LE COMMISSIONNAIRE
Histoire vi.
Philippe, le commissionnaire du quartier, est venu porter u n paquet; mais au lieu de ressortir aussitôt , il s'est arrêté au milieu de l'assemblée , et ,
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à la grande surprise de tout le monde , ayant pris hardiment la parole , il a dit : Messeigneurs , puisqu'il y a des familles qui s'élèvent, il doit y en avoir nécessairement qui s'abaissent. Mon bisaïeul était un conteur ; c'est ainsi qu'on appelle les avocats dans mon pays \ Mon aïeul fut procureur. Quand un Normand fait tant que d'être honnête homme, il ne l'est pas à demi, il l'est au plus haut point; et d'un procureur, il en est de même. Imaginez quelle devait être l'honnêteté de mon grand-père , en même temps l'un et l'autre. Mon grand-père, au milieu des autres procureurs , qui étaient des procureurs ordinaires, ne devait pas gagner grand'chose; et mon père, son digne fils, lorsqu'il eut à partager avec ses frères, qui étaient des frères ordinaires, n'eut rien. Un seigneur, dont mon grand-père avait plaidé le procès et dont il n'avait jamais été payé , fit mon père capitaine de son château 2 : mais comme il élait de la destinée de notre famille de toujours s'abaisser, mon père ne put garder cette place , et il fut successivement capitaine-concierge 3, concierge-portier 4, enfin portier, sans autres gages fixes que trois setiers d'a-
voine 5,
Le château que mon père gardait 6 était presque toujours inhabité; et, quoique situé au milieu d'un pays sauvage, il se trouvait cependant tout près, seulement à quelques toises, d'un autre château 7, de même presque toujours inhabité , où
était portière une veuve avec sa fille, qu'elle gardait encore avec plus de soin que le château. Mon père se prit d'amour pour la fille, et une nuit qu'elle était dans la haute guérite de pierre au-dessus de la porte, à faire le guet pour sa mère, mon père s'étant approché, et la jeune fille ayant crié : Qui vive! mon père, au lieu de répondre suivant l'usage, Ami! répondit : Amant! La jeune fille cria : Passez ! mais il n'en continua pas moins la déclaration de ses sentimens : il la renouvelait le plus souvent qu'il pouvait au travers des barbacanes, des canonnières, des mâchecoulis, des créneaux. Long-temps après, toutes les fois qu'à la veillée mon vieux père en rappelait le souvenir à ma vieille mère, alors la jeune fille , elle en était de bonne humeur pour plusieurs jours.
De portier à portier il n'y a , comme on dit , que la main . Bientôt mon père obtint celle de la jeune fille : bientôt vint la famille, et si nombreuse que, pour pouvoir la nourrir, mon père fut obligé d'aller être portier à la ville. Là il ne pouvait plus se regarder encore comme capitaine. Il n'avait plus de château , il n'était et de nom et de fait qu'un simple portier. Pour que nous ne l'en respectassions pas moins , un jour il nous dit : Mes enfans , ne soyez pas humiliés de mon état, le premier huissier du parlement, qui porte un bonnet fourré 8 . qui est autant qu'un président de province, l'huissier receveur des amendes, qui a cent francs de ga-
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ges1», ne sont, l'un qu'un premier portier, l'autre qu'un portier receveur : tous les huissiers sont des portiers. Les chambellans des rois ne sont que les portiers de l'huis de leur chambre. Les prêtres, les évoques, les cardinaux et le pape, quand ils entrent dans les ordres, reçoivent l'ordre de portier , qui est un des quatre ordres mineurs. Tous les clercs , tous, sans exception , commencent par être portiers.
En quittant le château pour aller à la ville, mon père espérait y être portier du chapitre cathédral ou abbatial ; mais à l'un et à l'autre il fallait être prêtre10, d'où il prenait occasion de dire combien son état était honorable. Le seigneur qui l'avait nommé capitaine-concierge de son château, voulut le faire nommer portier du roi ; mais un poète obtint la préférence , et il se décora du titre de son nouvel emploi sur les frontispices de ses livres " , ce qui fit plus que consoler mon père , en lui donnant de nouveau occasion de s'honorer de plus en plus de son état.
