LE COURTIER
Histoire vin.
Les deux plus douces figures de rassemblée étaient incontestablement celle du bourgeois et celle du courtier. Quand le bourgeois a cessé de parler et s'est rassis, il a salué d'une inclination particulière le courtier, qui était placé près de lui. A son tour le courtier l'a salué d'une autre inclination particulière, quand il s'est levé pour parler:
Messires, a-l-il dit, chargés d'accorder les hommes et les choses, les courtiers, pour rendre les autres états heureux , rendent le leur le plus malheureux ; écoutez-moi.
Le premier jour que j'entrai en fonctions, je m'en souviens encore, un riche fermier se présenta: Maître Thibault , j'ai cent setiers de blé à vendre , pensez à moi; je le lui promis. Aussitôt je vais à Romilly ; je demande le syndic de la ville ; je suis conduit chez lui; je lui dis : Le temps de faire les grands pains de Pâques, de quinze ou vingt livres,
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que doit recevoir, d'après ia fondation de la bonne dame Alix , chaque habitant de ia ville , approche. Vous savez mieux que moi qu'à peine de les donner deux fois , vous devez les donner beaux et bons '. Je viens vous proposer cent setiers de froment , au moins de la qualité de celui du Déluge 2 ou des meilleures fermes de la Brie. Le blé proposé est acheté, reçu, payé. Ce jour-là je commençai à essayer mes jambes, je fis six lieues.
Le lendemain j je m'en souviens encore , j'en fis dix. Ce même fermier ne pouvait vendre deux cents setiers de seigle et autant d'avoine : par mon entremise, il parvint à les vendre à diâférens villages, pour leurs paiemens de tailles de seigle et d'avoine 3.
Quand le chapitre de la cathédrale vient à Saint- Martin-ez-Vignes, la veille de la fête du saint, vous le savez, le curé est obligé de faire boire aux chanoines alternativement un coup de vin rouge et un coup de vin blanc 4. Je prouvai au bon curé de Saint-Martin , qui avait quatre-vingts et quelques années, qu'il pouvait en vivre encore au moins vingt; qu'il pouvait encore avoir besoin au moins de vingt queues de vin rouge et de vingt queues de vin blanc. Je lui fis observer que cette année était une année d'abondance , peut-être unique. Je lui conseillai de profiter de l'occasion, je le persuadai; il acheta les quarante futailles que je lui proposais ; c'était tout ce qui restait au marchand par qui j'étais commis. Cette fois, si je ne fus pas obligé de beaucoup mar-
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cher, je fus obligé de beaucoup parler, de beaucoup boire.
Peu de temps après , il me fallut faire acheter à un bourgeois économe des bonnets écarlate à trente sous , des aiguillettes de soie noire à dix sous la douzaine, des rubans de soie à quatre sous l'aune 5; il criait contre les prix; je me contentais de répéter: Si vous voyiez comme cela vous change! Il acheta, il paya.
Une semaine s'était à peine passée, que j'eus bien plus à faire : j'eus à faire acheter à un gendarme un magnifique habillement sacerdotal : Vous ne pouvez contester, lui dis-je, que ce velours brodé d'oiseaux à têtes de jeunes filles G ne soit d'un bel effet, il ne le contesta pas : Alors , ajoutai- je , vous voudrez nécessairement donner le calice, et il doit être d'argent doré, du prix au moins de vingt-quatre livres 7; le gendarme ne dit ni oui ni non : Et les burettes, continuai-je, doivent être du prix au moins de dix livres. Il secoua la tête: Au-dessous de ce prix, lui dis-je, vous n'avez que des burettes d'étain à quatre sous 8. Le gendarme ne répliqua pas : Messire , il ne nous reste plus que les chandeliers , et voilà qui est fini. Le gendarme fit alors deux tours dans sa chambre ; au premier il me dit : Je prends les burettes d'argent ; au second , il me demanda combien pesaient les chandeliers S Six livres; il secoua encore la tête. Je me hâtai de lui dire qu'ils étaient en cuivre 9 : il ne répondit rien, il alla chercher l'argent.
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Mais j'aurais dû vous dire plutôt que, m 'étant dégoûté des fonctions de courtier de denrées ,0, je m'en étais démis ; que je m'étais fait recevoir à la cour du bailliage courtier de mercerie ll.
Je ne gardai pas long-temps ma nouvelle place , dont les profits me semblaient trop restreints. Je la cédai à un de mes frères, qui, faute de meilleure , la trouva excellente.
