de fête9, dans leurs champs ou dans leur vigne. J'ai toujours supposé que les fruits de la terre qui périssaient étaient l'âne ou le bœuf de l'évangile , qui , le jour du sabbat , tombait dans la fosse.

J'ai toujours même forcé les laboureurs à travailler les jours des fêtes qu'ils ne doivent pas chô-

mer60.

ÎNe maltraitez pas vos bestiaux, leur disais-je, leur répétais-je, en leur traduisant en français ou dans leur français, les passages des plus célèbres sermonaires61.

Mon devoir et mon plaisir auraient été de faire d'abondantes aumônes : ma famille m'en empêcha long-temps; et c'a été une des grandes peines de ma

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vie. Dans la belle saison surtout , mes frères , mes sœurs arrivaient avec leurs jeunes en fans], leurs amis , leurs voisins , et dans leurs longues visites consommaient les revenus de ma cure. Je m'avisai de faire passer les aumônes par leurs mains, de leur faire voir de près la misère des campagnes; leurs visites furent moins dispendieuses ; bientôt elles furent plus rares : enfin une méchante année, ma famille m'envoya une somme d'argent pour distribuer dans ma paroisse.

Cette année, il fît tant de froid et il y eut tant de misère, que je logeai à l'église les pauvres ; ils y furent chauffés, nourris: dehors ils auraient péri. On sait qu'il est permis, à l'apparition des ennemis ou des gendarmes indisciplinés \ de recevoir dans les églises les denrées et les meubles62. J'en conviens, les lois ne parlent pas des hommes; mais sûrement

elles ne peuvent entendre qu'ils soient moins pré-

cieux.

Depuis assez long-temps je gouvernais tranquillement ma paroisse ; je ne pouvais , à la vérité , dire que j'y fusse très heureux ; mais je ne pouvais non plus dire que j'y fusse très malheureux. Je comptais y achever le reste de ma vie, mais je comptais sans ma destinée, sans mon malheur. Un dimanche, j'aperçus à l'église une figure étrangère, une espèce de personnage. On m'apprit que c'était un ancien échevin de Lyon , qui venait d'acheter une maison de campagne voisine. Le dimanche suivant , sous

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prétexte que par sa charge il avait acquis la noblesse, il saluait d'un baiser, pendant les offices, toutes les demoiselles qui entraient à l'église63. Je parlai en chaire contre cet abus insupportable dans les nobles 5 et, pour moi , encore plus dans les anoblis. L'échevin crut que j'avais cherché à lui faire du mal et il chercha à m'en faire. Les temps lui aidèrent; la guerre s'étant allumée sur plusieurs points, l'épouvante devint générale; partout on fit le guet, les clercs n'en étaient pas exempts '; il le savait mieux que moi : et comme il avait été nommé commandant du canton , il me força a monter la garde sous ses ordres; mais bientôt il vint publiquement et instamment me prier de ne pas la monter; car les paroissiens voulaient mettre le feu à sa maison , une nuit où les parens d'un malade, en danger de mort, étaient inutilement venus m'appeler au presbytère. 11 ne se découragea pas. Le matin d'une grande fête, un bel arbalétrier entra dans l'église comme on allait commencer les offices; il prit l'encensoir des mains du sacristain et encensa l'autel avec beaucoup de décence; on le laissa faire : ensuite il se mit tout au milieu des chantres, entonna avec beaucoup de justesse ; on le laissa chanter. Ma messe finie, il se mit en devoir de dire la sienne. On vint m'avertir ; je le trouvai qui avait déjà, sur son uniforme , mis l'aube et la chasuble: Messire, me dit-il, }e suis ecclésiastique arbalétrier, delà compagnie de Tournai, et le roi trouve bon que même, nous ecclésias-

tiques , portions toujours l'habit militaire" ; il me fît lire l'ordonnance, elle était formelle. Tout le peuple m'entourait; je crus devoir user de prudence : Mes frères , dis-je . il est vrai que le roi permet à messire l'arbalétrier de dire la messe avec soi* habit ; mais il ne vous ordonne pas de l'entendre ; tout le monde sortit. Ce clerc arbalétrier , vous le devinez bien , était un parent de Téchevin.

Bientôt il m'amena un quêteur qui avait des lettres du roi et du pape; je ne pus l'empêcher de quêter. Je l'empêchai cependant de sonner sa clochette dans les rues , de prêcher , de dire la messe sur des coffres ', dans les maisons ou en plein air.

