‹ Histoire des Français des diverses étatsChapitre 5 sur 36 · LE FINANCIER · texte numérisé non relu

LE FINANCIER

Histoire v.

Ce soir, l'affluence des gens de tous les états était extraordinaire. On attendait le financier ; on était impatient de voir comment il prouverait qu'il était le plus malheureux. Enfin il a paru, et tenant dans ses mains son escarcelle qu'il ne cessait d'aplatir, il a dit : Tout le monde est persuadé que les grands, qui font fouetter, essoriller , pendre , ne sont jamais des voleurs , et que les argentiers , les changeurs, les percepteurs, les collecteurs, les receveurs, les généraux, les élus , enfin tous ceux qui perçoivent ou régissent les impôts, sont moins délicats, moins honnêtes, moins sévères que les hommes des autres états. La vérité est , toutefois , que dans les autres états il y a beaucoup d'accusés et beaucoup de condamnés , tandis que dans celui de financier , s'il y a aussi beaucoup d'accusés , il y a peu de condamnés , et encore parmi les condamnés tous ne sont pas coupables. Les voûtes de l'église des Célestins de xMarcoussi ' retentissent jour et nuit des louanges chantées en l'honneur du malheureux trésorier Montagu 2 , que ses ennemis firent décapiter aux halles3. Il ne lui servit rien d'être innocent, même d'être noble , même d'être clerc \

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Et ce pauvre Jacques Cœur, argentier du roi% aux héritiers duquel on vient de restituer ses biens G , ne l'avons-nous pas vu en robe noire , à genoux , une torche à la main 7, demander pardon à Dieu, au roi et à la justice? Qu'avait-il fait? Parce qu'il était riche , il fut condamné. Cependant il est certain que ses richesses, tout immenses qu'elles étaient, n'avaient pas été tirées des coffres de l'Etat , mais qu'elles venaient de son commerce 8, et peut-être en partie de la science de son chapelain , qui avait trouvé le secret de faire de l'or, ainsi que bien des gens plus fins et mieux instruits que les autres l'ont soutenu dans le temps 9.

Mais en France, jamais on ne se guérira de la manie de se plaindre des financiers. Si les favoris dilapident le trésor, les financiers ! s'il survient des guerres, des désastres, les financiers! s'il n'y a point d'argent, les financiers! si la récolte est mauvaise, les financiers! les financiers! toujours les financiers!

Une haine universelle nous poursuit, et j'en ai ressenti particulièrement les atteintes à l'époque de mon mariage.

Je ne sais si je suis dans l'erreur, et s'il me faudra encore pour cela entrer aussi en contestation ; mais je crois que lorsqu'on prend une femme, il faut la prendre à son gré. J'ai toujours aimé les personnes grasses , blanches et douces ; telle était la petite Mellon. J'allai en faire la demande à son père : Mon ami, me répondit- il , vous êtes financier; vous ne

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pouvez être mon gendre. — Eh ! pourquoi donc, quel mal vous ont donc fait les financiers? — Dans tous les temps ils nous ont foulés, pressurés sous le poids des impôts, pour faire sortir du fond de nos poches jusqu'au dernier écu. — Dites-le, maître Mellon, vous êtes comme bien d'autres, vous ne voulez pas d'impôts. — Du moins, je n'en veux que de justes; et certes ils ne le sont pas lorsque la levée en est faite sans aucun droit. En même temps il se met à déclamer, à crier jusqu'à ce que l'haleine lui manque. Suivant lui, il n'y avait que les trois états assemblés qui eussent le droit d'établir des impôts; Oui, autrefois, lui répondis-je; et je lui citai les nouvelles ordonnances où les impôts étaient établis par la pleine puissance royale10. Il médit que c'était contre les maximes fondamentales du royaume : nous devons, ajouta-t-il, être gouvernés d'après ces maximes , qui veulent aussi que le roi et sa maison , c'est-à-dire sa cour, ne vivent que du domaine". L'argent de la nation ne doit payer que les dépenses nationales , l'armée de terre , l'armée de mer , la justice, la police ; c'est tout. Je voulais parler, il me fermait la bouche : Qu'est devenu, disait-il, le temps où Charles VII, roi de France, et Henri V, roi d'Angleterre , qui voulait être aussi roi de France, luttaient à qui lèverait le moins d'impôts, chacun dans la partie de la France qu'il occupait12? Mellon avait été aux états de Tours de hJBù ; il avait assisté à toutes les séances, il avait entendu

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Jehan de Rely, Jehan Masselin, Philippe Pot ,3. Ne me parlez pas des gens qui ont été aux états-généraux ; c'est un des grands malheurs des financiers que d'être obligés de disputer avec ces gens-là, surtout quand ils sont avocats ; et Mellon était un des meilleurs , en d'autres mots, un des plus obstinés avocats du bailliage.

Un jour il disputa avec un de ses confrères sur les lois : là il était possible qu'il raisonnât bien, mais il disputa si long-temps et si fort qu'il gagna une péripneumonie. Il voulut disputer contre le médecin , mais le médecin vous le fit si bien purger, si bien saigner, qu'il vous le fit taire pour toujours.

