LIVRE X, CHAPITRE V. S
heureux. Après avoir répudié cette princesse, il prit pour femme Hildegarde» issue d'une des plus illustres maisons de la nation des Suèves. Celle-ci lui donna une nombreuse lignée : Charles, né en 772 et qui depuis fut roi d'Austrasie; Rôtrude, née en 773; Adelhaïs, en 774; Berthe, en 775; Pépin, nommé d'abord Carloman, né en 776; Louis et Lothaire, frères jumeaux, nés en 778; Gisèle, en 781, et une autre fille, nommée, comme sa mère, Hildegarde, mais dont la date de naissance est inconnue. De toutes les femmes de Charlemagne, Hildegarde parait avoir été la plus chère à son cœur. Elle mourut, en 782, à Thionville, sous les yeux de son mari qui en fut très-affecté. Il fit faire son épitaphe par Paul, diacre,
La troisième femme de Charlemagne, ou la quatrième, si Ton €ompte Himiltrude pour la première, fut Fastrade, fille du comte Rodolphe, des Francs orientaux. Il l'épousa à Worms, peu de temps après la mort de la précédente. On reproche à celte princesse un caractère violent, cruel même, qui suscita des troubles sérieux dans l'empire. Le poète saxon l'appelle
Regina sed atrox Ac sœvum gestans animi Fastrada tumorem.
Éginhard lui attribue la cause et l'origine des conjurations qui furent formées, d'abord par le comte Hardrad, chez les Francs orientaux, ensuite par
m HISTOIRE DES FRANCS D'AUSTRASIE.
Pépin le Bossu : « Si, dans Tune comme dans Tautre, dit-il, on s*attaqua directement.au roi, c'est qu'en se prêtant aux cruautés de sa femme, il semblait s'être prodigieusement écarté de sa bonté et de sa douceur habituelles. Au reste, pendant toute sa vie, il sut si bien se concilier, au dedans comme au dehors, l'amour et la bienveillance de tous, qu'on n'a jamais pu lui reprocher de s'être montré, même dan^ la moindre circonstance, injustement rigoureux ^ »
Fastrade mourut à Francfort sur le Mein, en 794, et fut ensevelie à Mayence dans le monastère de Saint-Alban. Elle laissa de son mariage deux filles, Théoderade, à qui Charlemagne donna le prieuré de Notre-Dame d'Argenteuil, près de Paris, et Hiltrude, qui devint abbesse de Farmoutier. Lorsqu'il eut perdu Fastrade, Charlemagne prit une femme de la nation des AUemans, nommée Liutgarde, dont il n'eut pas d'enfants.
Après la mort de Liutgarde, il eut successivement quatre concubines. La première, nommée Malte* garde, lui donna une fille, du nom de Rothilde, qui devint abbesse de Farmoutier, après Hiltrude, et qui obtint en faveur de ce monastère un diplôme dans lequel l'empereur Lothaire la nomme sa tante, amitam meam *. La deuxième, nommée Gersuinde, était d'origine saxonne ; il en eut Adaltrude. La troisième, du nom de Regina, fut la mère du célèbre
' Vita Kar, im.p, c. 20.
' Nabillon, Ann, Benedict,, t. II, append., p. Ttô.
LÏVRE X, CBAPITRE VI. Î65
Di^ogôn, -évêcltîe ée llletz, et de Hagues, 'âbbé de SUQuehtîn »ôt de St^Bèïlîû. Xa Quatrième, notomée Âdailinde , lui donna un fils du nom de Thiery.
»8i Bous tédâï^ltiiilons, nous tmuvons que le glorieux ettipereur eut dîx-huit eafants connus : dedx d'Bimilti^ude, neuf d'Hildegarde, deux de Fâètrtdé, un de Maltegarde, un de Gersuinde, deux de Regîtia et «n d'Adadlinde. Il perdit avant de mourir ïteu^ fils 'et une fille : Chartes, qui était l'aîné; Peî^în, auqitel il avait donné le royaume dltalie, et Rotrude, qu'il fevaît fiancée- à'Cottstantîn, empereur des Grecs. Pépin, en mouraM, Missa un fils, nommé Bernhard et cinq filles, Adalhaïde, At«le, Gontrade, Berthrade ôt Théoderade. La conduite du roi à leur égard fut une preuve échtante d'e sa bonté, dît Èginhard, cèr il voulut «que le fils de Pépin «uofeédât à son pèi^e et qae les filles fussent élevées avec ses propres mies i.
VI. "- Chaptemagiïe feîsait de l'éducation èe ses enfants Tiolbjet de ses soins les plus assidus. N^us devons, à Èginhard des détails intéressants sûr ee «ujet : ce Les fils et les filles, dit*il, flirent insimiits dans des étudia libérales que tui^niiéiiie eultifait. Pais aussitôt q«ue l'âge des fils le permettait, il les faisait exercer^ sekm la coutume des Frafncs, à t'éqoitation^ ^Mi mûniÊmem des atrmes et à te eliasôe. Qu>am sAfx
> Vita Kar, imp., c. 19.