De mon côté , je fus instruit que l'échevin qui m'en voulait tant avait été dans le temps excommunié à Lyon, parce qu'il pouvait payer ses dettes, et qu'il ne les payait pas67; je le sommai de m'exhi» ber ses lettres d'absolution 6îi. Bien lui valut qu'elles fussent en bonne et due forme. Les statuts du diocèse me recommandaient d'en examiner soigneusement les sceaux ; aujourd'hui je trouve que Je les examinai peut-être avec trop de soin , avec trop d'exactitude.

De son côté, il porta au curé, doyen rural de mon arrondissement , comme lettres dérisoires69, des lettres testimoniales que j'avais données à un de ses amis , mon paroissien , qui voulait aller demeurer ailleurs, J'v déclarais en la forme ordinaire ,

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mais en haut latin de saint Augustin ou de saint Isidore , que le porteur de ces lettres , ne se trouvant pas retenu dans les liens de l'excomunication , je priais le curé de la paroisse dans laquelle il irait demeurer, ou de le marier sril en avait envie, ou , s'il mourait, de 1 enterrer au cimetière70. Le doyen rural répondit à l'échevin que ce n'étaient pas des lettres dérisoires , qu'elles étaient au contraire bonnes et belles , et qu'il n'entendait pas le latin.

Je crois que pour me faire pièce, pour continuer à se venger , plutôt que pour agrandir sa fortune , il acheta, dans ce temps, la seigneurie de la paroisse. Je ne perdis pas un moment, je dois vous l'avouer; je me mis à fouiller dans le chartrier de l'œuvre, et j'y découvris qu'il n'était que seigneur directier du terrain où était bâtie l'église. Aussi, lorsqu'à la fête du saint il voulut, comme s'il eût été seigneur haut justicier, que je lui présentasse l'eau bénite et l'encens , je ne lui présentai que l'eau bénite , et je lui refusai l'encens7'. Procès devant le juge du lieu. Je fus condamné, je m'y attendais; mais je ne pouvais m 'attendre qu'on enfreindrait à mon égard les immunités des clercs, et que je verrais mes meubles saisis72. J'appelai au bailliage, où je gagnai mon procès, et, ce qui valait mieux, l'amitié d'un grand seigneur de la cour : en m'entendant parler de cette affaire, sans me donner le temps d'achever , il me prit vivement par la main, et me dit Bien ! très bien ! point d'encens à ces petits bourgeois , de l'eau

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bénite seulememt; encore est-ce trop. Vous connaissez parfaitement les droits honorifiques des seigneurs; vous êtes le plus habile homme de votre robe. Je veux que vous professiez la théologie ; il vaque dans ce moment une prébende préceptoriale73 à ma nomination74 ; je vous la donne.

J eus alors à délibérer en moi-même sur plusieurs points : Quitterai- je ma paroisse ? je m'y décidai , parce que l'échevin, chez qui Ton trouvait toujours une excellente table, avait gagné les plus riches, et que les plus riches avaient gagné les autres : Accepterai-je la chaire de théologie ? mon goût, que je devrais appeler ma vanité , ne nie permit pas de balancer : demanderai-je l'érection d'un vicariat perpétuel 75 dans ma cure ? Y aura-t-il, sous deux noms difFêrens, deux curés, dont l'un prendra la plus grosse partie des dîmes et ne fera rien, et l'autre la plus petite et fera tout6? ces érections m ayant toujours paru une dégradation de la dignité curiaîe, sans autre exception, du moins à ma connaissance, que la paroisse de Saint-Méri de Paris , où il y a deux curés en tout égaux77, j'y renonçai : Permuterai-je ma cure contre une bonne chapellenie, que je pourrai posséder en même temps que ma chaire? les permutations8 étant le plus souvent, à mon avis , des simonies déguisées , j'y renonçai encore : Résignerai-je ma cure entre les mains du pape 79 , qui en pourvoira la personne que je lui désignerai? je préférai d'adresser ma résignation à l'évêque ,

auquel la nomination de toutes les cures devrait canoniquement appartenir80, bien que, dans ce diocèse, il ne lui en appartienne guère plus de la moitié 8l.

Le chapitre duquel dépendait ma prébende préceptoriale était dans une petite ville du Vexin. J'y arrivai comme l'on sortait des vêpres. Après m'être fait connaître à mes confrères, je les priai d'excuser mon retard ; j'ajoutai que je sentais bien que les jeunes clercs et surtout les jeunes chanoines étaient impatiens d'entrer en classe, mais que j'étais prêt à commencer le lundi suivant , ou même le lendemain : Certes , me répondirent-ils , si vous êtes pourvu de la prébende préceptoriale , vous n'aurez pas grand' chose à faire , jamais nous n'avons vu ici de clercs écoliers ; et quant aux chanoines , nous ne sommes que cinq en vous comptant, et vous êtes le plus jeune.

