LIVRE X, CHAPITRE I. S5I
à l'Angleterre, à la Germanie et partout, les effets de
sa piété et de sa justice . ^»
Le Charlemagne dont nous nous occupons maintenant est celui qui, marchant sur les traces de ses aïeux, trahit la cause des Francs pour s'élever à l'empire, celui qui, dans ses actions de guerre comme dans sa politique intérieure, se fit l'instrument de l'Église romaine, tout en ayant la prétention de la faire servir à ses desseins. On ne peut nier cependant que cet homme eût de grandes qualités ; il possédait beaucoup d'intelligence avec un remarquable désir de la développer. Éginhard nous apprend qu'il était doué d'une éloquence naturelle et inépuisable : il exprimait avec clarté tout ce qu'il voulait dire, et parlait avec tant de facilité qu'il paraissait même un peu loquace ^. Son éducation avait été celle de tous les princes francs ; on l'avait beaucoup exercé au maniement des armes, à l'équitation, à la chasse; mais on s'était peu occupé de lui apprendre les arts libéraux. A peine savait-il écrire. « Il avait toujours sous le chevet de son lit, dit Éginhard, des feuilles et des tablettes pour accoutumer sa niain à tracer des caractères lorsqu'il en avait le temps ; mais il réussit peu dans ce travail qui n'était plus de son âge et qu'il avait commencé trop tard ^. »
^ Discours sur l'histoire universelle.
* Erat eloquentia copiosus et exuberans, poteratque, quicquid vellet, apertissime exprimere... Adeo quidem facundus erat, ut etiam didascalus appareret. (Einh., Vita Karoli imp,, c. 25.)
» Ibidem.
56ï HISTOIRE DES FRANCS D'AUSTRASIE.
Son désir d'apprendre lui fit rechercher la société des hommes instruits, qui étaient fort rares à cette époque. Il appela à sa cour des grammairiens, des rhéteurs, des diateoticiens, des théologiens, môme des astronomes de tous les pays. Il fit venir d'Italie Pierre de Pise et Paul Warnefried, qui paraissent n'avoir fait en Gaule qu'un assez court séjour; il enleva à l'école d'York Aleuin, qu'il avait rencontré à Parme; il ramena de Salzbourg Leidrade, qui était né dans le Norique, sur les confins de l'Allemagne et de l'Italie. Ce dernier pays lui fournit encore le poète Théodulfe, qm était Goth de naissance, et Hilduin, l'un des hommes les plus célèbres de son temps. On ne sait pas d'où lui vint Smaragde, dont l'origine est également inconnue.
Tous ces hommes qui furent les grandes lumières du siècle, appartenaient à l'Église. Charlemagne comptait sur eux pour s'éclairer. « Le diacre Pierre de Pise, qui était alors dans sa vieillesse, dit Éginhard, lui donna des leçons de grammaire. Il eut pour maître dans les autres sciences un autre diacre, Albin, surnommé Aleuin, né en. Bretagne et d'origine saxonne, l'homme le plus savant de son époque. Le roi consacra beaucoup de temps à étudier avec lui la rhétorique, la dialectique et surtout l'astronomie. Il apprit le calcul et mit tous ses soins à étudier le cours des astres avec autant d'attention que de sagacité ^ »
' Einb., Vita Karoli imper,, c. 25.
LIVKE X. CHAPITRE II. 253
Cliarlennagne réunit tous les savants dont il s'était entouré en une sorte d'académie, un peu plus ridicule que celles de notre temps, et dans laquelle il ne dédaigna point de prendre place avec tout sa famille, hommes et femmes. Chacun de ces académiciens eut un nom littéraire adapté à sa spécialité. Charlemagne s'appelait David ; sa sœur Gisla était Lucie ; sa fille ainée, Richtrude, se nommait Colombe. Angilbert, abbé de Saint-Riquier, qui avait épousé une autre fille de l'empereur, portait modestement le nom d'Homère. Riculphe, évêque de Mayence, qui fonda l'abbaye de Saint-Alban, était nommé Flavius DamsBtas. On donnait à Adalhard, abbé de Corbie, descendant de Charles Martel, le nom d'Augustin; à sa sœur Gundrade, celui d'Eulalie; à Liudgarde, qui devint épouse de l'empereur, celui d'Ava. Alcuin s'appelait Flaccus; Théodulfe, Pindare; Rigbod, Machaire ; Friedgies, Nathaniel ; Amalaire, Symphosius. Éginhard, qui était chargé de la direction des travaux publics, avait pris le nom de Beseléel : c'est celui d'un neveu de Moïse auquel, *d'après l'Écriture, Dieu accorda le don de la sagesse et l'intelligence nécessaire pour travailler le bois et les métaux.
Celle illustre compagnie s'occupait principalement de rétude de la grammaire et du rétablissement de l'orthographe ; elle cultivait aussi la rhétorique, la poésie, l'arithmétique et l'astronomie.
II. — A côté de l'Académie, peut-être dans son sein même, s'éleva une école d'enseignement su-
Î5l HISTOIRE DES FHANCS D'AUSTRASIE.
périeur, qui fut appelée Yécole palatincy et qui servit de modèle à toutes les autres. Alcuin fut le principal fondateur de cette école; ses leçons étaient suivies par les plus hauts personnages de la cour et par Fempereur lui-même.
Il enseignait les sept arts; son enseignement est renfermé dans les livres-cahiers qu'il a rédigés sur chacun d'eux. Le trivium, destiné surtout à l'adolescence, comprenait la grammaire, la rhétorique, la dialectique; le quadrivium, réservé à un âge plus avancé, embrassait l'arithmétique, la musique, la géométrie, l'astronomie. L'ensemble de ces études s'appelait tantôt les sept arts, tantôt 1^ philosophie. On trouve quelques détails sur chaque partie de cet enseignement dans la thèse de M. Monnier *.
Nous nous bornerons à citer ce qu'il dit de l'astronomie :
« Le système général est celui de Ptolémée; Alcuin ne soupçonne même pas les objections qui lui ont été faites par plusieurs anciens. Il ne connaît pas ou il n'accepte pas une opinion célèbre de Martian Capella. La terre est donc le seul point fixe de l'univers.
» Tous les autres corps sont appelés ou étoiles fixes, quand leur-cours est régulier, ou planètes, si on les voit errer, s'arrêter ou reculer dans le large cercle du zodiaque. C'est, là la véritable signification
» Alcuin, ntèse pour le doctorat, par Francis Monnier, p. 38 et suir.