La tutelle de sa fille fut déférée à son frère. J'allai lui faire ma visite : Vous venez , me dit-il aussitôt qu'il me vit entrer, me demander ma nièce; ah ! je ne suis pas prêt à vous l'accorder, car vous êtes un des agens delà levée des impôts, dont, suivant moi, la nature est vicieuse, et la répartition injuste; toutefois, ajouta-t-il , asseyez-vous, et voyons un peu ; je ne demande pas mieux que d'avoir tort; car je ne me crois pas obligé d'hériter des sentimens de feu mon frère ; moi je vous aime, et je vous dirai que ma nièce ne vous hait pas.

Je m'assis, et lui parlai ainsi: Vous saurez d'abord, si vous ne le savez , que les finances sont divisées en finances ordinaires et en finances extraordinaires.

Les finances ordinaires sont les revenus desbiensfonds , des biens féodaux et de certains droits ou

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subsides incorporés au domaine, comme les épaves, les confiscations \ le monnayage '4, enfin les revenus immuables de la couronne : les finances ordinaires ne peuvent être un objet de discussion.

Les finances extraordinaires ou impôts non incorporés consistent en subsides territoriaux, en tailles, en subsides non territoriaux, en subsides sur le sel ou gabelles, en subsides sur les boissons et sur un petit nombre de marchandises , en aides'5. C'est sans doute sur les finances extraordinaires que vous entendez établir la discussion. Examinons, examinons tant qu'il vous plaira : mais, si vous le voulez, je vais vous mettre à même de bien voir, de bien examiner.

Je vais vous amener au conseil du roi, qui setient, non comme autrefois au grenier ad Galatas16, mais bien dans une des belles salles peintes et dorées du château de Blois ou d Amboise ; j'y ai été; écoutezmoi et ce sera aussi tout comme si vous y aviez été.

Le roi veut imposer quatre, cinq millions, car même en tenant compte de la hausse du marc d'argent qui est à douze livres'7, il a maintenant trois fois autant de revenu que vers le milieu du dernier siècle18., où le marc d'argent était à six livres'9, et où toutes les recettes ne s'élevaient qu'à sept cent mille livres20. Il met en délibération quelle sera la quotité des subsides territoriaux , c'est-à-dire des tailles ; quelle sera la quotité des subsides non territoriaux, c'est-à-dire des gabelles et des aides. Un conseil du 3. 7

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XIV* siècle dirait : le tiers en impôts territoriaux, les deux tiers en impôts non territoriaux*'. Un conseil du XVesiècIe, qui ne veut plus tourmenter la vie du peuple par une continuelle perception d'innombrables aides variées, suivant la meurtrière ou sotte science de ces temps-là, dira : deux tiers eu impôts territoriaux et un tiers en impôts non territoriaux"; ;t le roi, qui est un roi du XVe siècle, ordonnera de sa puissance aujourd'hui vraiment pleine, de son autorité aujourd'hui vraiment royale, qu'il en soit ainsi. Trois, quatre millions de tailles 23vont donc être imposées, et ce n'est pas trop ; car si les tailles sous Charles VII qui lésa rendues permanentes'4, étaient suffisantes à dix-huit cent mille livres25, on a été forcé de les porter sous Louis XI et sous Charles VIII , à plus de cinq millions'". Il s'agit maintenant de faire la répartition , non d'après l'ancienne division ecclésiastique par diocèses 27, mais d'après la nouvelle division financière par élections 2\ Les conseillers généraux des finances, qui ont alors l'honneur d'approcher le plus près la personne du roi, ont déployé devant eux les papiers des feux qui contiennent les derniers dénombremens des feux de tout le royaume , d'après la déclaration des commissaires enquêteurs de chaque paroisse29. C'est sur cette belle et sûre base qu'ils font hardiment la répartition ; le roi l'adopte , ou il la corrige s'il en sait plus qu'eux, et il signe, pour chaque élection, l'ordonnance de la taille qu'elle doit pour payer50 : le conseil se sépare.

La taille départie à chaque élection est aussitôt répartie entre les paroisses par les élus3', et la taille départie à chaque paroisse est aussitôt répartie entre les habitans par les collecteurs, les asséeurs , les tailleurs32 ou commissaires aux tailles , sur un papier d'assiette que souvent deux notaires signent" , que les élus vérifient, arrêtent34. Aussitôt le rôle, qui

ordinairement est écrit sur un long ruban de parchemin35, est rendu exécutoire, et le mouvement de

la levée de l'impôt commence.

Maître Mellon, ajoutai-je alors, mettez-vous maintenant en colère pour deux , pour vous et pour feu votre frère l criez comme lui , à ne vouloir rien entendre sur les privilèges ! mais ensuite cherchons de sang-froid, vous et moi , les abus, et, si nous en trouvons, soyez sûr que je crierai plus fort que vous et même plus fort que feu votre frère, s'il est possible.

Ne vous interrompez pas , me dit Mellon , continuez. Je continuai : On se fâche, dis-jc , contre les privilèges ; mais n'en faut-il pas dans un état policé; et l'égalité ne rappelle-t-elle pas l'enfance des sociétés? Un cultivateur, un artisan , un marchand, un bourgeois, s'ils ont vraiment l'esprit de leur état, consentiraient-ils à ne pas payer la taille? car s'iF faut que quelqu'un la paie, qui voulez-vous qui la paie ?