Je pris mon parti; je fis comme les autres, je chantai une partie de la nuit et je dormis une partie du jour. Je me serais même habitué à cette vie, si mes confrères ne m'eussent continuellement raillé sur l'auditoire de ma classe de théologie. Je ne voulus pas être en reste ; je leur reprochai d'être souvent occupés de gloire humaine , et je me faisais un trop malin plaisir de les rappeler à l'humilité chrétienne, lorsqu'il leur arrivait de parler avec envie ou emphase des chanoines de Saint-Quentin , de Tours, d'Embrun, qui, dans leurs chapitres, étaient

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assis à côté du roi, simple chanoine comme eux !>,% des chanoines-sénéchaux de Rheims , de Tours5', des chanoines nobles de Cambrai ou de Mâcon84,des chanoines de Lisieux , qui étaient comtes chacun deux jours de l'année85, des chanoines de Lyon, qui étaient comtes toute l'année86. Il me répondaient , jeleur répliquais; et enfin, de discussion en discussion , ils se mirent tous contre moi. J'en excepte le massier, qui était membre du chapitre, portait la masse et faisait garder l'ordre aux offices et aux cérémonies87. Il m'avait quelquefois entendu leur dire que mal à propos ils mettaient, sur le bras , l'aumusse, ornement et couvre-chef clérical88; que plus mal à propos encore, ils intervertissaient Tordre des sept heures canoniales, matines, prime, tierce, midi, none, vêpres , compiles69 : et une année que la grêle avait enlevé la récolte , il ameuta le peuple, qui força les chanoines à chanter aux heures prescrites et à mettre l'aumusse sur la tête. Mais, l'année suivante , la récolte ayant été encore plus mauvaise, le peuple s'ameuta de lui-même contre moi, et il voulut que le chapitre mît l'aumusse et chantât comme auparavant : bientôt la récolte étant encore plus mauvaise, il s'en prit à moi. On me conseilla de ne plus aller à l'église, de ne plus sortir. Je rejetai d'abord ces conseils; mais ma vie ayant été plusieurs fois exposée, je fus obligé de les suivre. Battu par tant d'orages , je résolus de me retirer plus avant dans l'état ecclésiastique : je fis la dé-

mission de ma prébende; je distribuai aux pauvres mes meubles, mon argent, mes provisions; et le lendemain , n'emportant que mon habit et mon long bâton sur lequel je m'appuyais , je partis de grand matin pour aller me faire Bernardin à une abbaye voisine.

Je parcourus d'abord une vaste campagne, toute illuminée par les feux de l'aurore , toute couverte des richesses que répandait magnifiquement la large main de la nature: plusieurs fois j'ôtai mon bonnet; je m'agenouillai pour remercier le père de l'univers. Enfin, j'entrai dans une vallée sauvage, resserrée entre deux montagnes , sur lesquelles s'élevaient d'énormes rochers qui me semblaient d'éternelles barrières au-delà desquelles je laissais les hommes : le calme de l'atmosphère me représentait celui des passions ; le cours lent d'un ruisseau qui serpentait au milieu de la pelouse , me rappelait la succession pacifique de saintes pensées; et les bâtimens de l'abbaye, simples et élevés, m'offraient les tours, les phares du port où j'abordais si heureusement. Mais quelques mois de noviciat, quelques mois de séjour suffirent pour me détromper ; je vis que j'étais dans une solitude toute mondaine, où personne ne se levait, ne se couchait, ne priait, ne chantait, à la cloche du lever, du coucher, de la prière , des offices , où la vieille règle , avec ses titres de chapitres écrits en rouge , De taciturnitate , De humiiitate 3 Du silence, De l'humilité, De men-

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sura ciborum , De mensura potûs 9% De la mesure du manger, De la mesure du boire , restait couverte de poussière dans la bibliothèque, sans jamais être ouverte, où tout le monde, bien loin de songer aux quatre fins dernières de l'homme, ne songeait qu'à faire bonne et meilleure chère, à bien et à mieux se réjouir. Alors je me réfugiai parmi les tombes des anciens habilans de la maison , de ces anciens bons moines qui avaient édifié les générations contemporaines ; j'aurais voulu vivre avec les morts.

Je m'étais irrévocablement déterminé à changer d'ordre; et je cherchais un prétexte honnête pour sortir de l'abbaye , lorsqu'on m'en fit sortir par force.