Je devins courtier de chevaux «?} D'abord, je gagnai quelque chose à faire acheter des chevaux qui avaient les quatre pieds blancs et qui ne payaient pas de péage ,3. Mais je n'ose vous dire que force me fut d'être en même temps courtier de mulets et d'ânes; j'étais dans le Poitou. A la fin, je me lassai de m'entremettre entre les coups de pieds et les coups de fouets; je voulais , mais je ne savais comment sortir de ce genre de courtage où je m'étais imprudemment engagé, quand il m'arriva à point nommé un autre de mes frères , grand , leste, maigre, élancé, jeté pour ainsi dire dans le moule d'un courtier de chevaux. Je me dévêtis el l'investis de mon office.
Bientôt après je me fis courtier de biens fonds'4, j'attendais qu'on vînt me dire : Je veux vendre , je veux acheter , je veux échanger but à but, je veux rendre, je veux qu'on me rende. Je recevais le mouvement des affaires pour le donner; mais je ne le donnais jamais, jusqu'à ce que mon fils, grandissant à vue d'œil , parcourant sans cesse les campagnes ,
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son gros bâton d'épine à la main , notant, figurant les possessions de terres irrégulicres , les carrant, les arrondissant par des projets d'échange et de contre-échange, me prépara, non sans beaucoup de peine et.de sueurs, le travail de ce courtage, qui alors commença â me valoir quelque chose; mais je Irouvai juste de le céder à mon fils , aussitôt qu'il eut l'âge requis.
Depuis je suis devenu courtier général, j'ai établi un courtage de toute espèce d'affaires.
En ce moment le courtier a tiré du retroussis de sa manche un petit rôle en parchemin , de six ou huit pouces de long., sur deux ou trois de large , et multipliant avec plus de rapidité qu'auparavant les gestes de ses deux poings fermés , par lesquels il figurait deux personnes disputant l'une avec l'autre et finissant l'une et l'autre par s'accorder, il a dit : C'est le journal de mes principaux gains; vous allez vous convaincre combien, dans ïe courtage général même, nous sommes malheureux.
Le premier de l'octave Saint-Jéhan, dix sous.
Vers les neuf ou dix heures de ce jour, a continué le courtier, en posant son parchemin, il entre chez moi un homme aux cheveux crépus, à l'œil ardent , qui me dit : Il m'est échappé de reprocher à un de mes voisins d'avoir été Anglais lui et toute sa famille ; il a porté plainte, je serais bien content d'acheter son désistement parla moitié de l'amende en pareil cas prononcée par le juge : Vous avez eu
tort, lui rîis-jc, vous savez qu'il n est pas agréable d'être appelé Anglais, depuis que le due de Bedfort a fait brûler la Pucelle l5. Il en convint; j'allai chez ce voisin : Maître Pierre, lui répondis-je , quand il se fut plaint à moi d'avoir été appelé Anglais, l'offense n'est pas si grande que vous le croyez; mai à propos d'ailleurs vous prétendez que les Anglais, entre autres torts envers nous , ont celui d'avoir usurpé la Guienne : Eléonore , qui en était légitime héritière, la porta en dot a leur roi, mais à un prix qui n'aurait convenu ni à vous ni à moi, ni à bien d'autres ,6l 11 en demeura d'accord et se contenta de îa moitié de l'amende; j'eus six sous d'un côté et quatre de l'autre.
Le jour de la Saint-Ladre, des indulgences.
Une vieille damoiselle, a continué le courtier, en regardant et en posant son parchemin , se présenta chez moi, le perroquet sur son poing % comme les bourgeoises qui veulent singer les femmes nobles. Elle me dit qu'elle avait autrefois et toujours tenu le parti du dauphin et des Armagnacs ,8; que les Bourguignons de cette ville avaient pillé son château , ravagé ses biens et traité encore plus mal sa personne : Oh ! lui dis- je en l'interrompant, auraient-ils fait encore pire, les trois états des villes, le clergé, la noblesse et la bourgeoisie ont obtenu partout des lettres de rémission et d'absolution si amples qu'elles contiennent la nomenclature^de tous les méfaits imaginables '9. Elle me dit
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alors que cette belle voiture couverte de cerceaux.20, dans laquelle elle était venue, ne lui appartenait pas; qu'elle était bien pauvre, eu égard surtout à la maison dont elle descendait; je me déterminai à aller chez les anciens chefs de parti, qui avaient vieilli, qui devaient être plus traitables. Ils se mirent à rire, et me dirent que tout le passé devait être oublié , et que quant à eux ils ne s'en souvenaient plus. Je leur répondis que je réclamais pour la petite-nièce du petit-neveu du pape Urbain V, Alors ils se conseillèrent et lui donnèrent enfin quelque chose; ils ne me donnèrent rien. La vieille damoiselle me dit qu'il devait y avoir des indulgences pour ceux qui assistaient les pauvres familles des papes , et que sûrement je les avais bien gagnées.