Est-ce les clercs? ah! les clercs! ont-ils jamais payé la taille30? et s'ils voulaient la payer, le souffririez-

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vous? oh ! non, vous ne le souffririez pas. Et les nobles V-\ sotiffririez-vous qu'ils la payassent? et les gens de guerre 38 ? \e souffririez vous ? et les commensaux de la maison du roi 39 , des gens qui ont bouche à cour, le sou ff ririez- vous ? je vous le demande : non, vous ne le souffririez pas ; et je réponds pour vous , non. Et les commensaux du comte de Nevers 4°, des gens qui ont aussi bouche à cour? par In même raison, vous ne le souffririez pas davantage; et je réponds encore pour vous, non; et les écoliers et les maîtres des petites écoles? et les écoliers et les maîtres des grandes écoles, des universités 4l , des gens qui parlent latin et même grec, souffririezvous qu'ils la payassent? vous répondez, ou je réponds encore pour vous, non. Cependant les voilà tous les exempts ou peu s'en faut, si vous y joignez les parlemens, les hautes cours , les officiers des finances 42: eh! qui voudrait les imposer? Ainsi gardonsnous de croire qu'on accorde les exemptions trop facilement : on n'a exempté de tailles Jéhanne Laine , dite Hachette , qui a si héroïquement défendu Beauvais, que sa vie durant 43.

Quant aux exemptions des biens, je le demande, il y aurait des hommes nobles et il n'y aurait pas de biens nobles 44?et il n'y aurait pas de forêts nobles ? Charles VIII n'aurait pu affranchir de tailles les forêts guerrières de laChambonie,qui produisent ces beaux grands bâtons de lance , que les habitans des lieux lui offrirent à son passage 45; il n'y aurait pas de mou-

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lins nobles; Charles le vietorieux n'aurait pu dire au meunier de Verneuil : Pierre, tu as chassé de la ville les Anglais , je t'anoblis toi et ton moulin 4<i ? il n'y aurait pas de champs, de prés, de vignes nobles lorsque le maître du pays les a possédés 47 ? Le champ, le pré, la vigne, qui a appartenu au duc de Bourgogne, pourrait-il donc être mis à la taille comme le champ, le pré, la vigne, qui a appartenu à Colas? 11 n'y aurait pas d'îles, que dis-je, toutes les îles ne seraient pas nobles? les îles, ces vedettes de la terre ferme, pourraient-elles payer ia taille48? Il n'y aurait pas de villes nobles, lorsqu'elles seraient grandes et illustres? la capitale de la France, Paris % pourrait-elle donc payer la taille comme Corbeil ? et la capitale de la Champagne, ïroyes 5°, pourraitelle donc aussi la payer comme Vitry? Enfin les villes de franchise, les villes qui portent en leur devise la noble F couronnée 5I pourraient-elles aussi payer la taille comme celles qui n'ont ni devise, ni F, ni couronne, ni rien?

Mellon m'écoutait avec plaisir; je le gagnais par mes raisons ; je m'en apercevais , je parlai avec plus de confiance, et je parlai bien mieux.

Des subsides territoriaux , je passai aux subsides non territoriaux : Si dans ce monde, continuai-je , nous devons aimer quelque chose , c'est à mon avis les gabelles ; i! semble que Dieu ait , pour ainsi dire , créé le sel moins pour l'assaisonnement de notre nourriture , que pour nous donner une

matière éminemment imposable : vous paierez ) dit le prince, tant par mesure de sel, indépendamment du prix marchand : ainsi le riche, qui a beaucoup de bestiaux, beaucoup de gens, qui consomme beaucoup , paiera beaucoup, et le pauvre qui n'a pas de domestiques, qui n'a pas ou qui n'a que peu de bestiaux, qui consomme peu, paiera peu. Et remarquez les sages dispositions de la loi : personne en France ne peut manger de sel qui ne sorte des greniers publics , et tout Je monde peut y en porter ; en sorte que par la grande concurrence des vendeurs , le prix marchand tombe à un tel ra* bais , que l'on ne paie guère que la taxe du prince 5*.

Mais, direz-vous, cette perception sur le sel ne s'étend que sur l'ancienne France; oui, sans doute, car lorsque la nouvelle , je veux dire lorsque la Bourgogne, la Bretagne et d'autres provinces ont voulu se réunir à nous, on ne les a pas plus chicanées sur le sel 5Î que sur les aides 5\

Je fis alors passer, pour ainsi dire , sous les yeux de l'oncle de la petite Mellon les difFérentes chartes et immunités des subsides non territoriaux " , je lui donnai la preuve qu'elles étaient aussi bien fondées que celles des subsides territoriaux. Je lui prouvai que les exemptions des aides étaient plus rares que celles des tailles, puisque souvent les nobles les payaient 5% et que les exemptions des gabelles étaient encore plus rares, puisque non-seulement les nobles, mais les clercs mêmes payaient le sel au prix commun ".