Le jour de saint Bernard, au milieu du plus long dîner de l'année, on vint à parler des Lollards, qui ne cessaient d'agiter l'Angleterre91, eette île des saints92, où le pape irait, dit-on, résider, si les Turcs continuaient à menacer l'Italie. Tout le monde condamna leurs opinions comme étant les mêmes que celles des Yaudois et des Hussites93. On loua la chambre des communes d'avoir proscrit leur doctrine; mais on la blâma d'avoir permis l'aliénation d'une partie des biens des monastères94. Je ne fus pas de cet avis, et je soutins que lorsque les biens des couvens augmentent tandis que le nombre des moines diminue, les richesses ecclésiastiques deviennent dangereuses. Toute la communauté , qui en ce moment avait le verre à la main, fut émue.

Le prieur, interprète du vœu général , me dit , la face toute rouge : Sommes-nous donc ici à un sermon des Cordeliers? Allez tenir ces propos chez eux. J'y vais, lui répondis-je tranquillement ; et dans l'instant j'y allai.

M'étant levé de table, je repris mon long bâton et sortis de l'abbaye. La riche campagne que j'avais traversée en venant ne me parut plus la même : elle avait été dépouillée de ses abondantes récoltes par la vallée stérile , je veux dire par son abbaye , dont il me semblait entendre encore les moines chanter avec de longues traînées de notes sur chaque a, sur chaque e, sur chaque ia sur chaque voyelle, les nécrologes des bienfaiteurs : Obllt dominus de Rupeforti, qui nobis dédit quinquaginta sextuaria frumenti : Obiit dominus de Montecalvo qui nobis dédit quinquaginta sextuaria vini puri et sine aquâ 95. Je marchais avec assez de feu , je m'en retournais plus vite que j'étais venu; j'arrivai bientôt à la ville. J'allai aux Cordeliers : je demandai à parler au gardien ; je le trouvai dans sa chambre ; je lui racontai comment j'avais quitté les Bernardins , et je terminai en lui demandant si leur porte se fermant , celle des Cordeliers voudrait s'ouvrir? Oui, me répondit-il , oui ! la petite , la grande porte , toutes les portes s'ouvriront, le jour, la nuit, quand il vous plaira d'être des nôtres ! et il sonna , et il m'embrassa, et tous les Cordeliers vinrent et m'embrassèrent.

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On me fit porter assez long-temps l'habit de Bernardin : c'était un trophée qu'on se plaisait à montrer aux processions , où je promenais ma vieille tête blanche au milieu des jeunes têtes blondes des novices.

Enfin on me donna l'habit de Cordelier; je commençai les exercices et les épreuves qui précèdent la profession.

Je remarquai d'abord , à l'avantage de l'ordre de saint François, qu'il se maintenait dans son institution avec une vigueur que plusieurs ordres avaient déjà perdue; je leremarquai surtoutpour les études. Il y a, j'en conviens, des savans chez les Bénédictins; mais, chez les Cordeliers, la science est bien plus commune. Le proverbe parler latin devant les Cordeliers 9Ô, est généralement vrai.

Le temps de mon noviciat étant près d'expirer, on délibéra sur les fonctions auxquelles je serais le plus propret on me trouva trop âgé pour prêcher. J'étais un ancien curé; on crut que je pourrais être utile au confessionnal, et, sans autre retard, on essaya.

Presque tous les pénitens qui se présentèrent à moi se plaignaient de leur curé ou de leurs vicaires; je crus ne pas devoir les entretenir dans leur animosité contre leurs pasteurs ; je les calmais, je tâchais de les faire rentrer au bercail, hors duquel, leur disais-je , les loups de toutes les couleurs dévorent les brebis errantes. Mes exhortations ne manquaient jamais de produire leur effet : on s'en aper-

çut; on reprit mon habit gris, mon cordon, on nie remit mon habit blanc, et on poussa sur moi la porte avec un bruit qui me dit le reste.

Je m'étais éloigné de Troyes ; je résolus de m'en rapprocher. J'allai de village en village, en suivant de préférence les sentiers solitaires. J'étais entré dans un bois où je marchais lentement et en chantant à pleine tête le premier psaume des vêpres , quand tout à coup j'entends derrière moi, à quelques pas , une voix de femme qui me répond par le verset suivant; je me retourne, je vois une sœur grise, je continue jusqu'à la fin du psaume, elle continue jusques à la fin à me répondre : Ma soeur, lui dis-je, certes je ne croyais pas trouver au milieu de ces arbres un si habile chantre. Elle releva son petit capuce pour prendre l'air, et s'excusa de la manière la plus polie, la plus gracieuse, de m 'avoir interrompu : je vis, j'entendis un ange. Bientôt s'offrit à notre droite une fontaine entourée d'un petit tertre de gazon formant un siège naturel; je proposai à la jeune sœur daller nous y reposer; je tirai un morceau de pain de mon auraônière 97, je le trempai dans l'eau, je le partageai et lui en offris la moitié avec quelques jointées de mûres que je cueillis tout autour de nous. Oui, messires , j'en conviens, nous étions seuls! Quel âge me fallait-il avoir, pour que maintenant vous ne soyez pas scandalisés? quarante, cinquante, soixante ans? J'en avais soixante-seize. La sœur

