‹ Histoire des Français des diverses étatsChapitre 7 sur 36 · LE BOURGEOIS · texte numérisé non relu

LE BOURGEOIS

Histoire vu.

Il y avait à l'assemblée un homme , qui jusqu'à ce moment n'avait rien dit ; et bien lui en avait pris ; car si dans les premiers momens il eût, comme les autres, voulu se plaindre , tout le monde se fut éleyé contre lui; cependant à cette veillée , lorsque

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son tour de parler est venu, i! a déploré aussi les malheurs de son état, mais d'une manière si douce, si débonnaire, qu'il a été continuellement écouté sans le moindre murmure, la moindre défaveur.

Le sort, a-t-il dit, m'a fait naître dans cette classe de gens qui n'ont ni métier , ni profession , qui vivent de leurs rentes ou de leurs revenus, et que de nos jours on désigne ordinairement et simplement parle nom de bourgeois \ Dans l'opinion des autres hommes 3 presque tous irrités contre nous;, la fortune nous a destinés à ne prendre aucun soin , aucune peine ; il n'est pour nous ni souci ni inquiétude sur le passé, le présent, l'avenir; nous avons la vie toute gagnée , toute trouvée , enfin nous sommes très heureux, les plus heureux. Eh ! quand il n'y aurait que le spectacle du malheur des autres états, cela seul suQirait pour troubler le bonheur du nôtre , pour nous rendre malheureux; mais, il n'est que trop vrai, nous avons aussi notre

part de malheur , et peut-être est-elle souvent la plus grande.

Vous saurez, mes très chers sires, qu'un ancien seigneur, pour racheter ses péchés2, affranchit Pierrotin mon bisaïeul. Vous saurez aussi que, par une singularité qui toutefois n'est pas sans exemple, les générations dans notre famille naissent alternativement d'un caractère opposé ; les générations des têtus succèdent aux générations des dociles : mon bisaïeul était de la génération des

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têtus. Ses parens, ses amis, ses voisins lui dirent : Pierrotin! suivant les coutumes, il y a trois sortes de bourgeois : les francs bourgeois , les grands bourgeois, les petits bourgeois3; car alors les formes de réception aux bourgeoisies n'avaient pas encore subi tant de modifications , de variations ; il n'y avait pas, je crois, comme il y en a eu depuis , de bourgeois de rifière \ de bourgeois de parcours 5 et d'autres sortes de bourgeois °. Vous ne pouvez , dit-on à Pierrotin, être ici, de long temps , franc bourgeois, ne payer aucune taxe; vous pouvez y être grand bourgeois , si vous voulez en payer une grande. Suivez notre exemple : faites-vous petit bourgeois ; avouez-vous d'un seigneur du voisinage : vous ne paierez qu'une petite taxe. Mais Pierrotin, qui se faisait déjà appeler Pierre, et qui bientôt se fit appeler Lapierre , préféra de payer une grande taxe, et s'avoua du roi à une des recettes de la ville comme grand bourgeois \

Ensuite ses parens, ses amis , ses voisins lui dirent : Lapierre, vous vouiez vendre votre bien, pour en placer le prix en rente constituée : à la vérité, votre revenu s'accroîtra d'un quart8, mais 1 arpent de terre a toujours eu à la fin de chaque siècle une plus grande valeur qu'au commencement, et vous perdrez la différence ; gardez votre bien. Mon bisaïeul n'eut aucun égard à ces sages remontrances ; il vendit ses biens -fonds, et en plaça le prix en rente à cinq pour cent II avait quatre-vingts

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livres de revenu; il en eut cent : mais, outre que le prix des biens-fonds s'est toujours accru , la valeur des monnaies a tellement varié que sa famille a été depuis tautôt riche, tantôt pauvre, tantôt très pauvre. Mon aïeul, qui était doux, se plaignait tout doucement de mon bisaïeul ; mais mon père, qui était têtu, s'en plaignait plus franchement. Quant à moi, je m'en plains aussi, mais tout doucement comme mon aïeul, car c'est à mon tour d'être doux, D'ailleurs, je sais qu'un des malheurs de notre état est un goût assez général de ne pas aimer à compter avec les fermiers , de n'aimer que des constitutions de rentes9 , de dire, en regardant les tableaux arithmétiques qui ornent la cheminée des bourgeois : Tant de revenu par an , tant de revenu par jour10; j'ai par jour à dépenser tant.

J'étais déjà homme fait, quand mon père mourut. Ma mère eut alors seule toute l'autorité. Vint le temps de me marier. Ma mère fit valoir avec beaucoup d'habileté que c'était à mon tour d'être doux : Lepauvre garçon, disait-elle, c'est unagneau, c'est un pigeon , sa femme le mènera par le menton, par le nez, comme elle voudra. Aussitôt un grand nombre de jeunes personnes témoignèrent qu'elles n'auraient aucuue répugnance à me donner leur main : Jean Lapierre , me dit ma mère, ton éducation est finie, ton tempérament est formé, tu as trente ans, je veux prendre bru; dans quinze jours je te marie avec ta cousine ; te convient-elle? Oui ,

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ma mère, lui répondis-je , puisqu'elle vous convient. Quelques jours après nie voilà en ménage; quelques années après me voilà en famille : me voilà père de trois filles et de trois garçons.

Ma fille aînée, Jacqueline , eut fort vite dix-sept ou dix-huit ans Tout à coup elle devint solitaire, mélancolique; moi, je devins tout triste. Enfin un jour que le fils d'un de mes bons amis entra dans le jardin, elle rougit subitement. Ah! me dis-je, cette tendre petite Jacqueline veut se marier ; c'est naturel, c'est juste. Ma femme, qui était à quelques pas, et qui avait fait la même remarque, vint me dire à l'oreille : Lapierre , la rougeur des jeunes filles, comme celle des fruits, annonce leur maturité. Il faut marier Jacqueline ; et au plus tôt , entends-tu ! J'allai ce jour même chez mon bon ami. 11 me parla de son fils; je lui parlai de ma fille; nous arrêtâmes leur mariage: Jacqueline, dis-je à ma fille, j'ai résolu de te marier : Mon père, réponditelle, vous êtes le maître. - — C'est avec le petit Jérôme. — Mon père, vous êtes le maître. — Veux-tu que la noce se fasse dans un mois? — Mon père , vous êtes le maître. — Veux-lu qu'elle se fasse dans quinze jours ? — Mon père , vous êtes le maître. Ah! voyez donc, dis-je à ma femme, la génération des têtus a cessé; notre Jacqueline est d'une obéissance, d'une soumission parfaite. Ma femme se mit à sourire et me dit : Nous ne sommes pas encore à la fin de Ja noce. Elle avait raison. Effectivement, quand

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on essaya les habits neufs à Jacqueline , elle ne les voulut pas; elle en voulut d'autres ; elle dépensa beaucoup à se rendre ridicule. Ensuite elle voulut que son époux fît les frais du repas des fiançailles, bien que, d'après l'usage , il ne fût tenu qu'à envoyer un présent M. Avez-vous jamais vu rien d'aussi bizarre ? Ce n'est pas tout; vous savez qu'on se marie ordinairement pendant le jour ; et de cela il est facile de voir la raison, puisque la cérémonie du mariage se fait à la porte de l'église'2. Vous savez aussi que la bénédiction du lit nuptial a lieu ordinairement pendant la nuit , après le festin ,3. Elle voulut que le mariage fût fait à minuit , et que le lit fût béni à midi, avant les vêpres de l'épousée, qu'on vint, suivant la coutume, dire à la maison'* dans ma salle. Pour comble de singularité et d'entêtement , elle envoya au curé un plat de noces ,5 mesquin, au lieu d'un plus honorable, comme je le désirais et comme c'est l'usage ; elle ne voulut d'ailleurs ni atourneresse pour l'habiller10, ni joueur de luth pour danser '7; il ne fallut pas moins les payer, car je lesavais mandés afin de faire comme lésa utres. Il fut convenu entre le beau-père de ma fille et moi qu'il donnerait aux jeunes mariés son grand jardin, qui est sur le bord de la rivière, près la planche Clément 8 , et que j'y ferais bâtir une maison. Je ne savais pas; j'ai su depuis de quoi je m'étais chargé. Ceux qui ont fait nouvellement bâtir m'en croiront : je manquai de me ruiner Le compte

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queme porta le maître entrepreneur me tomba des mains. Je le ramassai pour le lire vingt fois de suite. À chaque fois que je l'avais lu, je ne pouvais m'empêcher de m'écrie? : Ah ! le bon temps que le temps passé I Quelle folie que cette nouvelle architecture grecque , italienne •» ? Je ne paierai pas ! non , je ne paierai pas ! dis-je au maître entrepreneur. Le maître entrepreneur court chez mon gendre ; mon gendre court chez mes amis. INous nous assemblons, nous discutons le compte article par article, à commencer par les montoirsao; il y en avait trois : un poui monter sur les grands chevaux, un pour monter sur les mules, et un pour monter sur les ânes. Je les voulais en bois ; mon gendre les avait voulus ea pierre ; i! dit , et tous mes amis dirent que ce qui semblait d'abord une augmentation de dépense devenait bientôt une économie. J'allouai les mcntoirs. Nous passâmes au perron : il était de quatre marches : Le perron de la fille d'un bourgeois, de la fille de Lapierre, dis-je, quatre marches ! c'est trop ; deux suffisaient. On me fit considérer que ma fille était fille d'échevin , que trois marches étaient plus convenables; et pour bien de paix, on me fit allouer la quatrième. Vint l'article de la porte. J'avais dit au maître entrepreneur que j'entendais que toutes les parties du bâtiment fussent simples , et , entre autres , les portes, que je les voulais en ogive ou tiers-point. A cet égard, je fus unanimement condamné : C'était bon

me dit-on, pour lesbâtimcns du barbare siècle auquel nous venons d'échapper; le goût actuel n'admet pour les portes que la plate-bande ou le pleincintre. Mais la corniche, dis-je , convenez-en, elle est d'un ordre trop riche, c'était assez du toscan ou de l'ionique. On me répondit que, pour l'honneur de l'échevinage, il aura et fallu le dorique ; mais que ma fille, qui était enceinte, avait voulu aller jusques au corinthien , et que lorsqu'une corniche corinthienne était une fantaisie de femme grosse , personne jamais n'avait rien à dire. Je continuai à parcourir le compte : Je vois là, dis-je, à l'entablement, deux médaillons, l'un de Trajan, l'autre de Marc-Aurèle. Je trouve que c'est trop au-dessus de mon état. Saint Pierre et saint Paul auraient été plus convenables : Maître Lapierre, me répondit l'entrepreneur, j'en demeure d'accord; mais si cela vous plaît, vous pouvez les appeler saint Pierre et saint Paul; car, je veux mourir! si, quoi qu'en disent les connaisseurs , ils ressemblent plutôt aux empereurs qu'aux apôtres. Je ne contestais pas trop sur ces médaillons, fort content que j'étais qu'on n'en eût pas mis sur toutes les portes, sur toutes les fenêtres , comme c'est aujourd'hui la mode21. Aujourd'hui aussi on grille de cordons plats toutes les façades des maisons22, dans celle de mon gendre ils n'étaient pas très multipliés; je pris donc encore patience. Mais je ne pus plus me contenir quand j'en fus aux plafonds sculptés23; ce fut pire quand l'en-