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Il tardait à l'oncle de la petite Mellon de parler , non pour combattre encore mon opinion, mais pour médire qu'il la trouvait en tout point fondée et qu'il l'adoptait. La petite Mellon était présente : Et vous, ma nièce, lui dit son oncle, depuis l'âge de onze ans vous êtes fille de confession, vous êtes inscrite aux rôles des subsides 58, qu'en pensez-vous? Mon cher oncle, lui répondit-elle, en style de demoiselle et en me regardant avec bienveillance : Je pense que la France est imposée comme il convient , et que chacun ne paie que ce qu'il doit : C'est-à-dire, reprit son oncle, que les impôts sont justes et qu'il» sont justement répartis, ou ce qui est encore plus clair, que le plus jeune des élus vous convient : Eh bien! ajouta-t-il, en prenant la main de sa nièce et en me la présentant : Yoici les étrennes que je vous promets pour le premier de l'an, pour la Tiphaine 59 au plus tard.

J'allais être heureux, je croyais du moins que j'allais l'être : mais, ô malheur des élus! ô malheur des financiers! la veille du premier de l'an, l'oncle de la petite Mellon avait fait, comme tous les débiteurs qui ne peuvent payer, il s'était croisé contre les infidèles Go et avait été dans un port de la Provence attendre ou un arrangement avec ses créanciers, ou un bon vent pour s'embarquer et aller renverser l'empire ottoman.

Un autre oncle de la petite Mellon devint son tuteur. J'allai aussitôt le voir ; il me fit long-temps

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attendre dans une salle basse et froide. 11 parut enfin : Mon frère vous a promis notre nièee , me ditil , mais il n'a jamais tenu aucune de ses promesses. Quant à moi , vous pouvez être sûr que je vous tiendrai les miennes; je vous promets que jamais financier, quel qu'il soit , ne sera mon neveu. 3N 'ayant alors plus d'espoir, je lui parlai sans ménagement : Vous ne me surprenez pas, lui dis-je, vous êtes de cette ridicule vieille bourgeoisie, plus difficile sur les alliances que les Rohan et les Montmorency ; toutefois il n'est pas de financier qui à cet égard ne vous fît honneur.

Vous qui nous méprisez tant, continuai-je, sachez que dans les finances ordinaires, l'administration du domaine, les receveurs, les gardes-magasin, les grenetiers Gl sont fort puissans, que les receveurs des bailliages et des sénéchaussées °2 le sont encore davantage; et que si je monte jusqu'aux trésoriers, c'est là surtout que je trouve la puissance : ne les avez-vous donc pas vus, lorsque dans leurs chevauchées sur les terres du roi, au milieu d'un nombreux cortège de sergens, de gardes, de forestiers, de châtelains, de régisseurs, de maîtres d'œuvres 6î, ils disent : Abattez-moi cette grande tour! bâtissezmoi à la place un boulevard , une forteresse ! Ce grand château, démolissez-le , rebâtissez-le plus haut , qu'il domine toute la province! Agrandissezmoi ce grand étang! coupez-moi cette forêt qui borde la rivière ! mettez-moi tout ce pays de la-

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bour en pays do chasse, tout ce pays de chasse en pays de labour °M Ces administrateurs souverains du domaine sont surtout puissans , quand au commencement de chaque règne le roi vient de jurer à l'église de Reims de faire réunir de nouveau au domaine toutes les parties qui en ont été allé nées °5 ; quand il ordonne aux trésoriers de les reprendre , de les remettre sous sa main, n'importe qui les possède 6S. Alors vous verriez les barons , les comtes qui jouissent de baronies, de comtés domaniales, s'incliner, s'humilier devant ces hauts trésoriers de France de qui dépend leur rang et leur fortune : Mellon! Mellon! alors vous ne dédaigneriez pas l'alliance des financiers. Mellon, ce serait bien votre faute si vous n'avez entendu parler du changeur ou receveur général qui , dans ses grands coffres grillés de fer, devrait recevoir tous les ans un million de revenus G?, si le patrimoine royal n'avait été morcelé , dilapidé , souvent pour les besoins de l'état, plus souvent pour ceux des courtisans.

Les financiers, poursuivis-je , sont encore bien plus honorables dans les finances extraordinaires, les tailles , les gabelles , les aides. Je ne parle pas des percepteurs, des fermiers; ce ne sont que des financiers temporaires : je parle des receveurs des tailles 68, des receveurs des gabelles °% des receveurs des aides 7o, des clavaires 7", des gens qui tiennent bien sous clé, qui serrent bien l'argent

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du public, je parle des contrôleurs provinciaux 1\ des contrôleurs généraux 7*. Je parle des receveurs généraux 74 des quatre généralités 7Ï, qui remuent les gros sacs d'argent comme les maçons remuent les pierres; je parle surtout de ce receveur général des finances de la France 7° dont tout le monde parle : il tient continuellement ses mains dans ce fleuve d'or qui n'est produit que par trois ou quatre impôts 77, qui n'a que trois ou quatre sources, et qui a mille embouchures, qui arrose, qui vivifie toutes les parties de l'ordre social.

Ah I lui dis-je aussi, ne croyez pas que je vous tienne quitte de celte laborieuse magistrature des finances, qui est en même temps la volonté, la justice, le bras du roi.

Mellon, nous avons dans notre juridiction quarante, cinquante mille percepteurs 73, quatre-vingt et peut-être cent mille financiers 7f>.