Le jour de Saint-Leu , rien.
- Pendant les troubles où l'on traitait si mal les biens et les personnes des damoiselles, grand nombre de gens fuirent des villes, laissant leurs maisons qui tombèrent en ruine. Les villes auraient été dépeuplées , si les ordonnances n'avaient conféré la propriété de ces maisons à qui les rebâtirait. Un bourgeois fugitif, rentré dans sa ville natale le soir, ne put jamais retrouver sa maison; il la retrouva le lendemain, mais toute neuve, toute blanche, toute belle. On lui apprit qu'après les deux cris de quinzaine en quinzaine on l'avait adjugée à un autre ". Ce bon homme, tout désolé, vint à moi; il me promit de me faire part de ce que j'obtiendrais de lad-
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judicataire. J'allai le trouver, je lui proposai de payer une petite somme quelconque à l'ancien maître de la maison ; il se mit en colère , et me dit qu'il était chez lui de par le roi 2i : Et voici , ajoutat-il , la réponse qu'à l'avenir je ferai à pareil message : il me ferma la porte au nez.
La vigile des quatre couronnes 2\ deux sous.
Une fille de légère vie 24, comme on dit dans certaines villes, crut qu elle gagnerait davantage à mentir. Elle accusa de viol un homme riche; l'accusation fut reconnue fausse , et elle fut condamnée à l'amende 2S. Les courtiers , nous sommes assez malheureux pour être obligés de recevoir tout le monde; elle vint me parler; j'allai parler à l'accusé , je lui exposai que l'état de l'accusatriee devait , par le temps actuel , être bien mauvais, puisqu'elle était réduite à mentir pour vivre ; qu'il eût pitié délie; qu'il se contentât du quart de l'amende. Il y consentit, mais il ne me donna rien. J'avais reçu deux sous, je ne reçus pas davantage.
La Saint-Simon et Saint-Jude, dix sous.
Des jeunes gens avaient brisé les portes d'une maison publique, ils me prièrent de m'interposer pour arrêter les plaintes à la justice. Je fis venir celle qu'on ne peut nommer par son nom et que je nommerai la supérieure : elle vint. Il me fallut écouter tous les détails de celte honteuse nuit bien que je ne cessasse de dire : En voilà assez ! en voilà trop! je suis parfaitement instruit! La su- 3. i'3
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périeuro s'obstina à continuer son récit jusqu'à la fin ; alors seulement je pus lui lire la loi qui ne lui accordait fie dommage que pour le bris des boiseries et des serrures 2\ Je lui dis qu'elle allât, si bon lui semblait , consulter les avocats : elle y alla; elle revint retirer l'argent qui lui était destiné, et que les jeunes gens avaient consigné entre mes mains j tout fut fini. Je m'attendais à des honoraires proportionnés au service rendu; je reçus dix sousr ces jeunes gens étaient douze.
Le jour de Saint-Jéhan décolasse, trente sous.
L'après-midi de ce jour, ma salle, qui n'est pas petite, se remplit de différentes personnes dont aucune n'avait ni un très bon , ni un très méchant habit , ni un habit qui lui allât bien ; j'en saluai jusques à trente , jusques à quarante et plus. C'étaient les fripiers de la ville ; ils me dirent qu'ils désiraient faire leur offre de nouvelle taxe au maire ou lieutenant de monseigneur le duc de Bourbon 2?, qu'ils ne cessaient d'appeler le grand fripier de France , malgré mes continuels redressemens, mes continuelles observations pour leur faire entendre qu'il y avait bien un grand chambrier de France , dans la juridiction duquel étaient les fripiers 2% mais qu'il n'y avait pas de grand fripier de France; n'importe, ils continuèrent à l'appeler ainsi; car le peuple veut faire toujours sa langue. J'allai proposer leur offre au maire du duc qui l'accepta. Les fripiers me laissèrent sur mon tapis trente sous en
me disant poliment que je voulusse bien les excuser, s'ils ne me laissaient pas davantage, mais que le temps était mauvais, que tout le monde faisait des habits neufs.