grise , qui ne pouvait en avoir moins de vingt ou vingt et un, ne paraissait pas en avoir dix-sept; elle m'appelait tantôt damp prieur, tantôt damp abbé9": je lui dis que je n'avais été que simple novice Bernardin , ce qui insensiblement amena l'histoire de ma vie, de ce qui m'était arrivé depuis ma sortie du collège jusqu'au moment où je l'avais rencontrée. Elle ne voulut pas être avec moi en reste de confiance : Je suis Dijonaise , me dit-elle; mes parens , qui peut-être avaient été un peu inquiets sur mon goût prématuré pour le mariage, ne furent pas peu étonnés quand à seize ans je les priai de me permettre d'entrer en religion ; je leur en dis des raisons fort bonnes , mais je ne leur dis pas la meilleure : je vous la dirai à vous, ancien curé, qui avez daigné raconter votre vie passée à une jeune inconnue. Messire, continua-t-elle, dès que je suis venue en âge de penser, j'ai toujours considéré le lendemain, j'ai considéré le lendemain de la vie, et voilà pourquoi je ne cesse de me conduire comme devant alors paraître au tribunal de Dieu. Je sais bien qu'à l'exemple de tant d'autres je pourrais moins me gêner, compter sur la confession qui nous remet au même point où nous étions avant d'avoir péché, mais je suis fermement persuadée que Dieu fera une grande différence entre celui qui a manqué à ses devoirs , qui l'a avoué, qui s'en est repenti, et celui qui n'y a pas manqué. Je souris ; la jeune sœur s'en aperçut. Ma raison le croit^

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ajouta-t-elle , et peut-être votre raison le croit-elle aussi. Elle poursuivit: Considérant donc toujours le lendemain, je voyais les hommes, tout de feu avant le mariage , baiser sur le sable ou sur le gazon les traces qu'en marchant avaient laissées les jeunes personnes qui devaient être leurs épouses , et le lendemain des noces je les revoyais indifférens , froids , tout de glace. Cette pensée se gravant sans cesse, s'agrandissant sans cesse, finit par remplir mon ame. Je ne voulus plus du monde. Un dimanche , en venant de la messe , au lieu d'aller à la maison j'allai au couvent, dont une de mes parentes était supérieure. Toutes les instances de ma famille ne purent m'empêcher de commencer le noviciat. Je touchais au jour de faire ma profession, lorsque la maîtresse des novices entre un matin dans le dortoir où je me trouvais seule. Je lui avais fait confidence des vrais motifs qui m'avaient engagée à prendre le voile de religieuse et elle les avait inutilement combattus : Perrine , me dit-elle en m'abordant, vous voulez faire ici vos vœux? Je suis votre amie, je m'y oppose. Dans nos antiques instituts de saint Benoît, de saint Bernard, nos pesantes chaînes, devenues avec le temps des liens assez légers ", sont aujourd'hui redevenues des chaînes encore plus pesantes : partout les clôtures, les grilles sont relevées ; la longueur des offices latins a recommencé avec les vigiles , les nocturnes, le fouet, les macérations, les cilices :

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partout les réformes ont nécessairement rappelé la puissance absolue des supérieurs ,0\ Le monde chrétien veut donner aux hérétiques l'exemple des souffrances , des austérités ; et il veut que ce soit le sexe faible, ce qui est le plus facile , ce qui n'est certes ni le plus juste ni le plus exemplaire. Perrine, demain sortez d'ici ; et puisque vous avez résolu de vous consacrer à Dieu , consacrez-vous à sa bonté : faites-vous sœur grise hospitalière. Elle disparut. Je n'ai jamais su résistera l'autorité de l'amitié. Quelques jours après je portais une robe, un scapulaire de gros drap en laine bise non teinte , fourrés de peau de brebis , avec une ceinture de corde de chanvre ; je faisais maigre le lundi , je nie levais à minuit : c'est-à-diçejjue j'étais sœur grise ° . La présidente de la mà^éft ' , en l'absence de la maîtresse ll, m'avait accueillie avec empressement; au terme prescrit je fis ma profession. Comme je lisais couramment , je fus du nombre des sœurs liresses, qui récitent les heures de ISotre-Dame ,0\ On me trouva de la voix, on me fît choriste* bientôt on crut voir que je ne manquais ni d'adresse ni d'activité, et, quoique toute jeune, on me confia le service d'un petit hôpital. Cette année, une maladie épidémique s étant déclarée dans le pays, les villages qui nous environnaient allèrent demander au couvent une sœur qui eût de la santé et du courage; on m'y a envoyée. Oh! combien de maux j'ai vus ! combien de têtes dé~ 3- 25