Mellon, ceux qui ont assisté à nos audiences ne nous refusent pas leur nièce. Vous nous verriez dans notre salle, assis sur une haute estrade, ayant à nos pieds le clerc du greffe, juger toute sorte de procès relatifs aux finances 8). Me direz-vous que nous ne sommes que trois? tant mieux : plus petit est le nombre des juges, plus grande est leur puissance. Me direz-vous aussi que le ressort des élections ne doit être que de trois lieues de rayon, afin que le justiciable puisse venir et s'en retourner le même jour 8l ? j'en conviens, mais la vérité est

qu'il y a des ressorts bien plus étendus. Vous me direz peut-être encore que les cours des élus ne sont que des cours inférieures, dont les appels sont portés aux cours des aides de la langue d'oyl ou de la langue d'oc a'2; soit : toutefois , dans plusieurs cas, nos jugemens sont provisoirement exécutés 8\

Descendus de notre siège, comme juges, nous allons encore siéger comme administrateurs ; c'est nous qui contrôlons les registres des receveurs 84; c'est nous qui adjugeons les fermes des subsides: à chaque adjudication nous avons douze deniers pour notre vin 85.

Dans la belle saison nous montons à cheval; nous parcourons les campagnes au moment de la récolte; nous voyons quels sont les pays qui n'ont pas souffert des orages, des grêles, des débordements. Au milieu des populations qui font valoir leurs pertes, leurs dommages, au milieu des populations environnantes qui les reconnaissent ou qui les contestent , nous prononçons les décharges , les modérations, en même temps que les réimpositions sur les communes des environs 80. Combien de fois encore n'entendriez- vous pas des villages, des bourgs entiers qui viennent nous entourer, qui nous poursuivent, qui nous crient : Messires les élus , nous payons trop , beaucoup trop, ôtez-nous quelques feux 6\ ayez pitié de nous! Je pense qu'alors vous ne vous trouveriez pas très honteux de vous dire mon oncle; surtout lorsque nous présidons la commission con-

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voquée pour la réparation ou rectification du nombre des feux , lorsque se trouvent alors assis audessous de nous le curé , le procureur du roi , les trois premiers notables de la paroisse, qui composent cette commission; lorsque nous demandons au curé ses livres des paroissiens , pour les conférer avec les livres de tailles 88; lorsque ^ sur le rapport du notaire secrétaire de la commission 9 que nous avons envoyé de porte en porte s'enquérir du nom de ceux qui possèdent une fortune de dix livres , de ceux qui en possèdent une au-dessus , de ceux qui n'en possèdent qu'une au-dessous , nous statuons avec les commissaires sur la rectification, et que nous faisons insérer notre ordonnance dans les livres déposés aux archives royales du bailliage, qui sont comme les perpétuelles matrices des rôles d9. Je ne vous cacherai cependant pas que notre opération doit être homologuée par des lettres du roi»0, mais le roi ne les refuse jamais, et toujours trouve que tout ce que nous avons fait est bel et bon , ce qui d'ailleurs est la vérité.

Mais quelque grands que puissent être les élus , oh ! qu'ils sont petits en comparaison des généraux des aides ! Les uns, sous le nom de conseillers, rendent comme souverains juges, en quelque matière de finance que ce soit , la justice civile et même la justice criminelle 9l ; et s'ils condamnaient un homme à mort, et s'ils le faisaient pendre, je ne dis pas qu'il ne fût bien condamné et bien pendu. Les

autres généraux, au nombre de quatre, sous le nom de premier, de second, de troisième, de quatrième général, administrent souverainement les finances de l'état sj* Avez-vous vu comment ils disposent de la richesse de la France ; comment leur bouche devient pour ainsi dire royale: Recepveurs , thrésoriers, obêyssez aux ordres du roy, en payant, sur [exhibition des présentes , à maistre Guillaume la somme de. . . 93? et cette somme est quelquefois plus grande que celle que peuvent porter dix et même vingt mulets.

Toutefois, à la fin de leur exercice, les généraux des aides rendent leurs comptes; il est donc quelqu'un à cet égard au-dessus d'eux? Oui, et ce sont les membres de la chambre des comptes, la régulatrice de toules les finances 94, dont les huissiers poursuivent, saisissent, emprisonnent un comptable dans l'étendue de la France entière» Je conviens qu'il y a aujourd'hui plusieurs cours des aides 95 , plusieurs chambres des comptes 9° , comme il y a plusieurs parlemens °\ Mais de même que pour dire le Parlement de Paris on dit seulement le Parlement ", de même pour dire la cour des aides de Paris , la chambre des comptes de Paris, on dit seulement la cour des aides »% la chambre des comptes

Quelle gloire d'être premier général des finances, premier président de la chambre des comptes ! Eh bien, un simple élu, que vous ne jugez pas digne de