Le jour de Saint-Pierre-aux-Liens, cinq sous.
Toute la foule du peuple se dirigeait vers la porte du cimetière dont les deux battans étaient ouverts. Un homme gros et court, poussif, essoufflé, m'aperçoit, et me tirant fortement par le bras, me dit : Courtier ! allez ! vite ! vite ! un cinquième et un an. Pour nous gens d'affaires , cela suffit ; je suis la foule , je la dépasse, j'arrive au milieu du cimetière, je vois entrer une jeune veuve de dix-neuf ans , au milieu de ses parens et de ses conseils. Je m'avance vers elle , et comme ses deux mignonnes mains se balançaient autour de sa taille, je les saisis doucement en lui disant tout bas : Belle Alpaïde , il ne vous conviendait pas de déceindre votre ceinture , de poser les clefs sur le lit de terre où gît votre époux; et tout haut : Madame, on vous offre un cinquième et un an. Elle me répondit : Trois cinquièmes et trois ans, ou je fais quelques pas, je déceins ma ceinture. Un moment, dis-je à la veuve , je vais et je reviens. Je croyais le créancier bien loin ; il était derrière mes oreilles qui me souffla : Deux cinquièmes, deux ans, je fractionne l'offre; j'en fais trois ou quatre; la dernière est acceptée. Le créancier me compte cinq sous ; la veuve me refuse tout honoraire, et me dit qu'elle a fait
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assez de sacrifices ; qu'elle aura beaucoup de peine à payer les deux cinquièmes des dettes dans deux ans ; que si je n'étais pas content, elle était toujours prête à se déceindre, c'est-à-dire à ne pas accepter l'hérédité 29.
La Saint-Exupère , courir un lièvre.
Thibaut, me dit le seigneur d'un village où j'étais allé voir un ami , mon père n'a pas usé du droit de prise de denrées et de meubles30, il pouvait en user; je le puis , je ne le pourrai plus , si je vends ce droit» J'assemble les paysans , je les harangue , je leur fais part de la proposition de leur seigneur ; ils rechignent, je continue : Ce droit tombé en désuétude, j'en conviens, ne pèse plus sur vos épaules; mais on pourrait à volonté l'y remettre. Il ne tient qu'à vous d'entamer l'édifice seigneurial ; on veut en détacher et vous en vendre une pierre» Croyezm'en , achetez-la et jetez-la au fond de la mer. Il ne s'agit que d'un écu pour chacun, pas davantage. Chacun se boursille. Je remplis un sac de bel argent, que j'allai porter au seigneur : Thibaut, me dit-il, c'est bien , c'est très bien, je vous invite à venir demain courir un lièvre.
Le jour de Saint-Florent de mai, quinze sous.
J'étais allé retirer un de mes enfans en nourrice. Un avocat fin, rusé , agent d'un grand seigneur , me dit que monseigneur voulait vendre le guet du fort3'. Je proposai aux syndics d'assembler les villages et les hameaux voisins. Il vint plus de six cents bons
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paysans : Vous devez, leur dis-je, le guet au fort : îl n'y a plus de fort , me répondirent-ils avec de grands éclats de rire. —On peut le rebâtir. — Alors comme alors , et de plus grands éclats de rire. — Voulez-vous, pour un sac d'avoine32, vous racheter? — Pas si bétes ; et de plus grands éclats de rire. Je leur parlai de la petite pierre de l'édifice seigneurial ; plus grands éclats de rire encore. A la fin, il me vint à la mémoire que l'avocat m'avait dit que les droits incorporels étaient imprescriptibles ; je le leur redis. Ces mots de droits incorporels, qu'ils n'avaient jamais entendus, leur firent peur; ils donnèrent chacun le sac d'avoine. Je reçus des syndics cinq sous, j'en avais reçu dix de l'agent.
La veille du Lœtare Jérusalem, quatre livres, le lendemain six livres.