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trepreneur s'écria qu'il ne rabattrait pas un denier du prix des grandes cheminées, de leurs grands manteaux chargés de figures et de dorures. Mes amis me calmèrent et me dirent que nous étions venus à 1 âge des belles cheminées»*, que les miennes étaient fort ordinaires. Je niais que les vitres fissent partie des bâlimens et dussent être à ma charge. Us décidèrent contre moi ; cependant ils furent de mon avis lorsque je me fâchai contre les devises en verre de couleur : elles étaient toutes grecques ou latines'5, et si savantes que tout l'Hôtel-de-Ville , y compris les clercs -greffiers, était dans l'impossibilité de les expliquer. A la place , j'aurais souhaité de belles devises bourgeoises : Tel me demande qui me doit: Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras : On se trouve souvent entre deux selles et le cul par terre. Nous réglâmes assez pacifiquement les charpentes et tout le reste , jusqu'aux couvertures. Enfin voilà qui est fini,dis-je : Non, certes, me répondit le maître entrepreneur, qui me paiera donc la fontaine? Ce ne sera pas moi, répliquai-je; j'irais plutôt m'y noyer ! Or, messires devant qui j'ai l'honneur de parler, il vous faut savoir que mon gendre, au lieu d'une fontaine bourgoise à eaux plates, avait fait faire une fontaine pyramidale, avec nymphes, dryades, hamadryades, et toute la séquelle des dieux grecs actuellement si en vogue. Mes amis condamnèrent mon gendre, par deux raisons : l'une, parce que la fontaine du milieu du jardin ne faisait point partie des bâlimens;

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l'autre, parce que c'était une savante fontaine plus séante au milieu de la cour d'un grand collège ou d'un magnifique château. M on gendre se retira fort mécontent^ le maître entrepreneur le suivitpourrc» cevoirle paiement de la fontaine. Je crus que je n'en entendrais plus parler; mais le jour même je vis^ntrer après dîner ma fille Jacqueline tout en pleurs; elle me dit que si je n'acquittais à mes dépens le compte de cette superbe fontaine qui attesterait à mes descendans ma bonté et ma munificence, eîla eu mourrait. Les bourgeois surtout, nous aimons nos enfans; je me levai, j'allai payer.

A seize ans ma fille cadette Michelon était déjà grande et formée; son œil noir^ bien fendu , m fixait souvent sur les hommes. A cet égard &amk$$ lui avait fait plusieurs observations, mais inutile* ment. Michelon était, comme sa sœur, comme m» frères, fort têtue; bientôt ses sorties fréquentes et mystérieuses nous inquiétèrent ; enfin nons découvrîmes quelle voyait, chez sa tante, un jeune voisin assez mal partagé pourla figure et l'esprit. Nous lut fîmes toutes les représentations qui devaient la gué* rir d'une pareille inclination, elle n'en tint compte^ Elle déclara qu'elle voulait ce jeune homme e# qu'elle n'en voulait pas d autre. Rien ne put lafairç changer. Nous fûmes alors obligés de changer, nous^ qui ne voulions pas ce mariage. Le père du jeune homme en fut informé; il vint lui-même me demander Michelon : Compère, me dit-il, ne soye#

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pas en peine pour la subsistance du petit ménage; vous connaissez mon bien ; j'en donne la moitié à mon fils : Ah ! lui répondis-je en i'enterrompant , vous voudriez qne je fisse bâtir encore une maison comme à ma fille Jacqueline; je ne le puis ; je m'y suis ruiné : Mon compère , me répliqua-t-il , j'y ai pourvu ; c'est moi qui donne aux jeunes mariés une maison, vousne fournirez que l'ameublement. J'y consentis; le mariage se fit.

Quelques jours après le tapissier vint me dire : Allez voir, je vous prie, la maison de votre gendre. Vous serez content de mon zèle à vous faire honneur. J'y allai; je trouvai des tentures de draps de soie , des tapisseries de Dînant a6, des tapisseries de verdure 2?, des loudiers ou grands piqués de coton pour défendre les couchers de l'humidité des murs, 28 , des lits à roulettes29, des lits d'ange30, des lits à pavillons de soie u , parés de tours brodés, frangés avec marche-pied drapé -pour y monter 3\ de riches berceaux d'osier 33 , dépense qui pouvait devenir inutile.

Toute sorte de meubles de menuiserie sculptés , peints, jusqu'à des chaises dorées 34.

Des chandeliers d'argent, des miroirs à cadre d'argent35.

De grandes fontaines de cuivre en forme de chapelle, ou chapelles à eau 3G , des plats de cuivre, de fer émaillé , à fleurs , à personnages 3? , des plats

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longs et ronds tant et plus, avec assortiment de tranchoirs de bois 38.

Des flacons de verre, d'étain, et quantité de grandes et de petites bouteilles de cuir pour vin , eau , vinaigre39; enfin un des mobiliers les plus à la mode.

Le tapissier , son compte à la main , m'attendait à la porte. Pour ne pas être long, je vous dirai que j'aimerais encore mieux bâtir deux maisons qu'en meubler une. Oui, j'en conviens, les meubles de nos pères étaient lourds et massifs; mais ils étaient solides , ils usaient plusieurs maisons : les miens sont du temps de Philippe-le-Bel.

Etiennette , ma troisième fille, ne voulut pas se marier à dix-sept ans, quelques instances qu'on lui fît; dix ans après elle le voulut. Un jour, de grand matin , avant que personne dans la maison fût levé, elle entre dans ma chambre , me fait une grande révérence, s'approche de mon lit et me parle ainsi : Mon père, j'ai déjà vingt-sept ans, et véritablement elle ne mentait pas, car elle était née le même jour que Charles VII était mort. 11 est temps, continuât-elle, si je dois me marier, que je me marie. Le fils du procureur du roi a chargé quelqu'un de savoir de moi si vous agréeriez la visite de son père; j'ai répondu comme la politesse le voulait. Je dois vous en prévenir. — C'est bien , ma fille. Le jour même, le vieux procureur du roi vint me demander Etiennette : Par des arrangemens pris de longuemain , nie dit-il, mon office passe sur la têle de mon

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fils. Je me retire à la campagne; vous, vous reste? à la ville; vous pourrez vous charger facilement de la nourriture et de l'entretien du nouveau ménage., pendant les cinq premières années. Votre fille n'est pas loin de la trentaine ; mon fils a passé la quarantaine; les enfans ne viendront, ni très vite ni en très grand nombre. Je me laissai persuader. Ah ! qu'on m'y prenne une autre fois. Je consentirais absolument encore à bâtir une maison , à la meubler ; mais à nourrir et entretenir un ménage de nouveaux mariés , jamais. Alors je serai , s'il le faut , de la génération des têtus.

Mon gendre, dis-je au procureur du roi, après que le fracas des noces fut passé, et que la maison fut devenue plus pacifique, le gros bœuf, le gros porc convient aux artisans ; le mouton, le veau , la volaille aux marchands, aux avocats, aux bourgeois, aux échevius ; le gibier, la venaison, aux nobles 4o. Mon gendre me répondit qu'il se contente» rait de bonne volaille; mais ma fille qu'il avait sti* lée et qui se croyait , comme procureuse du roi , fort grande dame, ne put digérer que des ailes de faisan , de perdrix ou de gelinotte.

Ce n'est pas tout ; jamais elle ne fit d'invitation qu'il n'y eût a côté de la salle à manger des bains tout prêts 4' , et vous savez ce qu'il en coûte. Bien que Jean Bouvet , bourgeois de Paris , ait inventé et mis en usage, il y a environ quarante ans, les trains de bois flotté , bien que cette heureuse in-

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vention ait été célébrée par des fêtes universelles 4% on n'en paie pas moins la voie de bois à dix-huit sous , le cent de falourdes à quarante sous et le cent de cotrets à quatorze sous «.

Je voudrais que vous eussiez été comme moi , tenus aux dépenses des grands repas, des bombances qui, certains jours, outre les quatre nataux 44 , les fêtes solennelles, les fêtes patronales, le carême prenant, les reveillons de matines 45, se faisaient chez mon gendre, peut-être n'auriez-vous pas eu autant de patience que moi. De plus , ma fille , malgré les pronostics de son beau-père, ne manqua pas d'accoucher une fois tous les ans , car c'était à mes frais : il me fallut je ne sais combien de fois régaler le nombreux clergé de la paroisse, et la plus nombreuse parenté des deux familles. Mon gendre prétendit aussi que même les funérailles étaient comprises dans l'entretien. Un oncle qui vint les voir, mourut durant la visite , et je crois que la famille l'envoya mourir chez moi ; ce qu'il y a de sûr, c'est que je fus obligé d'acquitter le compte de l'œuvre : je pensais qu'en payant le drap blanc étendu sur la bière et les chapeaux de verdure posés sur le drap 4G, j'en .serais quitte; mais mon gendre voulut des corneurs 4?; mais ma fille voulut des pleureurs 48 : et dans l'intervalle du faux-bourdon ou déchant des prêtres c'éta t à entendre le bruit que faisaient, tour à tour, au signal donné, les ménétriers avec leurs larges cors de cuivre , et les pleu- 5. io

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reurs avec leurs gémissemens, leurs soupirs et leurs sanglots ; foi d'honnête bourgeois , tout cela me coûta fort cher.