(aillantes j'ai soutenues entre mes mains! de ccmnbien d'hommes j'ai respiré le dernier souffle ! Que d'effroi, que de terreur, que de regrets! Que de bons villageois qui , a l'extrémité du penchant de ce monde, près de tomber dans l'autre, se retournaient vers leurs champs, s'entretenaient de leur culture, de leurs moissons! Je m'en entretenais avec eux; je gardais leurs vaches, leurs brebis avec eux, je criais au loup avec eux; je labourais avec eux , au lieu de leur réciter les funèbres prières des mourans, au lieu d'en allumer devant eux les redoutables cierges lo5. Eh bien ! aujourd'hui , loin de m'en repentir, je sens naître la satisfaction au fond de ma conscience : Messire le curé , me dit cette sœur en finissant , si j'en suis digne , je vous prie de me bénir; elle s'était mise à genoux. Alors je me levai, et étendant mon bras vers le ciel au-dessus de sa tête, je m'écriai : Mon Dieu ! bénissez par ma main votre jeune servante; remplissez de plus en plus son cœur d'amour pour vous et pour ce qui peut vous plaire; rendez-la de plus en plus heureuse, et, au soir d'une longue vie , appelez-la à une autre, dans un doux sommeil qu'aura précédé le souvenir de ses œuvres et l'attente de leur récompense. Elle se leva, les yeux humides de larmes qui roulaient sur ses joues; elle s'en alla ou plutôt elle s'envola.

Je continuai mon voyage. Je mettais beaucoup de temps à faire peu de chemin; je n'étais pas, à la vérité , pnessé d'arriver ; car , quoique je me diri-

geasse autant qu'il m'était possible vers Troyes , je ne savais guère où j'allais. Je n'avais pas d'argent , puisque je sortais des Cordeliers ; je logeais chez les gentilshommes, et plus souvent chez les ecclésiastiques , où une fois , on m'accueillit bien mal : ce fut chez le curé d'un gros village; le seul mauvais , le seul méchant curé que j'aie rencontré en ma vie. Il était ignorant , intolérant , obstiné, exclusif dans ses opinions, l'opposé des bons curés; il était même l'opposé de tous les curés , car il était dur, incivil , insolent , inhospitalier. Cependant il ne put s'empêcher de m'inviter, à cause de mon habit d'église. Son dîner fut maigre et mesquin; mais au dessert la table se trouva chargée des beaux fruits que ce pays produit en abondance. Je n'y touchai pas, car dès qu'on les eut servis il se mit à m'apostropher en ces termes : Je ne voudrais être comme vous Bernardin pour mon bonnet plein de pièces d'or; vieux vous courez, je ne sais pourquoi; mais lorsque vous êtes jeunes, je sais bien pourquoi vous courez. Le cordelier Menot l'a appris à tout le monde; c'est celui-là qui vous parle dans ses sermons aux moines blancs, ad monaclios albosioC\ Il n'a pas tout dit; vous scandalisez le pays par des élections tumultueuses , des doubles , des triples élections de vos abbés07. Le supérieur de l'ordre est obligé de vous envoyer des délégués pour venir publiquement vous juger1"3. Plus loin vous scandalisez le pays d'une autre manière , et plus loin , encore d'une autre.

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Des nuages environnent l'Église chrétienne; c'est vous qui les attirez; c'est toujours par vous que dans leurs déclamations les hérétiques commencent'09. 11 ne tenait qu'à moi de dire que je n'étais plus Bernardin, queje n'en portais l'habit qu'à faute d'autre; je ne le voulus pas. Quand ce curé eut fini de parler, de manger, je pris congé de lui, et je fus demander mon dessert à de bonnes gens qui étaient assis sous leurs arbres.

Vers la fin de ce jour , où je n'avais qu'à moitié dîné à table, j'aperçus, se promenant sur sa terrasse , un autre curé qui m'appelait de la main ; je n'eus pas le courage d'aller chez lui ; je préférais d'aller chez le plus pauvre seigneur : mais voilà que la porte du presbytère s'ouvre ; le curé, sa gouvernante, son clerc , son chien sortent ; je suis, bon gré mal gré , forcé de m 'arrêter. Jamais je n'ai été mieux reçu ; je ne me suis trouvé jamais vis-à-vis une meilleure figure d'hôte; et la chère y répondait. Le vin blanc qui succéda au vin rouge, ne me permit pas de ne pas faire à ce bon curé mon histoire. Je la lui fis aussi sincère qu'à la jeune sœur grise ; mais je lui donnai une autre face , la face de notre état, la face cléricale. Ses conseils, comme de raison, suivirent : Mon cher curé, me dit-il , abandonnez votre projet d'aller vous présenter aux Carmes, aux Dominicains, aux Augustins ; vous ne seriez pas reçu. Il y a entre eux et les Cordeliers de chez lesquels vous sortez un traité de quadruple al-

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îiance '°. Si d'ailleurs vous étiez dans le clergé régulier, je vous conseillerais, au temps actuel, d'entrer dans le clergé séculier ; vous y êtes ; restez-y.