Messires,lecroiriez-vous, une fois j'ai fait échanger une barounie contre un comté ; c'est que dans la baronnie, il y avait des serfs 33 , et que les terres à serfs deviennent de plus en plus rares : On ne voit pas assez , vous ne voyez pas assez , dis-je au comte , combien est grand l'honneur de posséder un vrai morceau de la vieille France de Hugues Capet ; votre aïeul n'hésiterait pas ; votre bisaïeul aurait déjà conclu. Et vous, messire, dis-jeau baron, vous dites que dans votre terre il y a de bons et beaux serfs ; mais je vous répondrai que dans la terre de messire le comte, qui d'ailleurs est plus honorifiquement titrée, il y a beaucoup de grands
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et beaux sangliers , de grands et beaux chevreuils. L'échange fut fait. Le baron me donna quatre livres; le comte me dit qu'il ne tarderait pas à me payer : à son air de satisfaction, je me doutai qu'il n'avait pas assez d'argent sur lui; le lendemain, il me fit porter six livres.
Le jour de la Sainte-Croix de septembre , un vieux harnais de cheval , un écu neuf.
Messires , ceci est encore moins facile à croire , j'eus beaucoup plus de peine à faire échanger un jeune cheval contre un jeune serf. Le seigneur de Ville-Hardouin vient me dire : Mon ami Thibaut , j'ai un serf qui est un grand mauvais drôle; il me paie fort mal la dîme de la paille^; il fait cuire son pain sous la trappe35 , pour échapper aux droits de mon four banal. Vous savez que tous les essaims errans qui n'appartiennent à personne m'appartiennent36; il en a recueilli trois , et il ne m'a fait compte que de deux. Il va souvent à Lyon , à Bordeaux , à Marseille , et je crains qu'il y demeure ; allez-moi là reconnaître et réclamer un serf au milieu de ces cent mille marchands! enfin, pour tout dire, je ne me fie pas trop à lui. Aujourd'hui il est venu ici, monté sur un beau petit cheval gris , qui me plaît; s'il veut me le donner, je suis prêt à l'affranchir. Je vais chez le serf; il fronce le sourcil à ma proposition ; je lui dis qu'il est jeune; il me répond que son chevalest jeune aussi, qu'il a , lui, souvent la colique, au lieu qne son cheval se porte toujours bien ; que son
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cheval a de bons et excellens pieds, au lieu qu'au bout de quelques heures de marche, il a les chevilles enflées : Mais vous aurez des enfans , lui disje, et il faut songer à eux : Mais , me répondit-il, mon cheval aura aussi de petits chevaux , et je dois songer qu'ils me porteront un grand profit. Alors je lui parlai comme je le devais ; je lui dis qu'il était la honte de sa famille et de son village ; que puisqu'il s'estimait moins que son cheval , c'était à lui à porter et non à être porté : je sortis; il me laissa sortir. Le lendemain il vint me dire qu'il acceptait ma proposition. Il descendit de son cheval, j'y montai et allai l'amener au seigneur qui déclara dans ses lettres scellées de son sccel armoyé de ses armes , faire cestui affranchissement pour an cheval ronchin poil grisa lui baillé37. Déplus il me donna le vieil harnais. Quand je remis au jeune homme ses lettres , il fut si joyeux de tenir dans sa main l'acte de sa liberté que, tout avare qu'il était, il tira sa bourse et me dit : Maître Thibaut , je vous donne un écu , un écu neuf.
La fête du Recouvrement de la Normandie 38 , rien.
J'allai dans une ville dont la moitié appartenait au roi , la moitié à un grand feudataire. Le possesseur d'une belle maison neuve, dans la partie royale, l'échangea but à butcontre une autre maison vieille, dans la partie seigneuriale; c'est qu'on n'y payait pas de taille39. L'un des deux permutateurs était
mon ancien camarade de collège ; l'autre était dans ce moment mon hôte.
Le jour de la Saint-Charlemagne, rien.
Un fermier des aides avait fait jurer un bourgeois qu'il n'avait reçu que telle quantité de vin ; ensuite il voulut lui prouver qu'il en avait reçu davantage. Le bourgeois m'avait chargé de m'entremettre pour que le financier , qui lui avait demandé le serment , renonçât maintenant à vouloir se procurer des preuves contre le serment demandé; je ne pus rien obtenir. Le financier ne voulait que ce que voulait la loi40.
La Saint- Urbain , rien.
Je reçus la visite d'un vieux prieur qui portait un sac d'argent pour la taxe des bulles de son bénéfice. Dès que je l'eus entendu , je lui dis : Les banquiers refusent et je refuse aussi ; je ne veux pas me damner pour vous ; je ne veux pas faire passer d'argent au pape , le parlement me le défend41. Si vous êtes un bénéficier du quatorzième siècle, je suis un courtier du quinzième.
Le jour de la petite Saint-Michel, quatre sous.