Ma fille , autrefois modeste , dédaignant les parures , s'en chargea dès quelle fut mariée. Elle se contentait, comme fille d'échevin, de chaperons de drap noir ou rouge b°; elle voulut, comme ayant le rang de femme noble, des chaperons de satin ou de velours 5l : elle fit successivement passer sur sa tête les bonnets , les coiffes à une corne , à deux cornes 52 , à grandes bannières , à grandes ailes 53 , entre lesquelles j'avais de la peine à reconnaître son visage. Dieu sait l'argent qu'il me fallut donner pour ses collerettes, ses gorgerettes, ses corsets de cotte, ses ceintures, ses demi-ceintures, ses patenôtres, son épinglier., son miroir, ses bagues, son anneau ou signet de noblesse 54. Elle manqua à me ruiner pour le prix d'une robe orfévrée 55 , et elle manqua à périr sous le poids : Ma fille, lui dis-je, votre voile est trop long, vos pantoufles a plusieurs semelles trop hautes 5b; vous tomberez; elle tomba; elle se blessa , et mon gendre compte un enfant de moins.

. Ah ! messires , on ne se fait pas en général une idée assez juste des violens désirs des filles des bourgeois , des filles qui n'ont rien à faire; c'est ce que je répondrai aux gens des autres états qui me diront que partout il y a des filles en âge d'être mariées et qui désirent de l'être. Qu'ils soient bien

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sûrs qu'à ma place, ils auraient au plus vite bâti, meublé, fourni à la nourriture, à l'entretien, qu'à ma place ils se seraient au plus vite ruinés , qu'ils auraient au plus vite fait la volonté de leurs filles.

J'ai fait aussi la volonté de mes fils.

J'aurais voulu qu'un des deux aînés se mariât dans la maison, afin de pouvoir tous les matins, avant de sortir, caresser un petit peuple de petits Lapierre. Ils ne l'ont pas voulu; ils ont été se marier au loin.

Mon père, me dirent-ils, quand ils furent déterminés à chercher femme, nous allons partir. — Mes enfans, partez. — Mon père, il nous faut pour chacun quarante livres. — Mes enfans , en voilà pour chacun cinquante. Aussitôt ils se mettent en voyage, et tirent, l'un d'un côté , l'autre de l'autre. Au bout de trois mois, le puîné revint: Mon père , me ditil , après avoir reçu mes embrassemens , écoutezmoi ! C'est juste , lui répondis-je , les pères n'ont étudié que dans les livres écrits à la main , les fils ont étudié dans les livres imprimés; ils en savent plus que les pères ; c'est aujourd'hui aux pères à écouter; mon fils continua: Nous capitalistes, ou propriétaires non cultivateurs, nous sommes essentiellement destinés à l'état ingrat de gouverner , d'administrer les villes, c'est un de nos malheurs; mais il ne peut en être autrement ; j'ai par consé quent dû chercher une femme dont la personne me convînt, dont la famille convînt encore à mon état ; aussi partout où je passais , je ne manquais jamais

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de m'in former quelles étaient les jeunes demoiselles de l'Hôtel-de- Ville.

A Laon , j'appris qu'il y avait à marier la fille du maire et celle d'un pair. Les familles des maires sont très fières avec celles des échevins. J'allai chez le pair; je n'y trouvai d'abord que la fille: quels beaux yeux noirs que les siens 1 mais elle me parut aussi fière qu'une fille de maire. Un moment après, le père vint., qui fut encore plus fier. Lapierre, me dit-il , car j'avais dit mon nom à la fille, qui le lui avait dit, je vous approuve de ne vouloir vous marier que dans une ville dont la constitution municipale vous convienne, et d'être encore plus difficile sur la constitution municipale que sur la demoiselle; mais, à votre place, je ne me contenterais pas d'une conslitution municipale , je voudrais une constitution communale; ne vous y trompez pas, la municipalité n'est pas la commune. Lapierre, vous qui êtes instruit, répondez-moi, qu'était autrefois le peuple en France? — Il y était à peu près partout serf, excepté les clercs et lesnobles. — -Quand le peuple a-t-il commencé à s'affranchir? — Vers le temps des croisades. — Ainsi quand on porte ses regards sur la France du XIe siècle , on voit le peuple comme les terres , possédé par les seigneurs dans les campagnes et même sans doute dans les villes, si l'on en excepte les plus grandes, telles que Paris. Rouen, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Marseille. Vers ce temps il commence à se relever , à s'affran-

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ehir. Dans les lieux où les affranchis se trouvent en grand nombre comme dans les villes, ils s'unissent entre eux pour défendre leur nouvelle liberté , ils s'associent par un acte appelé charte de commune, garantie par le roi 5? qui devient leur plus ardent protecteur et dont ils deviennent les plus ardents défenseurs. La force de ces associations s'accroît encore par un grand nombre d'habitans des campagnes, qui, sans quitter leur domicile des champs, peuvent être membres de cette association dont ils acquittent les charges 58 ; et tandis que la municipalité n'est que le gouvernement local d'une ville, la commune est un petit état souverain ayant droit de guerre et de paix , ayant droit de s'imposer 5% ayant aussi en même temps un gouvernement institué, une municipalité 6o. Ainsi , vous le voyez, la commune n'est pas la municipalité ; l'un contient l'autre, mais l'un n'est pas l'autre. Mais savez-vous, Lapierre, quelle est la ville qui a la gloire d'avoir formé ce premier enclos de liberté au milieu de ces vastes régions de serfs , quelle est celle qui a été comme le premier marteau sur le modèle duquel ont été successivement faits les autres marteaux qui ont brisé les fers du servage? A INoyon, vous entendrez bien dire que c'est Noyon; mais toutes les probabilités sont pour Laon , qui , en même temps qu'elle est ville de commune 6l , est ville de loi 62 : notre municipalité juge les causes des habitans; elle est aussi ville d'arrêt 63: en cas de non-paiement on

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y fait arrêter les objets vendus ; enfin elle est ville de paix °4 : les seigneurs en guerre entre eux, ou les habitans des deux villes en guerre entre elles, lorsqu'ils se rencontrent ici , ne peuvent , d'après les anciennes chartes, s'y combattre ni même s'y nuire ouvertement ; et si aujourd'hui il y a partout paix et sûreté , le privilège n'en existe pas moins. Vous avez donc bien fait de vouloir quitter votre ville de Troyes, qui est une ville sans commune G5, une ville baptice G6. A ces mots je me levai brusquement, car je ne permettrai pas plus qu'on insulte les lieux où je suis né, que les parens qui m'ont donné naissance : Votre ville de Laon , dis-je au pair et à sa fille, n'est connue que par ses artichauts , tandis que la chief capitale 6? de la Champagne, la Troyes moderne, remplie de commerce et de fabriques 68, aimée et redoutée de nos rois , qui l'ont ornée de toute sorte de privilèges, entre autres de jurandes et de franchises , esl ville jurée 6% ville franche ?°; la vôtre n'est ni l'un ni l'autre.

Laon , élevé sur la crête d'une montagne qui domine une immense plaine , me semblait fier et superbe comme ses habitans. Je m'étais hâté de sortir de la maison du pair. Je me hâtai de sortir de la ville. Je l'eus bientôt perdue de vue : j'avais continuellement les éperons aux flancs de mon cheval.

Quand j'arrivai à Noyon , je trouvai le maire assis sur un banc de pierre devant la porte de l'Hôtel-de-Ville. Je ne me serais jamais douté qui

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il était, tant sa mise et ses manières me parurent simples; il me fit asseoir au soleil à côté de lui. Je lui contai mon aventure de Laon : il rit beaucoup des prétentions de cette ville, dont la commune, me dit-il, est incontestablement moins ancienne que celle de Noyon ?\ Du reste, ajouta-t-il , d'un air impartial , dégagé de cet ancien respect pour tout ce qui est ancien , les communes organisées , à quelques égards, en petites souverainetés, s'unissant entre elles contre les seigneurs , sans cesse appelant le roi à leur secours , sans cesse prêtes à courir au sien, à lui fournir contre eux des milices et de l'argent, ont été durant quatre siècles fort utiles ; mais , depuis le règne de Louis XI , qui enfin a été le roi des châteaux aussi bien que des villes, ce sont de vieilles machines que partout on remonte en municipalités 7a hors de l'enceinte desquelles, les campagnes, pour la police découpées en fiefs ou terres, dont la circonscription est en général la même que celle des paroisses 7\ sont gouvernées sans bruit et sans frais par les officiers et les sous-ofïiciers de justices seigneuriales ?4 : voilà ce que je puis vous dire sur la commune de Laon et sur les communes : Jeune Troyen, continua-t-il, vous voulez une femme jolie, c'est bien; j'aimais aussi à votre âge les beaux yeux noirs; je suis fâché qu'à Noyon ils soient dans ce moment fort rares ; je n'en connais pas dans tout notre Hôtel-de-Ville. Je remerciai, je saluai le maire et me voilà de nouveau en route.

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Toujours j'ai eu un grand respect pour les savans à lunettes : j'étais monté sur un grand cheval, je suis d ailleurs de belle taille ; en galopant dans la grande rue de Chaulnes , je me trouvai au niveau du premier étaged'une maison où un savant était courbé sur une table couverte de vieux parchemins ; j'arrêtai mon cheval : Maître, lui dis-je , quelle est la plus ancienne commune, celle de Noyon ou celle de Laon? Celle de Noyon, me répondit-il, sans lever les yeux de sur ses parchemins , est de la première année ou des premières années du règne de Louisle-Gros ; elle a servi de modèle à celle de Laon 75 : Notandum que Laon a perdu plusieurs fois sa commune, sans compter qu'il a manqué à la perdre en l'an 1 ir;o, suivant les lettres du roi qui déclare que si pendant le voyage de la terre sainte il meurt, cette commune est abolie76. Je voulus faire d'autres questions; le savant, sans me regarder, ferma la fenêtre avec la vitre et le volet.