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votre nièce Brigitte Mellon, peut monter à ce rang. Je crus à propos de m'arrêter là. Je saluai ce troisième frère Mellon; il vint me reconduire. Je remarquai avec plaisir qu'il me fil une révérence plus profonde que celle que je lui fis, qu'il me dit plusieurs fois de prendre garde de me faire mal dans l'escalier; je conservais donc quelques espérances, et mon amour les accroissait ; mais revenant de tournée, c'était un mardi matin, jour à jamais marqué en lettres noires dans mon souvenir, je passais près de l'église paroissiale, je vis à la grande porte une estrade tapissée où jouaient des musiciens ,01 qui réjouissaient un nombreux cortège de noce, entouré d'une foule de peuple: j'en lirai un bon augure, et je me promis aussi d'avoir des musiciens, si je pouvais obtenir la petite Mellon. Je m'approchai, j'entendis que les gens disaient: Oh! qu'elle est blanche! oh! qu'elle est grasse! oh! qu'elle est douce ! La peur me prit ; je nie dressai sur mes pieds pour regarder, je vis la petite Mellon toute odorante de poudre de violette ,oa , toute belle de parure et de joie. Je me retirai furieux, et aussitôt j'allai me marier avec la nièce de mon apothicaire, qui demeurait chez son oncle ; elle était laide et méchante : la colère me la fit épouser. Au bout de peu de temps son humeur devint insupportable. Je m'aperçus de plus qu'elle était sujette à d'incommodes habitudes, telles que celle de prendre médecine de deux jours l'un : inutilement je me plai-

gnis à son oncle : il me répondit que dans toutes les unions conjugales, même les plus heureuses, toujours il y avait quelque chose à dire. Je menaçai alors de m 'adresser à l'ofïicial pour incompatibilité d'humeur et de tempérament ,0\ La parenté s'assembla, et il fut réglé que je passerais à ma femme au moins quatre médecines par mois et quelques autres fantaisies. Il fallut y consentir.

Mais si à la longue , messires , on s'accoutume à une femme laide et méchante, qui prend médecine quatre fois par mois, et qui a quelques autres fantaisies, on ne s'accoutume jamais, je crois, aux mauvais raisonnements. Aujourd'hui cependant y a-t-il rien de si commun? y a-t-il une famille aussi nombreuse que celle des Mellon ? Dites si l'on peut sortir de chez soi, sans en rencontrer quelqu un ou quelque parent plus ou moins proche?

Il n'y a pas long-temps que j'étais dans une des salles de l'évêché, attendant le moment de faire ma cour à l'évêque; deux fort honorables magistrats me placent entre eux deux, et, pour me faire disputer, disputent sur les finances ; j'entendais l'un mal raisonner à mon oreille gauche, et l'autre plus mal raisonner à mon oreille droite; je cherchais un prétexte pour m'enfuir; ils me retiennent chacun par un bras : Mais que devient donc, me disent-ils, l'argent des tiercemens, des doublemens, qui accroissent, sans nouvelle imposition, les fermes des finances? Il est hors de doute que les financiers pour-

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raient être impunément voleurs, et il ne convient pas aux intérêts publics de s'en rapporter plus à la conscience des financiers qu'à celle des autres. Je fis semblant de ne pas voir qu'ils souriaient, qu'ils s'applaudissaient: Messires, leur répondis-je , il vous appartient sans doute de juger, mais non en matière de finances ; écoutez avec quelque attention ce que je vais vous dire, et vous y serez moins ignorans, et vous saurez que de toutes les choses ingénieuses et simples, la plus ingénieuse, la plus simple, c'est la comptabilité actuelle.

Je suppose que les gabelles ou les aides de l'élection de ïroyes aient été affermées six mille livres pour un an; au bout de quatre mois, le tiers de la durée du bail, une autre personne fait un tiercement . offre de donner le tiers en sus, neuf mille livres : elle est de droit nouvel adjudicataire , et le bail de l'ancien fermier aussitôt cesse. Au bout de six mois , la moitié de la durée du bail, une autre personne se présente encore ; elle fait un doublement; elle offre de donner le double en sus, douze mille livres : elle est de droit adjudicataire , et le bail du second fermier cesse aussitôt. Que si l'ancien fermier veut garder son bail , il peut couvrir l'offre du tiercement ou du doublement par l'addition d'une enchère ou somme fixée , sous ce nom , par les élus; mais en même temps, celui qui a offert le tiercement ou le doublement peut dans les huit jours surenchérir encore d'une enchère. Dans

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les huit jours suivans, l'ancien fermier peut encore surenchérir; ainsi alternativement, jusqu ace qu'un des deux concurrens se retire Io4. Le troisième fermier, s'il y en a trois durant ce bail d'un an , force le receveur à lui prendre pour comptant les sommes qu'ont versées ou qu'ont été tenus de verser les deux précédens fermiers I05. Il suit de nécessité qu'il doit y avoir trois termes de compte des fermiers, le premier au bout de quatre mois, le second au bout de six , le troisième au bout de l'année ou du bail. Ces comptes particuliers forment à pareils termes les comptes généraux des élections qui , à pareils termes aussi , forment le compte général des accroissements éventuels des subsides non territoriaux ,o6. Je vous ai dit que la comptabilité était aujourd'hui ingénieuse., simple : l'est-clle? mais vous ne voyez pas encore tout.