Mes frères étaient devenusgrands; mon père parvint à les placer , par le crédit et la protection d'un bailli des bois '2 et d'un clerc des bois ,3 , portiers des bois 14. Quelque temps après , mon frère aîné fut obligé de se marier pour pouvoir être, aux Andelys, portier de la fontaine de Sainte-Clotilde; car comme les pèlerins et les pèlerines se dépouillent pour se jeter les -uns dans la fontaine des hommes ,
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les autres dans celle des femmes ,5, il faut un portier et une portière.
J'étais le plus jeune; mon père me destinait à lui succéder: Philippe, me disait-il, j'ai en ma vie passé par bien des portes ; à chacune j'ai cru d'abord entier dans celle du paradis; au bout de quelques jours, il me tardait d'en sortir; c'était la porte de l'enfer : mon fils, garde celle-ci, elle n'est pas mauvaise; fais-loi aimer, fais ton devoir. La vigilance doit être une des premières vertus de ton état. La propreté ne doit pas être pour toi en moindre recommandation. Tu sais que la santé veut qu'on approprie le plancher de son habitation ; eh bien , à cause de la salubrité publique ., tu dois approprier encore mieux le pavé de devant la maison ; tu le dois surtout le jour des fêtes où le monde soupe et danse dans les rues ,6. Mais ce n'est pas tout; dès que tuenlendras l'officier delà ville annoncer d'heureuses nouvelles , sois prompt à allumer un feu devant la porte I?; il vaut mieux faire le premier un petit feu qu'un grand feu le dernier. De plus , s'il doit y avoir une belle entrée , tends la façade , le ciel de la rue, de toiles de couleur ,8. Souviens-toi encore de ceci : quand tu vois venir à l'hôtel un personnage, un seigneur, un conseiller, un évèque avec son clergé à cheval '9, vite ! nettoie le montoir qui est devant la maison 2o, afin qu'il puisse y descendre plus proprement. Si le soir il entre quelqu'un avec une lanterne d'argent, ouvre les deux battans,
bien qu'il soit à pied, car sûrement c'est un homme de distinction 2I.
La civilité avant tout ! me disait-il , avant tout la civilité ! Quand tu écris la liste des personnes qui font des visites, en principe, point de qualité audessous de notaires ; là seulement elles commencent : Maître Leblanc , notaire 22 ; maître Martin 9 procureur au bailliage 23; Honorable homme Michel, procureur au parlement 24 ; Honorable et sage homme... avocat25; Noble et sage homme... conseiller26; Religieuse et honnête personne... prieur 27 ; Noble homme... écuyer 28; Messire... chevalier 2»; Dame de Noirville ; Damoiselle Mau percher ; Honnête femme Marboise 3o : n'importe qu'elle se conduise bien ou mal ; c'est la qualité.
Je perdis mon père. Il aurait peut-être vécu long-temps encore, mais il ne voulait se donner aucun mouvement, faire un travail quelconque; ma bonne mère était sans cesse en mouvement , sans cesse elle travaillait; elle ne mourut que de chagrin. Les meubles appartenaient au maître de la maison ; il n'y eut rien à nous que quelques papiers, dont un me dégoûta de mon état : c'était un examen de conscience à l'usage de mon père ; je n'aurais pas eu l'indiscrétion de le lire, si le commencement n'eût porté qu'il avait été extrait des examens de conscience des divers états *■• Le chapitre des portiers était ainsi :
Examine si, aux heures convenables, tu as ou-
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vert, fermé les portes, non pas avec un, deux , trois verroux, comme les portiers négligens , mais avec les quatre verroux et la barre 32 ;
Si on t'a graissé le marteau ", et pour combien, et combien de fois ;
Si tu as ferré la mule î4, et pour combien et combien de fois ;
Si, aux heures du maître de la maison, tu as été exact à sonner la cloche du bénédicité , du dîner et du souper 35 ;
Si tu as nettoyé exactement les niches des saints de la porte 36 ;
Si tu as exactement allumé leur lampe 3? ;
Si, par négligence ou par paresse, tu n'as pas ouvert la porte dans les temps où il aurait été prudent de n'ouvrir que le guichet 38 ;
Si tu as eu toujours tes armes et tes harnais "' prêts contre les tentatives des malfaiteurs 4o;
Si tu as fermé les portes aux pauvres , aux quêteurs, aux moines et aux clercs;
Si tu l'as ouverte aux chanteurs, aux danseurs;
Si tu l'as ouverte aux hommes habillés en femmes, aux femmes habillées en hommes 4' ;
Si tu as laissé entrer des billets galans , des bouquets écrits en chiffres de fleurs 4a ;
Si tit as laissé entrer l'amant de madame, et combien de fois ; il faut aussi bien spécifier si ton maître est noble ; car alors le cas est bien plus grave à cause de la généalogie.