A Saint-Quentin, les beaux yeux noirs sont aussi fort rares. Lorsque j*y passai, les maires des métiers élisaient le maire de la ville w.

Les murailles de Péronne me parurent très hautes. Je fus ensuite étonné qu'elles ne fussent pas plus hautes , quand on me dit que tout l'argent des amendes pour mauvaises paroles était appliqué aux fortifications 78.

Oh ! comme les jeunes filles d'Aire sont belles et surtout douces, polies; toutefois elles vous di-

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sent fort souvent : Messire , vous n'êtes pas dans notre amitié , vous n'êtes pas de nos amis. Je fus d'abord choqué. J'appris bientôt qu'à Aire on appelait la commune l'amitié et les bourgois de la commune les amis 79.

Dans cette ville, ainsi que dans toutes, j'examinais , outre les demoiselles, les constitutions municipales dont en France il n'y a pas deux entièrement semblables 8o; j'en examinais principalement les parties auxquelles j'étais personnellement le plus intéressé, les élections.

Je ne fus pas peu surpris de trouver à Perpignan le long ballotage des élections des villes italien-

8 ft

nés .

Si à Sommières les formes des élections ne sont pas aussi compliquées, elles sont fort singulières : la ville est gouvernée par quatre conseillers élus, assistés de seize conseillers chefs de métiers. Le jour de la Toussaint ils se réunissent, etélisent douze hommes notables de bon renom. Tout aussitôt entrent douze enfans à chacun desquels on donne le nom d'un des douze notables élus ; chacun de ces enfans va prendre dans un bassin une des douze boules de cire qu'on y a mises ; elles sont toutes du même poids et de la même couleur. Dans l'intérieur de quatre de ces boules , se trouve écrit un E qui signifie élu. Les enfans se rangent sur une ligne ; chacun ouvre sa boule. Les quatre notables, dont le nom est porté par les quatre enfans qui tiennent

i54 XV* SIECLE.

les quatre boules renfermant un E , sont les quatre conseillers élus 8\

On peut , je crois , réduire les diverses formes des élections municipales aux suivantes : celles de l'élection immédiate, de l'élection immédiatement faite par le peuple, comme à Clermont83, à Angers *4; celle de l'élection médiate faite par des électeurs élus par les divers quartiers de la ville, comme à Albi 85, ou par les métiers, comme dans les villes de fabrique 8C, les uns et les autres ordinairement membres du corps municipal, comme à Bourges 8% comme ici à Troyes 88; celles de l'élection faite par les magistrats sortant de charge , comme à Montferrant 8% à Châlons-sur-Marne »* ; celles des élections faites par le roi, ou quelquefois par le parlement, comme à Bayonne °\ à Niort 9\

Je cherchai, ainsi qu'il me convenait, non les formes qui, en elles-mêmes, étaient les meilleures, mais celles qui étaient les meilleures pour moi : je renonçai aux élections du peuple, qui, me dit-on, ne voulait pas de jeunes magistrats portant le chapeau à haute forme °\ le collet renversé 9\ les aiguillettes de fil d'or 95, la ceinture de ruban 9<3 : on ajouta que, si d'ailleurs je continuais à jouer de la saquebute 97, je n'aurais pas même une seule voix des électeurs ménéstraux 98 populiers ", jurés de Jurande I0° qui ne veulent que de fortes épaules , de grosses têtes, des gens de poids : on ajouta cependant aussi que dans des classes plus élevées je pourrais être nommé

XV SIÈCLE. i55

par des électeurs cousins ou amis de la famille de la demoiselle que j'épouserais : on ajouta que, si d'ailleurs j'épousais une belle demoiselle aux yeux noirs , qui plût au sénéchal ou au bailli d'épée de la province, le roi ne manquerait pas de me choisir ou de me nommer, lorsqu'il aurait à nommer ou à choisir : Mon père, vous voyez, sans que je vous le dise, de quelles municipalités les demoiselles me convenaient; vous voyez surtout de quelles municipalités elles ne me convenaient pas.

Veuillez, je vous prie, continua mon fils, mecouter avec une nouvelle attention ; vous n'en serez pas fâché; car à Troyes, comme ailleurs, les échevins ne connaissent guère que leur Hôtel-de- Ville, lin traversant la France, du septentrion au midi , je ne trouvai, d'Arras à Moulins, que des échevins; à Moulins, il y a des consuls , et jusqu'à l'Espagne, il n'y a que des consuls ,0'.

Dans toutes les villes les échevins ou les consuls ont à leur tête un premier échevin . un premier consul , mais plus ordinairement un majeur ou un maire, au-dessous duquel est quelquefois un sousmaire ou second maire, et quelquefois même un troisième maire , comme à Montreuil ,oa. Le nom de maire., majeur, plus grand, porte peut-être quelque ombrage à la puissance royale , car il n'y en a point à Paris, à Lyon, à Toulouse ,0\

Outre les conseillers, les jurés, les pairs, les notables , qui forment le conseil des échevins ou des

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consuls ,o5, un grand nombre de municipalités ont encore leur avocat, leur procureur; toutes ont leur greffier , ou clerc ,o5 , qui de dernier membre devient quelquefois le premier, comme à Bayonne ,o6. La juridiction des officiers municipaux s'étend ordinairement sur toute la ville »07; cependant à Bordeaux^ Toulouse et dans d'autres villes, ils l'exercent encore plus particulièrement, chacun dans le quartier ou l'arrondissement qui les a élus ,o3.

Ordinairement les fonctions municipales durent un an, deux ans; quelquefois elles durent cinq ans : c'est rare ; quelquefois toute la vie : c'est encore plus rare «°9.

J'ai vu des municipalités où les artisans, les marchands , les bourgeois , les gens de loi doivent être représentés dans des proportions déterminées , parmi les membres qui la composent ,0.

Dans certaines municipalités, comme au Mans, il ne peut y avoir des gens d'église ", ; dans d'autres, comme ici, il doit nécessairement y en avoir "2.

Les villes où les habitans, assemblés au son de la cloche, règlent eux-mêmes les affaires municipales, sont en bien moindre nombre que celles où leur volonté est représentée par les échevins , les consuls, les conseillers, les pairs "\

Autre observation : les municipalités qui peuvent faire pendre un homme se regardent bien audessus de celles qui ne peuvent que le faire fouetter; et celles-ci bien au-dessus de celles qui n'ont que

XVe SIÈCLE. i57

la justice civile; et celles-ci au-dessus de celles qui n'ont que la justice municipale ,I4. Dans la manière dont les jeunes demoiselles reçoivent un jeune homme , dans la fierté de leurs paroles, de leurs regards , on voit le degré de juridiction de l'Hôtelde-Ville,

Je viens de faire ma ronde sur les tours. Je vais à l'arsenal visiter les caques de salpêtre et de poudre. Qu'on amène le charriot de l'artillerie I15. Qu'on essaie demain les nouveaux canons. Ce sont des ordres dont les échevins ou les consuls aiment à faire retentir leur ménage bourgeois, tandis qu'ils disent à voix basse : Faites balayer les rues : trempez la soupe de l'aumône : allez chasser les truands des cabarets, IN'est-ce pas qu'il en est ainsi àTroyes? Eh bien î assurez-vous qu'il en est aussi de même dans toutes les villes de France; en cela les officiers de toutes les municipalités se ressemblent.

A Poligny, en Bourgogne, je donnais le bras à la femme du maire , quand son mari passait la revue de la garnison II6 ; il n'y eut sorte d'honneur qu'on ne me fît comme fils d'un échevin de Troyes.

Dès qu'il y a guerre, les consuls à Montpellier institueut un comité militaire , chargé de la défense de la ville "7.

Quand l'ennemi était aux champs, l'autorité municipale était autrefois bien grande. J'ai encore vu dans plusieurs villes l'emplacement des maisons démolies parce que les propriétaires avaient refusé

i58 XVe SIÈCLE.

de prendre les armes et de suivre le maire ,,s. Actuellement s'il s'agit seulement de faire déplacer les habitans durant la tenue des foires ou des marchés, le cri du maire n'a pas d'autorité "9. La face des villes me paraît de jour en jour moins guerrière ; à mon avis notre puissance militaire municipale partout décline.

Cependant les officiers de l'Hôtel-de-Ville, quand ils trouvent les tours ou trop vieilles ou trop basses, peuvent ou les faire reconstruire ou les faire exhausser, et imposer une taille locale pour subvenir à la dépense ,2°. Il n'y a pas, à ma connaissance, de ville qui, pour les fortifications, ne paie une taxe ou un impôt perpétuel »«v.

Dans un assez grand nombre cet impôt est sur le vin 122 : amis, ennemis, tout le monde boit, bon gré mal gré, à la conservation, pour ainsi dire à la santé de la ville.

Que les municipalités des villes seigneuriales, telles que les Sables d'Olonne, où les seigneurs nomment les officiers municipaux, où les officiers municipaux délibèrent en présence du commissaire du seigneur 123, sont humiliées ! Aussi les villes royales font-elles toutes mettre en tête de leurs privilèges que dans aucun cas elles ne pourront être désunies de la couronne ,24.

11 y a des villes où il est difficile d'entrer, difficile de sortir , où les portes sont à double serrure, où une clef est tenue par les officiers municipaux ,

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l'autre par les officiers du seigneur i*r> ; j'entends parler des villes en pariage ,2\

Il y en a d'autres qui sont mi-parties ; la municipalité ne tient les clefs , n'a de juridiction que dans une moitié, dans celle qui appartient au roi. Dans celle qui appartient à l'évêque, au comte ,27 , c'est une toute autre autorité, un tout autre régime. On devine facilement où est la liberté , la population, le commerce, la vie.

Mon fils ne se hâtant pas assez de me parler des riches municipalités , je lui demandai où étaient celles qui avaient le plus de revenu? Au nord'28, me répondil-il sans hésiter; mais, ajouta-t-il, au midi il en est qui ont aussi de grands revenus. Ce qui constitue , continua-t-il , la grande différence des revenus des municipalités , n'est pas tant leur patrimoine en biens-fonds, maisons, rentes, que la ferme de la poissonnerie , des halles , des pesées, de l'a un âge. que la vente exclusive de certaines denrées ,29 , que le droit de sceller les actes , que le tabellionage ou fonctions de notaires , exercé parla municipalité130, surtout que les fortes perceptions sur les successions échues aux forains , sur les meubles, et particulièrment sur les rentes : ces perceptions s'élèvent quelquefois jusqu'au quart ,31. J'en connais aussi dont les revenus principaux ne consistent qu'en amendes sur les divers métiers, les diverses professions ; les divers états, et qui sont fort riches'32.

i6o XVe SIÈCLE.