Il n'est plus sûr aujourd'hui, au temps où nous vivons , que les asiles des saints lieux puissent mettre hors d'atteinte les débiteurs ; c'est ce que je disais à un homme qui s'y était réfugié : Il n'est pas sûr , quelle que soit , à cet égard , l'opinion des procureurs, que les saints lieux ne puissent encore servir d'asile à ceux qui ne paient pas leurs dettes42, c'est
ce que je disais au créancier qui voulait faire arracher de son asile le réfugié. A force dallées , de venues , du maître-autel à la porte de l'église, de la porte de l'église au maître-autel, je décidai le créancier et le débiteur à une transaction. Je reçus deux sous de l'un et deux sous de l'autre.
Le jour de Saint-Martin d'hiver, six sous sur les brouillards de la mer Morte.
Un accesseur43 du prévôt, c'est-à-dire un juge qui siège près du prévôt, n'en était pas moins poursuivi par son créancier qui le guettait , pour le faire arrêter quand il irait à l'audience. Il avait un parent, ancien chirurgien du duc de Guienne44 , qui eut assez de crédit pour le faire nommer pèlerin du roi à Jérusalem45; mais l'accesseur, craignant que son créancier fît révoquer la commission, avait eu recours à moi. J'allai chez le créancier : Au fait , lui dis-je , comme dernière considération et après lui avoir parlé assez long-temps , votre dette est assurée , car le pèlerinage est payé sur la caisse des amendes du parlement 46. D'ici à Saint- Jean-d'Acre , votre débiteur gagnera assez pour le capital ; de Saint-Jean-d'Acre à Jérusalem , assez pour les intérêts; le retour sera pour lui; vous partagerez le prix de son pèlerinage. Il n'aura de plus que l'honneur de porter la palme à la procession des pèlerins 47. Le créancier entendit enfin raison; seulement il me dit que son intention était bien de me donner six sous , mais qu'attendu que,
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pour le moment, il ne recevait rien, il en ajournait le paiement au retour de Jérusalem.
Le jour de la Saint-lNicolas d'hiver , un dîner.
Fromentelle, à qui la municipalité a si longtemps loué le troisième étage de la tour aux rats 48, avait un cousin à la cour. Il alla le voir; et, de toutes les richesses, de toutes les dignités qui, dans ses espérances , l'attendaient, il ne rapporta qu'une sauve-garde du roi49, accordée je ne sais plus sous quel prétexte ; il en vivait : voici de quelle manière. Quand il n'avait pas d'argent, il allait, comme il pouvait, chercher dispute aux gens riches. Il trouvait moyen de se faire battre et aussitôt assignation en dommages. On lui payait, d'après les ordonnances, dix francs50, avec lesquels il se nourrissait trois mois. Fromentelle avait donc besoin chaque année de quatre bastonnades , une à chacune des quatre bonnes fêtes. Il alla, un peu avant Noël dernier , se faire battre à la campagne , dans un pays riche en blé , pauvre en argent. Le battant vint chez moi pour que je lui moyennasse un accommodement avec le battu : Mais, luidis-je, Fromentelle est d'ailleurs un homme fort gai , toujours chantant, il endormira vos petits-enfans avec les vieilles romances de Jean-sans-peur , d'Isabeau , de Talbot, de Dunois51; prenez-le, comme on dit, à pot et à rôt, pour ce quartier d'hiver , vous ne tirerez pas argent de poche; vous aurez du profita payer l'amende. Après avoir réfléchi un moment ,
le battant nie dit : Soit , je le veux bien ! Et vous, venez dîner demain chez moi , pour vos peines ; et lui, qu'il vienne dîner et souper pendant trois mois pour les siennes.
Le jour de Saint-Amadour , évêque de Troyes , un demi-sac , quelquefois un sac de pommes.
Bientôt après je rendis à Fromentelle un plus grand service. Personne ici n'ignore que l'amende pour l'infraction de la sauve-garde des biens est de quatre livres52. Fromentelle avait pour toute propriété un petit verger qui ne lui rendait rien. Je lui conseillai d'en abaisser les clôtures ; il le fit , et , depuis, bien des gens viennent le voler , et tous les ans il tire de son petit verger un beau revenu de huit, douze, seize , vingt livres, et tous les ans Fromentelle m'apporte un demi-sac , un sac de pommes , suivant qu'on l'a moins ou plus volé.
Le jour de Sainte- Agathe , vierge et martyre, un bon souper.