Des petits intérêts privés de nous, simples clercs, passant bientôt aux intérêts généraux de l'Église , nous nous interrogeâmes surnossentimens respectifs, et , ainsi que cela devait être entre deux hommes de bonne foi , nous nous trouvâmes tous les deux, sinon toujours également avancés, du moins toujours sur le même chemin : Pensez-vous , me demanda-t-il, que l'Eglise gallicane ait, de temps immémorial, le droit de n'être soumise , quanta la discipline, ni aux décrets du pape, ni aux canons des conciles , que lorsqu'elle les a mûrement examinés et librement reçus11? — Je le pense. — i Pensez-vous que le concile représente la raison universelle de l'Église ? — Je le pense. — Pensezvous que le pape soit 1 evêque universel de l'Eglise ll2 ? — Je le pense. — Qu'il n'en soit pas moins soumis aux décisions des conciles11'? — Je le pense. « — - Que le concile peut s'assembler de droit tous les dix ans ? — Je pense qu'il peut s'assembler quand il veut114; mais que s'il s'assemble tous les cent ans, ce n'est certainement pas trop, et c'est certainement assez. — D'où je vois que les conciles de Constance et de Baie sont pour vous les perpétuelles constitutions de la chrétienté1 ' '. — C'est l'opinion du clergé t de France, assemblé à Bourges'6, ce doit être, et c'est bien la mienne. — D'où je vois que les réu-

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nions des législateurs, interprètes du sens des dogmes , vous paraissent avoir été jusques ici trop fréquentes. — ■ C'est mon opinion ; c'est la vôtre, car vous avez lu comme moi l'histoire de l'Église. — D'où je vois que vous ne désireriez guère de conciles que pour le maintien des dogmes. — C'est encore mon opinion; mais j'en désirerais aussi pour les réformes de la discipline , et même j'en désirerais un fort prochain, car les demandes des hommes du siècle ne cessent de se faire entendre.

Et alors, après avoir pour ainsi dire dépouillé notre habit et posé notre bonnet , nous examinâmes ces demandes qui sont bien des voix , mais qui ne sont pas la voix de l'Église.

Les hommes du siècle, dîmes-nous, demandent une meilleure hiérarchie sacerdotale.

Ils demandent que les curés élisent les curés1'7.

Ils demandent qu'il n'y ait pas au-dessus des curés des curés -doyens- ruraux1 ;, des archiprêtres1'9, des archidiacres I20.

Ils demandent qu'il n'y ait au-dessus des curés que les évêques, les archevêques2'.

Ils demandent que les évêques , les archevêques ne soient plus élus par les chanoines des cathédrales1 \

Ils demandent que les évêques et les archevêques soient élus par les curés12'.

Us demandent que les évêques et les archevê-

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qpes de chaque nation présentent au pape les cardinaux élus parmi eux134.

Ils demandent qu« le pape élise les cardinaux parmi les évoques ou les archevêques présentés •"?.

Ils demandent que les cardinaux ainsi élus élisent le pape ta6.

Ils demandent que, pour la conservation de l'unité de l'Église, tous les ministres pasteurs soient institués immédiatement ou médiate ment par le pape127 :

Ils demandent aussi que le pape et les rois ne s'injurient pas; que les bulles ne soient point des diatribes contre la tyrannie et l'irréligion des rois llil ; que les édils ne soient pas des diatribes contre l'avidité fiscale des papes129; que le peuple de Rome ne traîne pas dans les rues les décrets de l'assemblée du clergé de France, la pragmatique sanction l3° ; que les parlemens ne fassent pas échafauder, mitrer comme des voleurs et des faussaires les porteurs des actes de la cour de Rome'3'.

Ils demandent que le pape ne nomme dans les Etats des princes aucun évêque'32, aucun curé"3, aucun bénéficier134; que ce continuel mouvement de solliciteurs, de demandeurs , que ce continuel mouvement d'hommes vers Rome cesse.