De toutes ces riches municipalités du nord , poursuivit mon fils , je ne vous en citerai qu'une , celle de Noyon. J'y fus témoin d'un entretien entre le clerc de la ville et son jeune parent , qui , la tête pleine de l'honneur que dans le monde donne aujourd'hui le latin et le grec, s'obstinait à toute force à embrasser l'état de cuistre1" d'un collège134, espérant devenir, dans la suite, pédant, pédagogue35 : Mais, lui disait le clerc de la ville , je puis par mon crédit disposer de beaucoup d'emplois municipaux ; voulez-vous être sergent de ville ? outre que vous serez habillé de noir et de brun miparti ,3G, vous aurez des gages de huit livres ; si vous êtes sergent du maire, ou premier sergent'37, vous aurez quelque chose sur le sel que la ville fait vendre ,w. La ville reçoit en gage les meubles de ceux qui ne peuvent payer les tailles ,39 ; vous en serez séquestre140 : elle les fait vendre , vous en serez priseur. Si dans vos fonctions vous êtes inj urié, on vous paiera le laid dit'4'; et l'on vous paiera le hutin , si l'on vous maltraite. — Je veux être cuistre ! — Ah ! vous êtes glorieux , eh bien ! les honneurs ne vous manqueront pas plus que les profits : chaque année, au repas d'usage, tous les sergens vous dînerez , ainsi que vos femmes avec le maire ,43; vous dînerez encore avec le maire le lendemain de son élection M4, — Non ! non ! je veux être cuistre ! — Vous avez bon oeil , bonne oreille; aimez-vous mieux êtreguète de nuit ? vous n'aurez

à la vérité que trois., quatre livres de gages'", mais il vous reviendra bien de petits émolumens ; vous serez payé toutes les fois que vous sonnerez la grande et la petite cloche du beffroi f46, et vous les sonnerez souvent : vous les sonnerez d'abord aussitôt que les maires des métiers auront élu le maire de la ville ,47 ; vous les sonnerez lorsque le maire élu prêtera le serment aux chanoines ,48; vous les sonnerez lorsque le peuple jurera au roi de ne pas recevoir de garnison ,49; vous les sonnerez lorsqu'on publiera les déclarations de guerre; vous les sonnerez lorsqu'on publiera les traités de paix ,5° ; vous les sonnerez aux mariages des princes 151 ; vous les sonnerez lorsqu'on imposera les aides ,t,a ; vous les sonnerez lorsque les aides cesseront. A toutes ces offres , le jeune homme répondait : Je veux être cuistre ! je veux être cuistre ! Mais, insistait le clerc de la ville , qu'est-ce qui pourrait donc vous tenter? Les emplois de portiers, de garde-porte, de porte-clés, à vingt sous de gages ,,53sont trop pauvres et trop bas; ceux des chefs de la commune sont trop riches et trop hauts; le maire a quarante livres de gages ,54 ; il est habillé par la ville, qui lui fournit jusqu'à ses gants'55, jusqu'à ses lunettes ,5\ Le capitaine de la ville a cent vingt livres de gages157; le roi le nomme, et c'est toujours uu grand seigneur ,î8. Le jeune homme ne cessait de dire que, pût-il avoir ces diverses charges, elles ne lui conviendraient pas; 3. u

162 XVe SIÈCLE,

qu'il voulait être cuistre ! absolument cuistre ! Puisque vous êtes donc résolu à nous quitter, répliquait le clerc de la ville , pensez-y bien : où trouverezvous un Hôtcl-de-Villo qui ait tant de biens , tant de richesses , tant d'abondance , tant de joie ; un Hôtel-de-Ville qui se divertisse, qui fasse bonne chère, qui boive aussi souvent : Ambroise, souvenez-vous des past et des repast , qui ont toujours lieu au renouvellement du maire 159, à la mort du maire "'" ; souvenez-vous du bon déjeûné de fèves \ lorsque la municipalité va au pèlerinage de Saint- Eloi , du bon déjeuné de trippes, lorsqu'elle revient de la procession10'; souvenez-vous qu'ici le vin coule continuellement, que la ville, tous les jours, en fait des présens™, qu'elle en offre de grands pots aux dames'3, qu'elle en envoie à grand nombre de bourgeois, pour leurs noces, leursfêtcs, leurs banquets104; souvenez-vous comment elle fait boire ses gens , à la fête de Noyon,aux grandes fêtes, ou seulement au jeudi absolu ' 5, ou même seulement au jour que le maire pêche dans l'Oise , au nom de la ville66 : enfin sachez que beaucoup de gens qui ont quitté notre Hôtel-de-Ville s'en repentent lorsqu'ils ont froid , lorsqu'ils ont faim , et surtout lorsqu'ils ont soif.

Du reste, ajouta mon fils, je suis passé dans des villes où les municipalités sont au contraire si pauvres , qu'elles ont demandé au roi la réduction du nombre de leurs officiers municipaux , parce que

XVe SIÈCLE. i63

elles ne pouvaient payer les frais de leurs robes ,G;.

Ce ne sont pas ces municipalités qui, au passage du roi, lui envoient cent tonneaux de vin, comme la meilleure harangue' b, qui , aux fêtes de iNoël , donnent jusqu'à trois cents oisons aux officiers de l'Hôtel-de-Ville l6°.

Ce n'est pas aux échevins , aux consuls de ces municipalités qu'on dit, messires, messeigneurs"7': ils sont maîtres ou tout au plus saiges hommes '" Aux lettres sur vélin , grandes marges, lacs en soie rouge , sceaux en cire verte , ils répondent par des lettres sur parchemin ou sur papier, petites marges, lacs de coton, sceaux de cire sortant de la ruche

Vous ne le savez que trop, il y a des municipalités assez riches qui n'ont pas d'Hôtei-de- Ville en propriété '7\ Combien de fois j'aurais désiré d'être de Rouen ou de Bordeaux , quand on me demandait quel était le genre d'architecture du nôtre ''. A Clermont c'est pire, la municipalité tient ses séances

dans une église, et ses ordonnances sont appelées les

actes de la chapelle I? .

Je n'ai guère vu d'Hôtels-de-Ville dont les bâti mens se trouvassent assez spacieux pour les assemblées générales des habitans. Ici nous sommes fort heureux d'avoir la salle royale '7 . Dijon a la belle salle capitulaire des frères prêcheurs '77.

J'ai remarqué dans ce voyage , continua mon fils, que les immunités, les privilèges d'une ville font

iG4 XVe SIÈCLE.

plus pour son accroissement qu'un grand chemin, qu'une grande rivière.

Lorsque les villes bâties sur le penchant des côtes offraient à mon oeil des quartiers remplis de maisons neuves, hautes, serrées, et d'autres quartiers où de vastes enclos de jardins n'étaient bordés que de vieilles maisons délabrées, mal couvertes , je disais : De ce côté, il y a des privilèges; de ce côté , il n'y en a pas ,8. Je le demandais , cela se trouvait vrai.

Cependant les apparences une fois me trompèrent.

Je traversais une belle plaine diaprée de moissons et de prés verdoyans; au milieu une colline, pour ainsi dire arrondie au compas, façonnée pour ainsi dire au tour, était couronnée d'une belle ville qui élevait dans le ciel ses clochers , ses tours , ses dômes ; j'approche, j'entre, la ville était morte; je vois son cadavre , ses ossemens. Les maisons étaient presque désertes, je ne rencontrais que des pauvres, des ecclésiastiques, des femmes ou vieilles, ou laides ; on venait de retirer à cette ville un privilège d'exemption du logement des gens de guerre 79 ; on venait de l'accorder à une vieille ville voisine. Elle était sur mon chemin ; j'y passai , elle se vivifiait ; elle se rajeunissait. En effet je comprends que les artisans, les marchands ne veuillent pas de soudoyers qui souvent ne sont payés de leur solde que lorsqu'ils ont changé de garnison. Je com.-

XV« SIÈCLE. i65

prends encore mieux que les pères de famille qui ont de jeunes filles , les échevins qui ont de jeunes femmes, craignent les jeunes archers, les jeunes chevau-légers, les jeunes artilleurs et toute la jeune milice. Je me suis quelquefois demandé comment on n'avait pas bâti de grandes maisons pour les cloîtrer ,8°. Je m'en suis donné successivement plusieurs raisons : enfin je me suis fixé à celle-ci, qui ma paru la plus vraie, la plus simple, la plus naturelle , la plus dégagée de toute érudition , de toute prétention, la plus bourgeoise, la meilleure : on ne l'a jamais fait ; ce n'est pas l'usage.

J'arrivai à Thérouane un vendredi : les habitans y étaient aussibien habillés qu'un jourde dimanche. Cette ville attire les riches et pacifiques bourgeois par ses beaux privilèges. Un forain ne peut y porter ses armes; s'il maltraitait ou seulement s'il menaçait un habitant, ceux qui seraient présens devraient le prendre et l'amener devant la justice; et dans le cas où il fît résistance, aussitôt la cloche sonnerait, les portes de la ville se fermeraient , tout le monde serait obligé d'accourir, sous peine de payer vingt sous d'amende 8l. Les forains le savent , se le tiennent pour dit : jamais à Thérouane la cloche ne sonne.

Au Mans les bourgeois ne peuvent être contraints d'être gardiens des biens saisis à leurs voisins l8\

Au Mans on ne peut vendre , on ne peut acheter du pain ni de la viande que hors de la ville ,8\ Otez

i66 XVe SIÈCLE

au Mans un de ces privilèges, il y aura moins de population, et ii y en aura encore beaucoup moins si vous lui ôtez les deux.

Que d'argent à Tournai! dis-je à un voyageur : Que d'or! me dit-il : En savez-vous la raison? lui demandai-je. Oui, me répondit-il, les habitansont la permission, de tenir des tables d'usure 8/>.