Depuis quelque temps les municipalités , les échevinages se multiplient singulièrement 53 : est-ce bien , est-ce mal ? Je crois que c'est bien , puisque cela se fait aujourd'hui; mais pour ce moment peu importe , il s'agit d'autre chose. Un échevin d'une petite ville voisine donna un soufflet, le poing fermé, sur le nez à un tanneur, qui voulait le lui rendre au même lieu et place de son visage ; mais l'échevin ayant détourné un peu la tête, ne fut frappé qu'à l'oreille. Le tanneur eut recours à moi ; il s'était
décidé à payer la moitié de l'amende de dix livres, encourue par tout homme qui bat un échevin54. Il en fut quitte pour bien moins. J allai à l'Hôtelde- Ville, et ayant pris à part l'échevin, je lui dis : Messire, un coup de poing sur l'oreille d'un échevin vaut un coup de poing sur le nez d'un maître tanneur; je le crois; mais je crois encore mieux qu'un coup de poing sur le nez d'un maître tanneur vaut un coup de poing sur l'oreille d'un échevin. Le tanneur veut cependant payer une amende ; il nous invite tous les deux ce soir à l'hôtellerie des trois Chapons lardés : Pour quelle heure ? me dit l'échevin.
Le lendemain de la Quadragésime , vingt sous.
Que le monde est devenu savant ! je n'en veux pour preuve que les nouvelles tours de notre ville. Elles portent le nom de tour d'Hercule, tour de Troïlus, tour de Cicéron, tour des quatre fils d'Aimon55. Toutefois en voici encore d'autres preuves. La maison où pend l'enseigne du mauvais riche ne pouvait se vendre ; le propriétaire me dit qu'il ne savait comment elle était si maudite. Il s'irritait contre son malheur , et entre autres choses qu'il me rapporta à la louange de sa maison, il me dit que c'était devant sa porte que saint Loup avait arrêté Attila56 : Oh ! si cela est, lui dis-je, soyez tranquille; seulement faites sculpter snr cette porte57, d'un côté un cvêqueavec sa mitre et sa crosse , de l'autre un grand soldat, suivi de quelques autres soldats de moindre
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taille, avec cette inscription par-dessus ou par-dessous : C'est ici que saint Loup, évêque de Troyes, a arrêté Attila. La semaine suivante, j'allai chez un riche savant; il acheta la maison deux fois plus qu'elle ne valait. Il me donna vingt sous; mais j'en perdis avec lui dix , comme on va voir.
Le samedi des petites Pâques 9 perdu dix sous.
Ce riche savant possède un champ au milieu des terres d'une ferme de trois ou quatre lieues en carré 58. Le maître de cette grande ferme m'avait chargé de négocier un échange de ce champ. Il m'avait promis six livres ; je fis faire par un pauvre savant , de ma connaissance , une dissertation sur les Champs Catalauniens , pour prouver qu'ils étaient dans une autre paroisse que dans celle de Méry59. Le riche savant persista à dire et à croire qu'il possédait le centre de la bataille où Aëlius avait vaincu le roi des Huns. Et quand je voulus lui proposer une vigne où avait été livrée contre les Anglais une bataille, à la vérité moins grande , mais cependant fort raisonnable, il me répondit qu'il allait planter aussi en vigne son champ , et que sûrement les collèges de l'université de Reims, aujourd'hui si savants , achèteraient à un prix bien différent lé vin rouge provenant d'un terroir arrosé de l'antique sang des Huns , que celui d'un terroir qui n'avait été arrosé que du moderne sang des Anglais60. La dissertalion m'avait coûté dix sous, et j'avais bien marchandé.
Le mercredi des grandes Pâques, trois livres cinq sous.
