LIVRE IX, CHAPITRE III
Cependant Charlemagne , qui était revenu passer l'hiver dans son domaine de Quierzy, ne regardait pas comme décisifs les résultats de cette expédition, n était évident en effet que toutes les représailles qu'on exercerait contre les Saxons, aussi longtemps qu'ils ne seraient pas autrement organisés, ne serviraient qu'à alimenter une guerre interminable. Entre l'ordre social des Romains, ou des Gallo-Francs romanisés, et celui des Germains, il y avait des causes trop radicales d'antagonisme, pour que les deux sociétés pussent coexister sans lutte. Aucune conciliation n'était possible, à moins de modifier profondément l'une des deux sociétés, comme il avait été fait à l'égard des Francs, après la conversion de Chlovis. Charlemagne l'avait compris, et il pensait que pour transformer les peuples saxons, pour les faire entrer dans le même ordre de société que les Gallo-Francs, il fallait commencer par leur faire adopter la religion chrétienne. C'est pourquoi il résolut de leur faire une guerre à outrance et de ne déposer les armes qu'après les avoir forcés à se soumettre au baptême ou les avoir exterminés ^ Cette résolution était extrême; il fallait le caractère inflexible de Charles pour lui donner une entière exécution.
Au printemps de l'année 778, il tint une assem-
> Cum rex in yilla Carisiaco hiemaret, consilium iniit, ut perfidam «t fœdifragam Saxonum gentem bello adgrederetur, et eo usque perseyeraret dum aut victi Christian» religioni subicentur, aut omnino toUerentur. (Einh., Annales, 775.)
bliée générale à Duren ; puis, traversant le Rhin, il entra en Saxe avec toutes les forces de son royaume. Les Westfaliens seuls paraissent avoir voulu lui résister. Ils avaient placé une garnison dans la for^ teresse de Sigburg, sur la Ruhr, au confluent de la Lenn, et détruit celle d*Eresburg, dont nous avons déjà parlé. Il emporta d'assaut la première et, après avoir relevé la seconde, il la fit occuper par un corps de Francs. De là il se porta sur le Weser, où les Westfaliens s'étaient réunis en grand nombre; pour lui disputer le passage du fleuve. Ils occupaient le lieu nommé Brunesberg, sur une montagne escarpée, où Ton voit encore de grandes tranchées connues sous le nom de Sachsengraben, fossés des Saxons. Charles les attaqua avec vigueur ; il les mit en déroute dès la première rencontre et leur tua beaucoup de moade. Quant aux Ostfaliens et aux Angrariens, il rencontra les uns sur rOcker, où il s'était rendu avec une partie de son armée, les autres h Bûckeburg, actuellement capitale de la principauté de Lippe-Schaumburg : tous venaient pour lui offrir des otages et prêter serment de fidélité au roi des Francs. C'est à cette occasicm que l'histoire nous apprend le nom d'un chef Ostfalien, appelé Hassion, et d'un chef Angrarien, appelé Brunon ^.
1 Hi omnes Âustreleudi Saxones, tenientes cum Hassione, et dederant obsides juxta quod plaçait, et janafemat saoEamenta se fidèle» esse partions..... d. Garoli regisi.. Tmieiauit.Aiigmfy.». us» cum Bronone et leli* cpûsoptimatibus eonun, ^ detouit ibi c^ides aient Anstrasii. (Aiul, Laur, maj., a. T75.)
LITRE IX, CHAPITRE IIl. W
Peadant que le roi recevait les serments des kngrariens et des Ostfaliens, les troupes qu*il avait laissées sur le Weser, et qui avaient posé leur camp à Fendroit où s*éleva plus tard la ville de Lubeck, étaient attaquées par les Westfaliens. Ceux-ci eurent la chance de profiter d'une surprise et d'envahir leur camp ; mais ils furent repoussés dès que les Francs purent se rallier et rétablir l'ordre parmi eux. Instruit de cet événement, le roi accourut avec toute la célérité possible et se mit à la poursuite de l'ennemi. La chronique dit qu'il fit un énorme butin, et qu'il força les Westfaliens à livrer des otages, comme les autres Saisons ^ . Il parait que tous ces otages, étaient des enfants que Charlemagne confiait aux monastères, pour les faire élever dans la religion chrétienne et les envoyer ensuite propager cette religion dans leur pays *. Il n'y avait rien à craindre pour leur vie; aussi les Saxons, dans leurs révoltes, n'en, tenaient-ils aucun compte ; ils les considéraient d'ailleurs comme perdus pour la patrie.
Les Westfaliens avaient pu céder devant les armes supérieures des Francs, mais ils n'étaient pas
1 Et pnedam multam conquisiyit super Westfalos, et obsides d^emiit sicuietalii Ssi%fmeSf(Ann. Lemr. major., 1%,)
* On trouve dans la collection de Pertz {Mon. Germ. hist., t. i Ugum, p. 89-90) un prœcepmm relatif aux. otages saxons qui devaient être présientés àTempereur à MayenceeaSOS. Ce document contient l'^numération des otages liyrés par les Westfaliens, les Ostfaliens et les Ang^ariens, ayec Tindication des éYêques et des comtes auxquels chacun d'eux tf ail été confia.
domptés. A peine le roi s*est-il éloigaé qu'ils reprennent les armes ; ils s'emparent de nouveau de la forteresse dTiresburg et en expulsent la garnison. Le château de Sigburg fut également assiégé par eux, mais ils ne purent s'en rendre maîtres : les troupes de la garnison firent une sortie si heureuse qu'elles les mirent en déroute. Charles revenait d'Italie lorsqu'il apprit ces événements; il se hâta de convoquer l'assemblée générale à Worms ; puis, ayant réuni des troupes nombreuses, il se rendit en Saxe avec une telle vitesse que les Saxons effrayés renoncèrent à toute résistance. Ils vinrent de tous côtés au-devant de lui, déclarant qu'ils lui donnaient leur patrie pour gage; qu'ils étaient chrétiens et qu'ils voulaient se soumettre au roi Charles et aux Francs *. Le roi accepta leur déclaration, et reçut leurs otages ; puis, ayant relevé le château d'Eresburg qui avait été détruit, il en fit construire un autre sur la Lippe ^ et laissa dans chacun d'eux une forte garnison '.
* Saxones perterriti omnes... yenientes ex omni parte, et reddidenmt patriam per wadium omnes manibus eorum et spoponderunt se esto christianos et sub ditioni d. Garoli régis et Francorum subdiderunt. [Ann. Laur. maj,, T76.)
* M. Pertz croit que cette forteresse fut construite à Tendroit aujourdliui appelé Lippstadt.
* Cui cum et misericorditer ignoyisset, et eos qui se christianos fieri Telle adfirmabant, baptizari fecisse, datis et acceptis pro fide senranda fraudulentis eorum promissionibus, obsidibus quoque quos imperayerat receptis, Aeresburgo Castro quod dirutum erat restaurato, alioque castello super Lippiam constructo, et in utroque non modico prssidio relicto,