A Perpignan , vous pouvez avoir des serfs , des esclaves ,85.

A Avignonet , tout homme, quelle que soit sa condition, y devient libre ,8G.

A Montpellier, on ne peut vendre du blé qu'à l'orgerie I87. Dans un grand nombre de villes, on ne peut vendre des marchandises qu'à la halle ,8B.

A Aigueperse, on peut vendre et acheter du blé, du vin, des marchandises dans toute la ville l8s\

Ces privilèges, bien qu'ils soient contraires, par cela seul qu'ils sont privilèges, attirent grand nombre d'habitans dans ces villes.

Si le hasard vous fait trouver une pièce de drap à Mimisan, de quelle taille que vous soyez, vous avez le droit d'en couper un habit pour vous '90.

Je me suis convaincu par moi-même qu'en France il n'y avait pas de ville qui n'eût des privilèges 9l, et que parmi ces privilèges il y en avait toujours quelqu'un qui lui était particulier *%

Mais, mon père, que je vous parle enfin de votre future belle- fille.

J'avais pris des notes dans plusde trente villes, dans

plus de trente municipalités, sur plus de trente demoiselles, et notamment sur eelles de Manosque en Provence, qui devaient avoir nécessairement leur fortune fort sûre, puisque les débiteurs de la plus petite somme ne sont pas admis aux offices municipaux de la ville ,y3; et cependant mon choix était encore incertain. A Limoges, il ne le fut plus. Longtemps j'avais cherché de ces beaux yeux noirs de Laon, pleins de feu, qui vous remuent jusqu'au fond de lame; quand je fus dans le Midi, j'en vis en si grand nombre, qu'il en arriva comme des raisins en temps de vendange, il y en a tant qu'on ne s'en soucie plus. Je n'avais cependant pas entièrement perdu le goût des yeux noirs; mais en les cherchant, j'avais rencontré de si beaux yeux bleus que j'en avais pris aussi le goût. \Jn officier municipal de Limoges se trouva avoir une fille de dix-sept ans , dont les yeux réunissaient , par un mélange , chef-d'œuvre de la nature, ces deux couleurs. Je me sentis aussitôt comme attaché par une indestructible chaîne à Limoges : il y avait d'ailleurs dans cette ville des consul et ce titre, à côté de celui d'échevin, me paraissait magnifique. Déplus, les formes municipales me plaisaient; de plus encore, la jeune fille et son père étaient d'un caractère fort doux , fort à rechercher par notre génération des têtus. Le père me dit qu'il se croyait certain , lorsqu'il serait sorti de charge d'y faire entrer son frère aîné , ensuite successivement ses deux autres frères, ensuite moi. 11 m'en

i68 XV SIÈCLE.

fournit toute sorte de preuves. Alors, mon père, je donnai votre parole pour mon mariage et je l'engageai sous la peine de cent livres de dédit. Mon père, ajouta-t-il , ne craignez pas le dicton du vieux temps sur les Champenois et les Limousins ; vos petits-fils ne peuvent qu'avoir de l'esprit ; au quinzième siècle il ne peut plus y avoir de bêtes : Mon fils, lui répondis-je, vous avez bien fait, vous avez très bien fait. Allez vous marier, et à votre noce , baisez au nom de votre père, échevin de Troyes, tous les consuls de Limoges.

Il s'était passé un an et plus , depuis le départ de mon fils aîné , et je n'en avais pas encore reçu de nouvelles. Jugez de mon anxiété. Un jour que nous étions à dire grâces après soupe , j'entends crier dans la rue : L'hôtel de messire Lapierre ! l'hôtel de messire Lapierre ! Un moment après on frappe à ma porte ; les domestiques ouvrent. Un jeune homme descend de son cheval, qu'il appelle son roussin ; c'était mon fils. Une jeune dame descend de sa jument, qu'elle appelle sa haquenée; c'était sa femme. J'embrasse mon fils , je veux embrasser ma belle-fille ; elle me fait une révérence , suivie de plusieurs autres; j'avais déjà mon grand bonnet de nuit sur la tête ; je lui en fais un salut, suivi de plusieurs autres et nous en demeurons là. Nous allions commencer la veillée à la lueur du feu. Les domestiques rallumèrent les lumières de la salle ; nous y entrâmes , nous nous assîmes; j'avais beau-

coup de questions à faire à mon fils : ce fut lui qui prit la parole : Mon père , me dit-il , la généreuse noblesse, continuellement sur le champ de bataille, y serait bientôt enterrée toute entière si elle n'était continuellement renouvelée par l'élite des familles bourgeoises. Toute ma vie, depuis l'âge de raison, j'ai pensé que c'était le tour de la nôtre ; et quand je partis, pour chercher à me marier, je résolus, non-seulement, comme mon frère, de ne prendre femme que dans les maisons municipales, mais même de ne prendre femme que dans les maisons municipales nobles.

J'allai d'abord tout droit à Toulouse ; la noblesse ducapitole a un si grand renom ,94. Les jeunes filles seraient à Toulouse aussi jolies qu'ailleurs si elles entendaient la langue d'Oui, surtout si elles ne s'en moquaient avec de grands éclats de rire, qui souvent étaient toute la réponse qu'elles faisaient à mes coraplimens. Comme cependant j'apprenais tous les jours un peu de leur singulière langue, j'aurais fini par me faire écouter , si Tune d'elles , qui avait beaucoup d'esprit, qui me voulait peut-être même quelque bien , ne m'eût dit en langue d'Oc et en langue d'Oui que jamais Champenois ne serait capitoul à Toulouse.

Les jeunes Bordelaises ne me parurent guère plus polies. Elles parlent la même langue ; elles rient au moins autant de celle d'Oui. Je ne leur eus pas plus tôt fait connaître mes intentions qu'elles m'entou-

i7o XVe SIÈCLE.

rèrent toutes en s'écriant : A Bordeaux! à Bordeaux ! un Champenois jurat'^5! un jurât champenois! jamais: jamais! J'étais enflammé de colère, car on sent bien que je ne pouvais l'être d'amour.

Je me retirai honteux, confus; j'arrivai à St.-Jeand'Angély. Heureusement on y entend et on y parle un peu la langue d'Oui. Les nobles demoiselles de l'Hôtel-de-Vilie t* ne rirent pas trop de moi.

Celles de INiort ne rirent pas du tout, elles sont les filles des nobles jurés'97, et non des nobles jurats. A Niort , la langue parisienne est aussi commune que la langue bordelaise.

Je n'avais sans doute rien à craindre à Bourges, encore moins à Tours, municipalités qui anoblissent "ja ; mais chat échaudé craint l'eau froide. Je ne savais pas bien où s'arrêtait la langue d'Oc, la langue des jeunes rieuses, et sans quitter les provinces de l'occident, ou sont les municipalités nobles l9% je m'avançai, aussi vite qu'il me fut possible, vers le nord, résolu d'aller jusqu'à Abbeville "u% jusqu'à Ai ras20' s'il le fallait. Je n'eus pas besoin d'aller si loin.

Quand on parle d'Angers, pourquoi ne dit-on pas que c'est la ville des belles filles? On pourrait dire aussi que c'est la ville des gens d'esprit. Les échevins en sont remplis. Le maire les passe tous , et le sousmaire passe le maire. 11 contrefait le langagcct l'accent du pays de la langue d'Oc à vous faire mourir de rire. 11 recommençait, je riais encore; il recommençait encore, je riais plus qu'auparavant. Enfin

XVe SIÈCLE. 171

je lui appris dans quelle intention j'étais venu à Angers. Tout de suite, et sans me dire un seul mot , il renverse la tète en arrière , et , regardant le plafond , il se met à crier : Pétronille ! Pétronille ! Il attend un moment, et, penchant sa tête vers le plancher, il se mit de nouveau à crier : Pétronille ! Pétronille! Voici aussitôt accourir sur la pointe des pieds, élégante, fraîche, leste, légère comme les Grâces, une jeune demoiselle de dix-neuf ou vingt ans, à qui j'en aurais donné tout au plus seize. Le sous-maire me laissa d'abord regarder tout à mon aise; dans les premiers momens, il m'aurait d'ailleurs été impossible d'écouter : N'est-ce pas, me dit-il , qu'il n'y a rien de plus beau que le sang noble? qu'en pensez-vous ? ah ! n etes-vous pas de mon avis? Mademoiselle est petite- fille d'un fort honnête drapier , nommé maître Legras, et fdle de messire Legras, conseiller de l'Hôtel-de-Yille; car ici les charges de conseiller anoblissent °" comme celles d'échevin. Feu messire Legras a dépensé plus rapidement sa fortune que son père ne l'avait gagnée ; mais il l'a dépensée noblement, à sa mort il n'a absolument rien laissé au monde que cette belle personne, toute pétrie de vertus, de talens et de perfections ; elle chante à ravir , danse de même; et bien que les connaissances du blason , autrefois si rares, soient aujourd'hui fort répandues, je ne sais trop si en cette partie quelqu'un peut se dire plus habile. J'en parle ainsi , parce que

i?a X»Ve SIÈCLE.

je ne suis pas son père ; mais je l'aime autant que si elle était ma fille. En qualité de parent et de tuteur , je me chargerai, lorsqu'elle se mariera , du ménage pendant une année , et , s'il y a lieu , des frais des premières couches : Ah ! c'est trop, dis-je en me levant , il suffit de Pétronille.

Je demandai et j'obtins la permission de lui baiser la main, de mettre à un de ses jolis doigts un anneau dediamans^et, quelques jours après, d y mettre un anneau nuptial. Au bout de neuf mois, jour par jour , j'ai été père et vous avez été grandpère d'un petit gentilhomme; car je fus conseiller de l'Hôtel-de-Ville , par conséquent noble le lendemain de mon mariage : Mon père , ajoula-t-il aussitôt avec empressement, bien que je ne sois plus bourgeois, je n'en suis pas moins toujours pacifique; ne craignez donc pas que je sois obligé d'aller me faire tuer à Azincourt , à Montlhéri , à Fornoue , ou bien ailleurs. Les nobles de la municipalité , le roi lui-même le dit, sont toujours censés nécessaires à la défense de la ville, et, à cause de ce , dispensés du ban et de l'arrière-ban'03. Il y a plus : nos successions sont en partage comme celles des roturiers204; nous avons les avantages des nobles , les exemptions , l'épée, les chausses rouges 205 ; les avantages des bourgeois, la tranquillité, la longue vie: Mon fils, lui répondis-je, les bourgeois ne dérogent pas en devenant nobles ; je ne vous blâme pas ; mais vous n'êtes pas encore quitte, vous allez avoir affaire avec toute la famille.