Ils demandent que le pape ne perçoive pas les annates, les revenus annuels d'un bénéfice, lorsqu'il donne la bulle d'institution du bénéficier13'; qu'il ne perçoive aucune espèce de taxe36; que ce

continuel mouvement d'argent vers Rome cesse aussi, et qu'il cesse encore plus vite; car les hommes reviennent et l'argent ne revient pas.

Us demandent qu'il y ait une juridiction ecclésiastique nationale, la cour métropolitaine, qui juge en dernier ressort au spirituel137, comme le parlement au temporel, et comme le parlement en audience publique.

Us demandent qu'il n'y ait pas de cas réservés au pape138, que l'homme qui a commis certains péchés ne soit pas obligé d'aller à travers les montagnes et les forêts , les mers et les tempêtes , s'en confesser à six cents lieues19; que le fils ne soit pas obligé pro debitis , pour les péchés de son père, ou, mort ou infirme , d'aller satisfaire à la pénitencerie romaine140.

Ils demandent que les dîmes soient supprimées'jl.

Us demandent que les dotations des évêchés et des cures soient faites en biens-fonds'12; que les dotations des évêchés soient de dix-huit cents livres, deux mille livres, ce qui est la dotation ordinaire des évêchés l4?> ; que la dotation des cures soit de cent cinquante livres , deux cents livres, ce qui est la dotation ordinaire des cures '4*.

Us demandent que lorsque ces constitutions dotales auront été solidement assises, le fouet de Jésus chasse les marchands du temple; que les offrandes de toute nature , les rétributions quel-

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conques soient interdites14; que le peuple ne voie plus que le prêtre, que l'autel.

Il y a , dîmes-nous , aussi des hommes du siècle, des maris prudens , des pères de famille prudens , qui demandent que les confesseurs des femmes aient au moins cinquante ans146.

Il y en a qui demandent que les hommes , et particulièrement les femmes, n'habituent plus, dans la confession, leur bouche à manquer de pudeur; qu'on dise seulement dans certains cas : J'ai péché contre tel commandement l47 .

11 y en a, et surtout dans le nord de l'Europe, qui demandent que les prêtres puissent être ma-

riés l4".

Il y en a qui demandent que les prêtres soient indispensablement mariés M9.

Il y en a , dans ces mêmes pays, qui demandent que pendant le carême on puisse faire gras une fois le jour,5°.

Il y en a qui demandent que, lorsqu'il y a une longue suite de fêtes, on puisse, après la première, travailler entre les offices lûl.

Il y en a qui demandent que la célébration de toutes les fêtes soit renvoyée au dimanche lf'2.

Messire, me dit ce bon curé , toutes ces matières sont délicates : Messire , lui répondis- je, ni je n'approuve ni je ne condamne; en tout cela, il peut y avoir du faux , il peut y avoir du vrai; c'est au

temps, à la raison des siècles à démêler l'un de

l'autre.

Nous prîmes mutuellement congé en faisant des vœux pour la paix de l'heureuse terre chrétienne.

Je me remis en voyage.

A force de journées, de stations, je revis enfin Troyes. J'allai à la Madeleine, que j'avais quittée depuis près de quarante ans. Je trouvai cette église remplie d'un peuple nouveau et d'un clergé encore plus nouveau. J'allaià la cathédrale; j'yfus reconnu par un archidiacre, de mon temps petit clerc dans ma paroisse , mais alors si timide , qu'il n'osait me répondre qu'à la messe. 11 eut pitié de moi ; il me fit nommer habitué, je le suis encore. Mes derniers pas , les derniers que sans doute je suis destiné à faire dans ma carrière, m'ont à peine ramené aux premiers. Voilà toute ma vie , ma confession entière.

Messires, ai-je plus de bonheur que vous? Eh bien dans les rangs où je me suis trouvé , les autres hommes de mon état n'en ont pas plus que moi , et dans les rangs supérieurs ils en ont moins: Quoi! me direz-vous, dans les rangs du haut clergé, des abbés, des évoques? Oui! vous répondrai-je , dans les rangs du haut clergé , des abbés, des évoques. Us veulent toujours être , malgré le siècle actuel, ce qu'au siècle dernier ils étaient, et ils sont dans une continuelle , pénible et fatigante opposition avec le temps présent, fort du temps à

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venir. Mais qu'importe que dans certains rangs nous soyons malheureux, dans certains autres plus malheureux, dans tous les plus malheureux? nous ne nous plaindrons pas; car heureux ceux qui pleurent! heureux les malheureux! les plus malheureux! C'est surtout pour eux que doit s'ouvrir ce séjour rempli d'éternelles joies, où vivra notre ame, alors que le globe qui nous porte, et le firmament qui roule au-dessus de nous , seront retombés en poussière.

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