Avant le tiercement ou le doublement , les fermiers et les receveurs pourraient s'entendre pour diminuer le montant des recettes éventuelles et frustrer le nouvel adjudicataire. La loi y a pourvu: les quittances ne deviennent pièces comptables que lorsqu'elles ont été contrôlées à époques fixes par les officiers contrôleurs : cette disposition est commune à toutes les quittances quelconques de l'une et l'autre finance ,0?.

Yous ne voyez pas tout encore : il n'y a, pour les dépenses extraordinaires de l'état, d'autres pièces comptables que les mandemens ou rôles signés de 3. 8

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la main du roi f°8, et contresignés par son clore secrétaire ••». Toutes les fois que ce n'est pas dépense ordinaire, les généraux des finances ne peuvent ordonner la plus petite somme qu'en vertu de ces mandemens ou rôles "°.

Il y a encore à vous dire: Vous vous imaginez, comme bien des gens, que les comptes des finances sont reçus, arrêtés sans examen ni difficultéon le dit, on le croit. Apprenez maintenant ce qui en est ; et par la sévérité apportée à l'égard des hauts financiers, jugez de ce qui doit en être à regard des autres» Il s'agit des comptes des finances extraordinaires, des comptes des receveurs-généraux des quatre généralités et des provinces nouvellement réunies, ou de ceux du trésorier général des guerres "\ ou de ceux du maître d'artillerie"2; ou, si vous voulez, il s'agit des comptes des finances ordinaires , des comptes des receveurs du domaine , des argentiers de la cour, des grands officiers , du grand veneur ',3 , du grand écuyer ,,4„ Voyez , aux grandes marges de tous ces divers comptes , sur ce beau vélin blanc , à côté de ces longues majuscules en ailes, en becs d'oiseau, en ramures , en cornes de cerf , à côté de ees belles écritures où la plume s'est si souvent jouée en grilles , en dégagemens, en pleins et en déliés "5 , l'écriture simple, roide, et pour ainsi dire inflexible des maîtres des comptes et de leurs notes sévères : caveatur; nihll de isto oncre; radiatur ; corriga-

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ivr, recorrigatur compotus "% en français : attention au double emploi ; pièce rejetée ; article rayé ; compte à refaire.

Mais s'agit— il des comptes de financiers encore plus hauts , la loi est encore plus vigilante ; elle veut que les comptes des recettes et des dépenses générales de l'état soient arrêtés en séance publique "7 ; elle veut que la chambre des comptes se fasse assister des généraux , quand elle vérifie l'administration des finances ordinaires, les comptes des trésoriers de France n8; qu'elle se fasse assister au contraire des trésoriers de France, quand elle vérifie l'administration des finances extraordinaires , les comptes des généraux U9.

Je ne parle pas d'ailleurs de la spécialité qui aujourd'hui commence à s'introduire dans les dépenses ,2° , et qui sans doute suffira pour débrouiller le gothique chaos des finances du dernier siècle.

Messires , a continué le financier „ il y a quelque facilité et même quelque plaisir à ôter, en certaines matières , la crasse de l'ignorance à des magistrats gradués; mais aux gens sans lettres, sans instruction, il n'y a que peine, et c'est même peine perdue.

J'ai dans mon voisinage un propriétaire fort riche ; il vient quelquefois me voir; car, ainsi que les Mellon, il ne méprise pas les financiers, au contraire il s'honore d'être parent au sixième degré d'un gentilhomme qui a fait long-temps la guerre dans une compagnie de gendarmes, et qui, en ré-

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compense , a obtenu un office d'élu ,2î. Il vint hier : Je suis, me dit-il, chargé, surchargé de tailles; mais, ajouta-t-il, je vous le demande, comment se faitil que ma paroisse en paie tant ? elle en paie quarante livres; elle ne devrait pas en payer quarante sous ; car elle est petite , et il y a dix-sept cent mille paroisses en France ,2\ Gardez-vous de croire ça , lui dis-je ; il n'y a guère en France que cinquante mille paroisses, si vous y comprenez les états du duc de Bourgogne et les états du duc de Lorraine 123 ; il n'y en a que quarante mille, si vous ne les y comprenez pas ,24. Il cita les vieux livres ,2% dont un si grand nombre aujourd'hui radotent de plus en plus; il ne me laissait point parler; il parlait toujours : enfin un procureur du bailliage entra; dès qu'il fut instruit du sujet de notre dispute , il condamna l'assertion de mon voisin le propriétaire; dit que le parlement , dans ses remontrances à Louis XI , ne comptait en France que cent mille clochers ,26 ; il y en avait encore la moitié trop ; mais je n'insistai pas, car c'est beaucoup , en matière de dénombrement, d'avoir réduit de seize une erreur de seize et demi. Mon voisin le propriétaire s'en alla, en nous injuriant tous les deux.

Le lendemain le procureur revint , il m'injuria à son tour; il déplorait la misère du tiers-état ; il disait que la noblesse et le clergé avaient les deux tiers du produit des terres ï2/. Je lui dis que la noblesse en avait tout au plus un neuvième ,28 , et le clergé

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un autre neuvième »». Je le iui'prouvailpar des calculs. Rien ne met en fureur les gens de chicane comme les calculs; il me dit qu'on voyait bien que j'étais financier jusqu'au bout des ongles : vous sentez comme la réplique était facile ; elle était sur le bout de ma langue ; elle y resta. Je fis semblant de ne pas entendre , quoiqu'il me parlât nezà-nez et presque aussi fort que s'il eût été à l'audience. Mais je veux la paix ; je la veux surtout avec les procureurs.