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,1e n'avais que trop raison de parler ainsi. Le lendemain , de grand matin , il s était répandu le bruit dans toute la ville que mon fils était de retour , et qu'il voulait épouser une fille noble ; car cette fois la renommée, au lieu d'aller au-delà, était restée en-deçà de la vérité. Mes frères, mes sœurs, qui sont de la génération des doux, se tinrent chez eux ; mais mes filles et mes gendres , ayant à leur tête les frères et les sœurs de ma femme , viennent en foule à la maison, remplissent la grande salle, et ma belle-fille, qui s'était réfugiée dans une pièce voisine, est obligée de les entendre.

Le capitaine garde-clefs 2oG, mon beau-frère, entre le premier : Je n'ai donc que des fous parmi mes neveux, dit-il à mon fils, hier, ton cousin le chanoine, sous prétexte de carnaval, courait la ville en habit bleu, monté sur des patins 2°7, une plume au chapeau 2o8, enfin vêtu comme il y a trente ou quarante ans les chanoines à la fête des fous , que la décence de notre siècle a heureusement fait supprimer209. J'avais les clefs delavilieà la main, quand je le rencontrai; je le ramenai à grands coups sur le dos à sa cathédrale. Et maintenant , toi, pour t'honorer, tu veux déshonorer ta famille; tu es bourgeois par ton père et par ta mère , tu méprises la bourgeoisie , tu veux t'allier à une famille noble ; mais apprends que je tiens sous clef toute la ville, et que je ne t'en laisserai jamais sortir pour faire une pareille sotlise.

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L'avocat de la ville, le procureur de la ville, l'un mon autre beau-frère , l'autre l'époux de ma fille aînée Jacqueline, arrivèrent tout en feu : Que m'at-on dit ? qu'ai-je entendu? le croirai-je? dit à mon fils l'avocat de la ville ; quoi! tu préfères une fille noble pour ton épouse? mais en quoi la noblesse J'emporte- t-elle donc tant sur la bourgeoisie? il y a des villes où les bourgeois sont appelés sires 3,°; il y en a où ils portent l'épée ; il y en a où ils portent les éperons dorés "«; il y en a où ils chassent même à la bête rousse aia ; il y en a , et tu devrais le savoir, où les bourgeois nomment, font les nobles a'3. Si je me bats contre un noble, il porte la pointe de l'écu en Bas ; je la porte en haut 2", c'est toute la différence : voilà bien de quoi vouloir épouser une noble , peut-être laide , peut-être vieille , peut-être pauvre , tandis que tant de jolies, jeunes , riches bourgeoises , à qui d'ailleurs tu te dois , te donneraient leur main. Ne m'as-tu pas entendu dire , n'as-tu pas entendu dire cent fois dans ta maison, qu'à Briançon les bourgeois paient une pension au Dauphin 2,s , qu'à La Rochelle le roi prête serment à genoux devant les bourgeois *•! Le roi le sait bien, les bourgeois sont beaucoup plus royalistes que les nobles; aussi il les aime plus; aussi il va dîner, souper chez eux 2,7, y faire le compère; enfin, voulant autant qu'il le peut être bourgeois , il signe sur le registre de la grande confrérie des bourgeois 2,s. Le duc de Guyenne , son frère .

est épousé par les bourgeois de Rouen , qui , suivant l'usage, lui mettent au doigt un anneau en signe d'amour et de perpétuelle alliance ''. Mais n'astu donc pas vu des lettres du roi ? des lettres closes, dont la suscription , écrite sur la bande volante, détachée du corps de la lettre, à laquelle elle ne tient que par une extrémité, porte: A nos amez et féaux l'admirai de France et aux bourgeois et habilans de noslre ville de.,. a2°. Voudrais-tu alors ne pas être bourgeois? Le roi d'Angleterre Henri VII était fils ou petit-fils d'un bourgeois 22'. Je n'ai jamais lu ni entendu dire qu'il fît comme toi, qu'il reniât la bourgeoisie. Au reste , que t'arrivera-t~il ici, où nous ne sommes pas régis parla coutume des Basques , qui prennent les femmes h Fessai a22 ; si ta femme est noble et qu'elle soit méchante , tu ne pourras pas, ainsi que les bourgeois, la corriger manuellement ; ce sera au contraire elle qui te corrigera, et tu paieras, comme à Montîuçon, l'amende des maris battus par leurs femmes "3. Enfin, mon neveu Pierre Lapierre, si tu épouses une fille noble, elle te donnera l'envie de devenir noble ; et si, au lieu d'être un des premiers de ton état, d'être échevin de Troyes, comme ton père, tu deviens un des derniers de celui des nobles, dans ce cas je révoque aussitôt mon testament où je t'institue mon héritier, et je donne tous mes biens à l'œuvre, ou plutôt à l'exemple de ma sœur »*,nanx fortifications de la ville.

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Ah ! mon frère Pierre Lapierre, dit à mon fils le procureur de la ville , vous désirez que votre postérité soit noble î que ne parlez-vous , il me sera facile de vous trouver, au lieu d'une dédaigneuse et flère demoiselle d'Hôtel-de-Ville, une demoiselle noble de nom et d'armes , qui ira accoucher de vos enfans entre Aube et Marne, où le ventre anoblit 2i5 ; mais plutôt demeurez parmi nous , vous et les vôtres ; ne soyez pas si sot que de vous faire noble; y a-t-il rien de plus ennuyeux que la vie des châteaux , où il n'y a guère d'autre amusement que celui du singe, du fou et du nain. Les nobles jouent-ils comme nous , à cache-cache , à la mainchaude? Ils se ruinent en parades, en tournois; nous rions , nous, bien davantage à décrocher l'oie au bout du mai "G ou à la promenade du bœufgras a27. Je ne trouve pas d'ailleurs leurs femmes plus jolies à porter l'oiseau sur le poing que les nôtres à baiser leur petit chat. Les nobles se fêtent rarement, et chaque fois ils se ruinent, tandis que nous nous réunissons autour d'une table oùseu lement la nappe est mise, où chacun porte son plat "8.

Messires, vous le savez : lorsque, dans la bourgeoisie, la nombreuse parenté a rempli ses devoirs, soit envers les vivans soit envers les morts, chacun se retire. Au bout de quelques heures nous nous retrouvâmes seuls; ma belle-fille reparut, son visage rondelet s'était un peu alongé; mon fils n'avait guère meilleure contenance. Le lendemain au matin il vint

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me dire qu'il voulait repartir pour aller tenir son ménage; la clef de mon coffre-fort était pendue à ma ceinture , je la lui donnai; un moment après il reparaît avec l'air de quelqu'un quiest un peuattrapé. Il avait cependant tout emporté jusqu'à la plus petite pièce. Ma belle-fille me fit une révérence fort sèche; mon fils prit aussi congé par une embrassade fort cérémonieuse. Toutefois bon sang, surtout bon sang de Lapierre ne peut mentir; dès que ma belle-fille eut tourné les talons , mon fils rentra, les yeux baignés de larmes : Mon père , je vous aime toujours : Mon fils , je vous aime plus que jamais.

J'ai un troisième fils, nommé Tranquille Lapierre. C'est un de ces hommes de qui on ne peut dire ni qu'ils font mal , ni qu'ils font bien , car ils ne font rien. Mon fils, continuellement harangué, tourmenté par ses oncles maternels, les a fuis tant qu'il a pu; l'avocat de la ville y a perdu son latin et même son grec. Yoici comment s'y est pris le capitaine garde-clefs.

Il est d'abord inutile de vous rappeler que notre siècle, en tout grand et fort, a voulu équilibrer les populations des villes, de telle manière qu'il a quelquefois, pour ainsi dire, transvasé le trop plein des unes dans les espaces vides des autres : ainsi une ville a-t-elle été désolée par les guerres ou les maladies ; a-t-elle des maisons qui , faute d'habitans , ne pouvant être louées, tombent en ruine, tout aussitôt que le roi en est informé, les officiers muuici- 3. 12

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paux des villes où la population, trop nombreuse, commence à devenir difficile à être gouvernée , reçoivent l'ordre de choisir tant de centaines ou de milliers d'habiîans de tout sexe et de tout état pour les envoyer demeurer dans la ville dépeuplée 22°. Je ne nie pas qu'il soit dur, lorsqu'on se plaît à vivre et à mourir dans le lieu où l'on est né, d'être obligé d'aller vivre et mourir au loin dans un autre; qu'il soit dur, lorsqu'on tient à sa maison , à son bien, d'être obligé de les vendre. Mais aussi que de bienveillance, que d'affection royale pour celui qui est ainsi forcé de changer de domicile! don d'habitation, don de pension pendant les premières années; paiement des dettes atermoyé; lettres de répit pour le jugement des procès; ou souvent mieux encore, committimus, privilège de faire juger tous les procès aux requêtes du Palais ou aux tribunaux qui sont le plus à portée^0, Malgré tous ces avantages, Tranquille, comme bien d'autres, ne se souciait guère de changer de ville. Il aimait d'ailleurs la fille d'un gros épicier qui demeure vis-à-vis notre maison. Tous les jours la jeune personne passait plusieurs heures à la fenêtre, debout, entre deux pots de fleurs, à se faire regarder, et tous les jours Tranquille en passait autant à la sienne, assis, fixe, sans bouger de place , à la regarder. Bien que ces amours fussent fort innocens, ils déplurent au capitaine garde-clefs : Tranquille , qui est de la génération des têtus , n'en persista pas moins. Alors le

capitaine vous le fit inscrire sur l'état des habitans qui devaient partir de notre ville; il y fît inscrire aussi une de ses jeunes parentes, qui se chargea de donner de la vivacité au caractère de Tranquille. Je conviens des défauts de mon fils ; mais il n'en était pas moins mon fils; j'aimais à le voir.

