LIVRE X, CHAPITRE III. îoi
» Que les prêtres ne se permettent pas de boire au cabaret ^ ;
» Qu'aucun homme ivre ne puisse plaider sa cause ou rendre un témoignage en justice. Et que le comte ne tienne point de plaid s'il n'est à jeun.^ ;
» Que les plus âgés les premiers s'abstiennent de s'enivrer, et qu'ils donnent aux jeunes gens l'exemple de la sobriété ^ ;
» Qu'à l'armée personne n'engage son égal ni qui que ce soit à boire ; et quiconque sera trouvé ivre à l'armée sera condamné à ne boire que de l'eau jusqu'à ce qu'il reconnaisse son tort *. »
Il paraît qu'aucune des classes de la société n'était à l'abri de cette fatale tendance. Théodulfe, évéque d'Orléans, dans un capitulaire adressé aux ministres de son église, s'exprime ainsi : « Prenez garde de vous abandonner à l'ivrognerie, et recommandez à vos paroissiens de fuir ce vice. N'allez pas non plus buvant et mangeant par les cabarets; ne courez pas à travers les bourgs et les maisons pour satisfaire une vaine curiosité ; ne festoyez pas avec des femmes, avec des personnes impures ; cédez toutefois au désir d'un père de famille, qui vous invite dans sa maison pour vous faire dîner gaiement avec sa femme etses enfants, et recueillir la nourriture spirituelle de vos
« Cap, dat, presbyt, ann, 804, c. 7; Baluz., 1. 1, col. 417. » Cap. teru anni 803, c. 15 et 16; Baluz., 1. 1, col. 893 et 394. » Capit. prim. anni 810, c. 6; Baluz., 1. 1, col. 473. * Capit, secund, anni 812, c. 6; ap. Baluz., 1. 1, col. 495.
discours, tandis qu'il vous offrira, par devoir de charité, la nourriture charnelle ^. »
IV. — Les savants que Charleniagne avait appelés à sa cour, pour lui apprendre la grammaire, la rhétorique, la dialectique et l'astronomie furent comblés d'honneurs et de richesses. Théodulfe non-seulement devint évéque d'Orléans, mais fut encore gratifié de plusieurs bénéfices, entre autres de l'abbaye de Fleury ou de Saint-Benott-sur-Loire. Smaragde eut l'abbaye de Saint-Mihiel, dans le diocèse de Verdun. Leidrade, qui était entré à la cour comme bibliothécaire du roi, fut nommé archevêque de Lyon et eut encore d'autres bénéfices. Hilduin fut mis en possession des abbayes de Saint-Denis, de Saint-Germaindes-Prés et de Saint-Médard de Soissons. Alcuin fut le plus richement doté de tous; il eut les abbayes de Ferrièreà, de Saint-Loup de Troyes, de Saint- Josse-sur-Mer et de Saint-Martin de Tours. On lui reprocha d'avoir vingt mille serfs dans les terres de ses bénéfices.
Ëginhard, le célèbre auteur de la vie de Gharlemagne, ne devint pas moins riche, surtout après ki mort de Charles. Il obtint les deux abbayes de Saint- Pierre et de Saint-Bavon de Gand, le monastère de Saint-Servais de Maestricht, l'abbaye de Fontenelle ou de Saint-Vandrille, au diocèse de Rouen, un monastère de Saint-Cloud, l'église Saint-Jean-Baptiste-
« Art. iZ, Histoire littéraire^ 1. 111, p. 460-463.
LITRE X, CHAPITRE IV. tôf
des-Dames à Pâvie, etc. Une de ses lettres, adressée au prêtre Liuthard et au vidame Erembert, fait bien voir que ce genre de possession n'était pas seulement honorifique, mais qu'il procurait des avantages palpables : « Apprenez, y est-il dit, que nous avons chargé le prêtre Willibald, que nous regardons comme l'un de nos fidèles, de recevoir de nos hommes, tant du monastère de Saint-Bavon que de celui de Blandin, le cens qui nous est dû. Nous vous l'adressons pour que vous l'aidiez à percevoir ce cens intégralement et en bonne monnaie ; et après qu'il l'aura reçu, pour que vous l'aidiez encore à nous en apporter le produit *. »
Par le fait même de leur opulence, tous ces abbés, ces évêques devinrent de grands seigneurs, des hommes de cour. Ils furent reçus dans les conseils de l'empereur et occupèrent une place considérable dans les assemblées générales. Ce qu'il y avait encore de germanique dans l'organisation de l'État fut plutôt favorable que nuisible à la puissance de l'Église. L'usage qu'avaient les rois francs de s'entourer de conseillers et de ne rien entreprendre sans leur avoir demandé leur avis, fournit au haut clergé le moyen d'exercer une grande influence sur le gouvernement. La cour de l'empereur était remplie d'évêques et d'abbés ; ils étaient admis dans l'intimité des membres de la famille impériale et surtout des femmes,
* Œuvres compUtet d'Êginhard, réunies par Teulet, t. Il, p. 21. n. 17
f6) HISTOIRE DES FRANCS D'AUSTRASIE.
qui abondaient à cette cour. Car Gharlemagne avait la passion des femmes : même à Farmée, il en avait toujours une au moins avec lui. Si c'était la reine, elle y paraissait sans suite et sans pompe, moins comme réponse du roi que comme la compagne du guerrier.
V. — On sait que Gharlemagne fut marié plusieurs fois et qu'il ne resta jamais longtemps veuf. Sa première femme fut Himiltrude, de nation franque. Éginhard la traite de concubine; quelques critiques ont voulu prouver qu'elle était épouse légitime ; elle est désignée comme telle dans une lettre du pape Etienne III, mais les Bénédictins ne sont pas de cet avis. Légitime ou non, Himiltrude suivit Gharlemagne dans sa première guerre et fut répudiée en 770. Elle avait donné naissance à une fille, Rothaïs, dont la destinée n'est pas connue, et à un fils que son père n'aima jamais parce qu'il avait la taille difforme. Ce prince est connu dans l'histoire sous le nom de Pépin le Bossu. « Ainsi, dit Gaillard, ce Gharlemagne, distingué entre tous les hommes par sa taille majestueuse et par la beauté régulière de ses proportions, était fils de Pépin le Bref et père de Pépin le Bossu *. »
Il épousa en secondes noces, la fille de Didier, roi des Lombards. Nous avons déjà parlé de ce mariage, qui avait un but politique et qui ne fut pas
» Histoire de Charlemagne, t. H, p. 32i.