Une abbesse m'avait chargé de lui faire affermer une prévôté61. Des officiers municipanx m'avaient chargé aussi de leur faire affermer un notariat , un sceau, un greffe, un péage62. Je connaissais cinq frères d'une honnête famille. L'aîné avait la taille , le ton d'un gendarme. Je lui affermai la prévôté ; Oui, lui dis-je, j'en conviendrai avec vous, s'il le faut , vous n'êtes pas très savant ; mais rien n'est plus facile que votre charge ; car vos sentences porteront toujours en tête Jugement à la charge d'appel6*. Le puîné avait un caractère doux , un esprit net; il prit aussi à bail , par rnon conseil, l'office de notaire, comme son frère avait pris l'office de juge fermier, pour trois, six, ouneufannées64. Deux autres frères prirent pour les mêmes termes, l'un le sceau, l'autre le greffe; ils avaient des manières peu gracieuses ; ils choisissaient les paroles désobligeantes, dures; mais on ne pouvait se passer de leur ministère; ils étaient d'ailleurs honnêtes gens : tous les quatre frères réussirent. Lecinquième neréussitpas moins; il était civil, jovial, et par-dessus tout aimait les calculs et les profits ; il prit le péage ; c'est aujourd'hui le meilleur péager qu'il y ait à dix lieues à la ronde. Il fait faire à ceux qui passent sur le pont et qui ne peuvent payer les droits , non , comme au siècle dernier, une longue et bruyante prière65, mais une prière courte et bonne. Il n'exige pas des juifs
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qu'ils s'agenouillent devant lui à deux genoux ; il ne leur donne pas le grand et rude soufflet du XIV* siècle; mais il se contente qu'ils s'agenouillent à un seul genou , après quoi il leur donne légèrement et en riant un petit soufflet66. Et quant aux femmes juives , au lieu de les rudoyer comme les anciens péagers , il leur dit poliment : Femme , vous êtes enceinte, vous paierez pour deux67. Si elles contestent, il ajoute : Allons! allons! vous êtes jeune, jolie, aimable : sûrement vous êtes enceinte; et aussitôt la juive de payer au moins tout ce qu'on lui demande. Je reçus del'abbesse vingt sous, du prévôt cinq sous, des officiers municipaux vingt sous, des quatre autres frères, par les mains du notaire, vingt sous ; en tout trois livres cinq sous.
Le samedi, jour de Saint-Paterne , vingt sous.
Le procureur du roi de Sicile 68 n'était pas content du roi de Sicile ; je ne puis trop dire en quoi , tant y a qu'il n'en était pas content. Le procureur de la reine de Sicile69 n'était pas content non plus de la reine de Sicile; il ne me serait pas moins difficile de dire en quoi ; tant y a aussi qu'il n'en était pas content. Us voulaient permuter d'office et se croyaient sûrs de l'autorisation supérieure ; mais ils n'étaient pas d'accord sur les conditions; chacun voulait qu'on lui rendît, l'un plus , l'autre encore plus : comment les accorder? Messires , leur dis-je, dans les meilleurs offices , sur trois cinquièmes d'avantages , il y a deux cinquièmes de désavantages ;
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et c'est beaucoup s'il n 'y a que cela. Je calculai , d'après cette évaluation, la valeur respective des deux offices, et je prouvai qu'il y avait égalité; car, dis- je au procureur du roi , considérez que la reine est jeune et belle, que vous n'avez que cinquantesept ans : considérez encore qu'un roi de Sicile n'est jamais aussi bien élevé qu'un roi de France , quoiqu'il soit de son sang 7°; que vous n'avez pas à craindre de la reine comme du roi, qu'elle se mette en colère ; les femmes savent qu'alors elles perdent les grâces de leur visage; qu'elle vous tourne le dos, les femmes veulent toujours être vues : considérez aussi qu'elle est dame de plusieurs seigneuries , et qu'en son absence les belles villageoises viendront doucement, tendrement poser sur votre tête une couronne de boutons de roses 7I : considérez enfin que les villes offrent du vin d'honneur aux princesses, qu'elles en offrent naturellement en plus grande quantité à la reine de Sicile72; qu'elle en boira peu et que vous boirez le reste. La permutation pure, simple, eut lieu , et aussitôt les deux procureurs mirent le pouce, comme on dit, ou, si vous voulez , signèrent l'acte , chacun avec le signet de l'anneau d'or qu'il avait au doigt73; après quoi, venant, ainsi qu'il était juste, à mon salaire, ils me demandèrent ce qu'il me fallait : je leur répondis , dix sous; ils me présentèrent aussitôt cinq sous chacun. Je leur dis que c'était pour chacun dix sous, et que ce n'était pas trop à cause de l'importance et de la dignité de l'acte.
Nous courtiers, par notre science des goûts, des besoins, des intérêts du monde, nous pouvons faire vendre, affermer, échanger toute sorte de choses; nous pouvons faire vendre, affermer, échanger toute sorte de charges d'offices ; faire vendre, affermer , échanger toute sorte d'états ; il n'y a que le plus malheureux, il n'y a que le nôtre que nous ne puissions faire vendre, affermer, je dirai plus, que nous ne puissions faire échanger, payassionsnous les frais du contrat, le sceau, la grosse, et et même la double expédition.