Est-ce là tout, messires? ah ! plût à Dieu !

Les édits du jour, me disait-on il n'y a pas longtemps, ressemblent aux Gascons : belles paroles , belles promesses, et d'effels point; de même dans les édils actuels, beaux préambules, belles annonces d'égalité ., de proportion , de nouvelle répartition , et nous sommes toujours surchargés ; nous n'aurons jamais un cadastre pour toute la France. On nous avait annoncé que nous l'aurions , et trois ans après on nous a annoncé que nous ne l'aurions pas l3°. On a été effrayé des dépenses : Pauvres gens, leur répondis-je , c'est ce qui pouvait vous arriver de plus heureux; vous ne savez pas ce que vous désirez ; pourquoi donc croyez-vous qu'on voulait faire ce cadastre delà France ou compoix général l31? c'était pour décharger le pays de la langue d'oc l32, c'est-à-dire pour charger le pays de la langue d'oyl : on se tut.

On se tut bien mieux quand à ceux qui deman-

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daient un équivalent dans toutes les province» de la France comme dans celles qui s'imposent ellesmêmes l33 , je répondis î Toutes les provinces alors seraient pays d'états ; les deux premiers ordres seraient alors tout ; le roi , par conséquent le tiersétat , le tiers-état , par conséquent le roi , ne seraient rien.

Eh ! messiresles Français, qui vous plaignez tant, considérez que l'Italie, qui paie quatre millions de ducats, paie plus que vous ,34. Considérez que l'Angleterre paie aussi plus que vous; les ecclésiastiques y paient un dixième de leur revenu; les laïques en paient autant ; et , bien que la nation soit taxée sur presque tous les objets , on ne cesse de lui demander des dons gratuits, des bénévolences ,35. Nous avons en France des pays étrangers : entendez les habitans de la Savoie et de ses enclaves ,36 que le subside du joyeux avènement fait tant crier, que le subside de la régale , le subside du mariage des princes et des princesses llJ font crier encore plus ; ils soupirent en vain après l'heureux sort des Français.

Si l'on me disait que, quelque petite que soit la somme des subsides, on ne pourra pas dans la suite l'acquitter sans de grandes difficultés; que depuis long-temps l'argent s'écoule hors du royaume par plusieurs larges canaux ; que la France s'appauvrit et qu'à la longue elle se trouvera sans numéraire ; si l'on me parlait raison, tout comme un autre je saurais l'entendre.

Oui, vraiment! la France s'appauvrit tous les jours , et je crois qu'elle ne possède guère plus de trente millions d'espèces ,3% qu'elle dépense peu à peu chez l'étranger. Inutilement les rois ont Voulu arrêter cette exportation, soit par la hausse des monnaies tô9, soit par leurs édits sur la sortie des matières d'or ou d'argent, soit par la pragmatique-sanction ,4°, soit par la défense aux marchands d'aller aux foires de Genève 14', soit par l'établissement des foires de Lyon, soit par la suppression des foires de Lyon , soit par le rétablissement des foires de Lyon l4% soit par les lois somptuaires ,4\ llien n'y fait, l'argent s'en va et ne revient pas. Le peu qui reste est journellement fondu pour en faire des reliquaires, ou, ce qui est pire, pour en faire des bijoux, de la vaisselle ,44, et bientôt force nous sera d'avoir recours au papier-monnaie, comme ces peuples d'Asie dont parlent les livres des voyageurs M5.

Aussi le peuple est-il toujours mécontent, aussi ne cesse-t-il de crier; et contre qui? ce n'est point contre les nobles, contre les gens de guerre qui le battraient, contre le clergé qui l'excommunierait , contre les gens de justice qui l'emprisonneraient; c'est contre les financiers qui n'en peuvent mais. On leur en veut de ce qu'ils ne vont pas nus , de ce qu'ils ne meurent pas de faim , de ce qu'ils ne laissent pas tomber leurs maisons ; on dit , on répète qu'ils sont habillés comme des chevaliers ,

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qu'ils font meilleure chère que des abbés , qu'ils ont de plus beaux hôtels que les seigneurs; mais ils vous répondent : Nous avons rendu nos comptes ; que voulez-vous de plus?

Je vous le dis, on trouvera toujours, et plus qu'on ne voudra , des gens de guerre , des avocats , des médecins, des artisans, des laboureurs, des marchands , enfin des gens de tous les états ; mais bientôt on ne trouvera plus de financiers , les payât-on mieux , les traitât-on moins mal. Personne dans la suite ne voudra faire le métier que cependant n'a pas dédaigné un dauphin de France ,4% et , qui plus est , que n'a pas même dédaigné saint Mathieu ; et les impôts resteront à lever; et l'état, faute de nourriture , faute de revenus publics, périra , parce qu'on aura envié, insulté, injurié, honni des hommes que, par justice, par reconnaissance, on aurait dû considérer, honorer, aimer; et tout le monde sera malheureux, parce que nous aurons été les plus malheureux.

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