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Cet examen, dont je ne rapporte qu'une partie ^ me donna la clef de plusieurs actions ou précautions de mon père où je ne comprenais rien.
Oh ! me dis-je, un béjaune de portier comme moi laisserait bientôt interrompre les généalogies. Ce que j'ai de mieux à faire c'est de quitter cet état ; je le quittai.
Quand on n'a ni argent ni crédit, et qu'on veut faire un commerce, il faut faire celui de l'eau, dont le fonds appartient à tout le monde. J'achetai deux seaux de bois; je me fis porteur d'eau; mç famille s'abaissa encore.
Du matin au soir je criais ma marchandise; mais j'avais de la peine à gagner plus que mon méchant logement, mon méchant habit et mon méchant pain : c'était parce que je ne voulais pas , comme plusieurs de mes camarades, aller porter la nuit de l'eau aux marchands de vin; parce que je ne voulais pas non plus en porter aux lieux diffamés, comme les bains publics 4\ J'essayais d'en vendre, à la réception des artisans, aux fêtes de leurs confréries, aux fêtes, aux repas des gradués; mais je ne pouvais y en vendre que pour rincer les verres; je ne pouvais non plus en vendre que pour cela aux chantres du chapitre. Enfin , au carême, les gens mirent de l'eau dans leur vin , et mon commerce alla mieux. Arriva un prédicateur qui prêcha contre les cabaretiers et les ivrognes : mon commerce devint florissant au moins jusqu'à Pâques.
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J'allais porter de l'eau, dans la partie la plus reculée d'une grande maison, à une petite fille qui était dans l'éclat de l'âge et de la beauté. Elle demeurait seule, elle se faisait respecter de tout le monde. Elle n'était pas riche; je ne voulais rien recevoir : je m'en allais en riant, elle me poursuivait en riant aussi et me surpayait. Elle s'appelait Marguerite ; je lui disais., en riant encore , que je prenais la plus belle eau de la rivière pour cultiver les marguerites; elle me répondait, en riant de même , que j'étais un bon jardinier. De fleurettes en fleurettes, les jeunes garçons et les jeunes filles qui ne sont pas honnêtes en viennent au libertinage, les jeunes garçons et les jeunes filles qui sont honnêtes en viennent au mariage. Le jour que Marguerite et moi fûmes mariés, je portai, je criai de l'eau ; et ce jour-là elle continua de son côté à tricoter des bonnets et des gants.
A Rouen, comme partout, l'eau ne se vend pas beaucoup du côté des quais ; mais du côté du château 44 elle se vend très bien. J'allai m'établir dans ce quartier : il y avait un bien plus grand profit; mais aussi quelle plus grande peine! Un poète, sans doute un excellent poète, car, pour fuir le monde, il demeurait au plus haut étage de la maison , me prenait toutes les semaines une voie d'eau : il fallait monter chez lui deux grands seaux tout pleins ; il ne pouvait me faire grâce d'une goutte; il n'avait pas dsautre boisson. En descendant son escalier,
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je tombai et me cassai un bras. Il ne manqua pas aussitôt de célébrer mon malheur par une pièce d*> vers que je ne pus jamais comprendre , bien qu'û n'y fût parlé que de mon bras ; mais les connaisseurs la trouvèrent sûrement bonne, car elle lui valut grand nombre de bons repas. Quant à moi, je fus sur le point de mourir de faim.
Ma famille s'abaissa encore.
Marguerite avait entendu parler d'un oncle qui n'avait pas d'enfans et qui était commissionnaire à Troyes : nous résolûmes d'aller lu? demander quelques secours , et aussitôt nous voilà en route; mais lorsque nous arrivâmes , nous apprîmes qu'il était mort depuis plusieurs années. Il n'avait laissé qu'une bonne réputation , dont je profitai pour prendre le même état que lui.