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filles, il voulut non-seulement les préserver de l'oisiveté en leur faisant apprendre à travailler la laine, à manier la quenouille et le fuseau, mais encore les
former à tous les sentiments honnêtes Il veillait
avec tant de sollicitude à Téducation de ses fils et de ses filles, que tant qu*il était dans l'intérieur de son royaume, jamais il ne prenait ses repas, jamais il ne voyageait sans eux : ses fils l'accompagnaient à cheval ; ses filles venaient ensuite, et des satellites tirés de ses gardes étaient chargés de protéger les derniers rangs de leur cortège. Elles étaient fort belles et tendrement chéries de leur père. On est donc fort étonné qu'il n'ait jamais voulu en marier aucune, soit à quelqu'un des siens, soit à des étrangers. Jusqu'à sa mort, il les garda toutes auprès de lui dans son palais, disant qu'il ne pouvait se passer de leur société ^. Aussi, quoiqu'il fût heureux sous les autres rapports, éprouva-t-il, à l'occasion de ses filles, la malignité de la fortune. Mais il dissimula ses chagrins, comme s'il ne se fût jamais élevé contre elles aucun soupçon injurieux, et que le bruit ne s'en fût pas répandu • )»
Ces dernières paroles font allusion à l'extrême licence qui régnait à la cour semi-ecclésiastique de Gharlemagne. On doit reconnaître que, sous ce rapport, le grand roi donnait d'assez mauvais exemples, et la présence des êvêques et des abbés qui l'entou-
1 Fito JTar. tmp., c 49.
raient ne semble pas en avoir atténué les effets. Au contraire, ils se rendaient volontiers complices des filles de remperenr. Rotrode, qui avait dû épooser Constantin, eat da comte Roricon on fils naturel, appelé Louis, qui devint abbé de Saint-Denis. Bertbe, avant de se marier avec Angilbert, abbé de Saint- Riquier, lui avait donné deux enfismts, dont l'un fut le célèbre historien Nithard. Les galanteries d'Hildetrude, fille de Fastrade et abbesse de Farmoutier, avec un seigneur nommé Odillon, furent la cause d'un grand scandale. Enfin quelques auteurs parlent encore d'une Emma, fille de Gharlemagne, dont la mère est inconnue et qu'il fit, dit-on, épouser au ce* lèbre Eginhard.
Ce mariage a été le sujet d'une légende dont la source se trouve dans le cartulaire de l'abbaye de Lorch. On y raconte qu'Éginhard, après avoir passé la nuit dans l'appartement de la jeune Emma, voulut se retirer avant le jour et trouva le sol couvert de neige. Craignant que la trace de ses pas ne trahit le secret de ses amours, il fit part de son inquiétude à Emma, qui prit le parti de le porter sur ses épaules jusqu'à l'appartement qu'il habitait, de l'autre côté de la cour. Mais Charlemagne, qui se levait souvent au milieu de la nuit, fut témoin de leur stratagème. Fort irrité d'abord, il finit par consentir à leur union.
Si cette légende est assez peu vraisemblable, elle prouve au moins que la conduite des filles de Tempe-
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reur ^t des abbés qui vivaient à sa cour faisait accueillir Dacilement les histoires galantes qu'on pouvait mettre sur leur compte. Au reste, il est certain qu'Éginbard, abbé de plusieurs monastères, était marié, et que sa femme s'appelait Emma. Nous avons délai des lettres dans lesquelles il exprime chaleureusement le tendre sentiment que cette femme avait su lui inspirer ^ .
VIL — On remarquera sans doute que parmi les hommes lettrés que Gharlemagne attira à sa cour, il ne se trouvait pas un seul Gaulois. L'état intellectuel de cette partie de Tempire était déplorable. Le christianisme avait détruit l'enseignement dans la Gaule. De toutes les traditions anciennes, celles des druides semblaient être les seules qui se fussent perpétuées. Cependant sous la domination romaine la Gaule était couverte de grandes écoles : les principales étaient celles de Trêves, Bordeaux, Autun, Toulouse, Lyon, Narbonne, Arles, Marseille, Vienw, Besançon, etc. On y enseignait toutes les sciences du temps, la philosophie, la médecine, la jurisprudence, les belles-lettres, la grammaire, la rhétorique et l'astrologie. La société était donc pourviie 4e8 moyens d'instruction et de développement intellectuel. Qu'on ne pense pas que cet état de choses ait été supprimé par les Barbares, c'est là un des mensonges dont fourmille l'histoire du moyen âge ;
1 Voyez surtout la lettre LXXII, adressée à Loup, abbé dt Ferrières ea CA^nûis; €Eutfres eompl^et tPÊginhard, t. H, p. idi.