0 messires! que nous sommes malheureux, nous bourgeois! jamais repos dans nos maisons; et, hors de nos maisons, c'est, je crois, encore pire. A la Saint-Barnabe dernière, jour du renouvellement de la municipalité , il y avait trente-neuf ans, peutêtre quarante, que j'exerçais de petites ou de grandes charges à l'Hôtel-de- Ville : je voulais me retirer; et comme je ne fais rien sans îe dire d'avance, l'avocat de la ville, le procureur de la ville et le capitaine garde-clefs en ayant été instruits, accoururent : Comment, s'écrièrent-ils tous ensemble, à soixante-dix ans, dans la force de l'expérience, après un si long apprentissage des affaires municipales , vouloir les quitter 1 Me semble-t-il pas que nous soyons à Dijon , où les échevins nouvellement élus sont obligés de donner de l'argent à la ville a3'? Si vous ne changez de résolution , nous y mettrons ordre ; il y a des lois en France pour forcer les magistrats à ne pas priver de leurs lumières et deleur capacité l'administration publique. À Aiguë Perse , à Mon tferrant , on les retient bon gré mal gré sur leur siège X Mais sans aller si loin, tout près d'ici, le maire de la ville de Sens voulait aussi ne plus être

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maire; les sergens vous l'ont arrêté comme il s'en allait faire le fainéant à sa ferme, vous l'ont saisi, vous l'ont reconduit à l'Hôtel-de- Ville 2M, où, dans la même heure, il a jugé de nouveau les différends des citoyens, aux applaudissemens de toute l'assistance*, Je suis de la génération des dociles; je me laissai amener à la messe des élections des échevins a3% et au sortir, je consentis, si on le voulait absolument, à être réélu : je le fus le premier, et au premier scrutin. Mais les temps deviennent de plus en plus difficiles; ma peine a augmenté; elle augmente chaque jour.

Autrefois, au commencement de mon échevinage, quand , pendant les offices de la fête de la Saint- Charlemagne a35, j'avais siégé en robe au milieu du banc des bourgeois, et que j'avais soutenu pendant plusieurs heures le poids des regards du public, on trouvait que j'avais beaucoup fait.

On trouvait que j'avais bien employé mon temps, quand je n'avais mis que huit jours pour faire peindre la figure cartonnée de notre ville, qui devait être offerte au roi à son entrée 2*6.

Quand je n'avais mis qu'autant de temps pour faire forger en argent les clefs qui devaient lui être présentées 23?.

Quand je n'en avais mis guère plus à exercer deux ou trois cents enfans , habillés et coiffés de rouge, à crier sur un échafaud : Noël! Noël a38!

Au tir du papegai, pour faire boire les compa-

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gnons archers ^9 je ne demandais qu'une demijournée; on me la donnait toute.

J'avais tout le lundi pour goûter la soupe grasse des hôpitaux et des prisons ; tout le vendredi pour goûter la soupe maigre.

Quelquefois des subsides extraordinaires excitaient les murmures du peuple : afin de faire diversion , il fallait lui donner des fêtes , des spectacles publics a4°, les annoncer, attirer les étrangers par les concours des divers jeux. On me chargeait de pourvoir à l'approvisionnement d'une plus grande quantité de vivres. J'envoyais des crieurs et des crieuses dans les villages voisins a4'; c'était là toute ma tâche, et on me félicitait de lavoir bien remplie.

Le soir, je passais dans tous les corps de garde : Mes amis, avez-vous de la chandelle , de l'huile a42? Oui! oui, maître Lapierre! Ensuite des remercîmens tant et plus ; ensuite , en me retirant, j'entendais : Le bon échevin ! le bon échevin!

S'il faisait froid , je montais au haut des tours , je visitais les guets en leur disant : Mes amis , avezvous assez de bois , de fagots , de charbon *43? C'étaient de plus grands remercîmens, et j'entendais encore : Le bon échevin ! le bon échevin !

Si le vent était violent, je montais au haut des clochers, où l'on veille pour découvrir les incendies a44 : Mes amis, disais-je aux gens de garde, cette ville est une ville de bois ; on vous en a confié l'existence. Souvenez-vous comment Poligny a

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brûlé. Il n'y est resté qu'une rue, que la moitié d'une rue 2*5; et j'entendais dire : Le prudent échevin ! le prudent échevin! eteela durait tout le temps que je descendais l'escalier.

Souvent le maire, qu'on appelait alors le président 24§, me disait : A merveille, Lapierre! continuez à avoir l'œil sur les peseurs, les mesureurs, sur l'horloger. Poids juste, mesure juste pour prévenir le mécontentement du peuple I heure juste pour le contenter I

Voilà qu'ensuite on me charge de juger à mon tour, et pour douze deniers de tenir l'audience 24?. On me fait asseoir sur de larges coussins ; on me met à écouter les causes les plus longues et les plus ennuyeuses; le moyen de ne pas dormir, et cependant le moyen de dormir devant tant de gens grossiers, qui sans autre façon vous crieraient : Maître Lapierre, vous fermez les yeux! maître Lapierre, vous dormez! !..

Ça été bien autre ehose quand enfin je me suis trouvé à la police. ^De crainte de tomber dans le cas de l'arrestation arbitraire pour laquelle nous, échevins, sommes si sévèrement punis248, je laissais en liberté ceux qui me semblaient avoir assez bien gagné leur place à la prison ; ç.t alors tout le monde de crier. Le lendemain j'étais plus sévère; tout le monde le lendemain criait davantage.

Quoiqu'il n'y ait que du bien à dire de la municipalité, on en dit quelquefois du mal. Je voulais

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doucement traiter les accusés qu'on amenait; les autres échevins me forçaient à les condamner à la prison: véritablement, dans ce cas, la volonté du roi est formelle 249.

A la fin de l'année, lorsque j'étais obligé de monter à cheval pour aller publier dans tous les carrefours l'état des personnes condamnées à des amendes250, bien que je le lusse d'un ton fort bas et fort doux , je vous assure que je ne recueillais pas toujours des bénédictions.

Maintenant, après le bail des fermes de la ville , où il y a eu tant d'enchérisseurs, où l'on a bu tant de vin25', où l'on a loué, cassé tant de verres252, on m'a fait passer aux finances; ah ! c'est plutôt aux enfers que je devrais dire. Les finances d'une ville! y a-t-ilriende si difficile à administrer ! En général, si vous rencontrez un receveur ou argentier honnête homme, il n'est pas habile, et s'il est habile , il n'est pas honnête homme; cependant il est possible d'en rencontrer un , en même temps honnête et habile, tel que celui qui maintenant est ici -en exercice; mais qu'arrivera-t-il, et qu'est-il toujours en pareil cas arrivé? ce qui arrive aujourd'hui. Le peuple se rend en foule à l'audition des comptes qui doivent être rendus , les portes ouvertes253. On procède à la lecture du compte , divisé en recette et sous-divisé en chapitres de diverses natures de recette , en dépense et sous-divisé aussi en chapitres de diverses natures de dépense; dès que le peuple entend lire :

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Compte.,, il commence à se fâcher; il se fâche encore davantage, il piétine quand il voit tirer en marge ces lignes droites , signes d'allocation ; et quand il entend : Ce présent compte fut examiné oys et clos publiquement en la halle de Ceschevinage , présents les csclievins viez et nouveauls, conseillers* clers, officiers et plusieurs bourgeois a" ice lie ville... comme il appert parles seings manuels de plusieurs... tan TWtï...254, il s'en va en murmurant; enfin il aime tant à murmurer que, cette année, lorsque le maire marquait les blancs des pages par le mot vacat***, il murmurait comme si l'on faisait tort à la ville. Mais si quelquefois le maire met rayé à défault des trois sceaux au mandement***1 ', il est dans la joie; il applaudit des pieds , des mains et de tout le corps , avec les mêmes signes que s'il pendait l'argentier.

Enfin le compte, arrêté en trois originaux , dont le bas est pour ainsi dire ferré, clouté des nombreux paraphes , grilles et signatures des échevins , des conseillers et de tous les officiers de l'Hôtel-de- Ville, au milieu desquelles se montre celle du notaire , distinguée par sa grande belle N couronnée de son nom257, est mis dans un grand sac et envoyé à la chambre la plus habile , mais la plus difficultueuse des chambres des comptes , à celle de Paris. Un mois se passe, deux mois, au bout desquels voici le compte renvoyé avec l'arrêté latin de la chambre 25% précédé d'observations , d'impugnations et de notes marginales25*. J'ai pris toute l'année une

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peine infinie à faire régulariser les pièces comptables, toujours appuyées sur les comptes quittancés par les parties prenantes. Le maître correcteur200, rapporteur, n'est pas satisfait : il me faut lui écrire, j'aimerais autant aller me pendre; il n'est pas content de mes explications il faut encore lui en donner d'autres : j'aimerais mieux être pendu.

Du reste, avant qu'on me chargeât des finances, On avait essayé de moi : on m'avait successivement fait commissaire aux fortifications, commissaire aux dénombremens ; ne serait-ce donc rien, à votre avis , que la continuelle inquiétude sur la solidité de deux mille toises de boulevarts , de tours ou de murailles261? car l'enceinte de notre ville, divisée en quatre quartiers , où l'on compte près de deux cents rues2ti2, n'est pas de moindre dimension, et je dois même dire , pour les étrangers qui sont à cette assemblée , que la toise de Troyes étant de huit pieds263, c'est deux mille cinq cents toises de France. Ne serait-ce donc rien non plus que les recensemens de deux mille cinq cents feux de gens de pourpoint, de mille feux de gens de fer , de onze cents feux de gens exempts de guet, d'une population de vingtquatre mille habitans , et de leurs armures264; que les recensemens de huit cents chevaux ; de plus de douze cent mille setiers de grains de toute espèce206 , qui existent ou qui du moins existaient, il y a peu de temps, dans les greniers des habitans ou des marchands de la populeuse et commerçante ville de Troyes?

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Ah ! messires , avoir de la peine à vivre , et passer pour riehe ! travailler sans cesse, et passer pour oisif! être malheureux, et passer pour heureux! peut* on être plus malheureux ?

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