Messeigneurs , il y a , comme vous savez , des commissionnaires de plusieurs sortes.
Il y a des commissionnaires qui font toutes les commissions sans en excepter aucune : je vous manquerais de respect, en vous demandant si vous me comprenez; vous pensez bien que je ne voudrais pour rien de cet état , quand même je ne serais pas exposé à être mitre, pilorié v\
Il y a des commissionnaires de moines , des commissionnaires de religieuses; il faut alors èlro si discret que cela m'a donné à penser; je ne voudrais pas non plus de cet état.
Il y a des commissionnaires de messagerie pour 3. 9
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porter les lettres 4( ; mais cet état vaut bien peu d'argent.
Il y a enfin des commissionnaires de quartier; cet état ne vaut pas non plus grand'chose, si Ton n'est en même temps, comme je l'ai été, commissionnaire de la mairie des quatre portes *?, ou mieux, comme je le suis maintenant, commissionnaire de l'Hôtelde-Ville, dont noire bon maire m'a dit que j'avais le titre et les honneurs, bien que je n'eusse pas de lettres, attendu que ce n'est pas l'usage d'en donner.
Sans doute j'ai l'air assez jovial; je me sers encore assez bien , je l'avoue , de mon bras cassé chez le poète ; mais quelle est ma vie !
Le matin, avant le jour , je vais aux églises voir si les chanoines ont oublié leur drageoir 4% si les chevaliers de Saint-Antoine , du Saint-Sépulcre ont oublié leur bréviaire 49.
Ensuite , je cours savoir l'heure à la tour de l'horloge , et je cours éveiller les voyageurs des hôtelleries qui veulent entendre les belles sonneries de la ville 5o.
Si je rencontre des langoyeurs dans la rue , je leur aide à renverser et à tenir les porcs, surtout les porcs ladres qui ne veulent pas facilement se laisser couper la moitié de l'oreille , ainsi que les lois de police l'ordonnent 5l.
Il est grand jour, la matinée est avancée : je gagne quelque chose sur la porte du Palais de Justice , à garder les épées que les jeunes clercs de
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procureurs y déposent en entrant et y reprennent en sortant52; aujourd'hui tout le monde veut être homme de guerre.
Lorsqu'il y a un baptême, je vends quelques cornets de craquelins, quelques boîtes de petits choux de sucre 5\
J'avertis gratuitement en passant polir les guets du soir, pour les pains bénits du lendemain.
Arrive-t-il un quêteur patenté par le pape54 ou par le roi 55, je le conduis dans les plus riches maisons; mais quand on ne lui donne rien , vous pensez bien qu'il ne me donne pas grand'chose.
J'indique aux thériacîeurs 5G les meilleurs endroits pour vendre leur thériaque, aux farceurs les meilleures places pour faire rire.
La nuit, quand il fait du vent ou de la pluie, je parcours les rues pour donner de la lumière à ceux qui ont éteint leur lanterne.
Quelquefois , je ne le nie pas , on m'envoie chez les ecclésiastiques , chez les bénéfîciers , comme mangeur, pour leur faire payer leurs taxes 7; mais je suis pauvre et je mange si bien que le second jour, souvent même le premier, ils paient et me congédient.
Ajoutez, ou j'ajouterai que dans les fonctions les plus ordinaires de notre état , nous rencontrons grand nombre de gens durs qui nous chargent sans pitié. J'ai gagné l'hiver dernier une pleurésie à
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porter une chandelle : elle était offerte à saint Patrice , et pesait cent quatre-vingts livres 5\
S'il restait encore quelque doute que nous fussions les plus malheureux, je dirais que j'ai plusieurs grandes filles, belles comme était à leur âge leur mère Marguerite : eh bien! personne de mon état ne se présente pour les demander en mariage, tandis que des gens des autres états , qui ne peuvent devenir leurs époux , se présentent en foule pour leur faire la cour. On trouve cela tout simple, comme si lorsqu'il s'agit des filles d'un pauvre homme, d'un commissionnaire, les plus amples absolutions étaient prêtes. J'en conviens , messeigneurs, il fautdans tous les états, jusqu'à la dernière goutte, boire la lie de la vie; mais il semble qu'à cet égard tous les autres états s'entendent pour la rendre au nôtre la plus amère,