LIVRE X, CHAPITRE XII
» Ce qu'on doit penser de ceux qui, en prétextant l'amour de Dieu, de ses saints et des martyrs, transportent d'un endroit à l'autre les ossements et les reliques des saints, pour bâtir de nouvelles églises et engager quiconque s'y laisse prendre, à céder ou à léguer par testament ses propriétés à ces églises * ? »
Voilà des questions qui ressemblent singulièrement à des épigrammes, et que Voltaire même n'aurait pas désavouées. Peut-être cependant ne faut-il les attribuer qu'à l'esprit positif de Charlemagne. Il voulait tout savoir, tout éclaircir. Même en matière de dogme, il ne souffrait ni l'obscurité ni le doute. S'il avait été possible, il aurait tout réglé, tout arrêté de manière immuable. La société actuelle vit dans une atmosphère de scepticisme; elle peut supporter cette situation, qui est un résultat naturel du libre examen, parce que les hommes sont assez éclairés pour se gouverner sans le secours de la mythologie. Et cependant bien des gens pensent encore aujourd'hui que la foi chrétienne est un élément social indispensable ; c'est ce qui explique le zèle des Anglais pour la propagation de la bible, malgré toutes les mauvaises choses que ce livre contient. Mais à l'époque de Charlemagne, les croyances religieuses avaient une bien autre importance que de nos jours ; elles étaient la base de la société dans tous les États chrétiens ; les divers peuples qui composaient l'em-
' Copi'r. sectind, ann, 8ii, c. 1.
pire n'avaient pas d'autre lien, et l'on pensait que ce lien suffirait pour les tenir réunis. L'expérience n'avait pas encore démontré que la conformité de croyances ne peut sauvegarder que l'unité de l'Église, et que celle-ci est indépendante de l'unité de l'État.
Charlemagne croyait sans doute que l'État et rÉglise avaient des intérêts identiques et que par conséquent il devait sa protection à l'une comme à l'autre. Sa pensée nous semble assez explicitement énoncée dans la lettre qu'il écrivit au pape Léon III, à l'occasion de son avènement au trône pontifical. « Mon devoir, disait-il, est de protéger l'Église, de la défendre contre les infidèles, et d'étendre en tous lieux la foi chrétienne. Le vôtre, très-saint Père, est de lever comme Moyse les mains au ciel, pour attirer la bénédiction de Dieu sur mes armes, afin que les nations chrétiennes soient supérieures aux ennemis du saint nom de Dieu, et que le nom de Jésus-Christ soit glorifié par toute la terre. »
Le clergé acceptait cette position modeste de protégé. Le temps n'était pas encore venu où il prétendrait à une entière indépendance, et où le successeur de saint Pierre voudrait régner seul sur le monde chrétien. Les attributions respectives de l'empereur et du pape ont été définies dans le même sens par Théodulfe, évêque d'Orléans, lorsqu'il adressa ses félicitations à Charlemagne qui revenait d'Italie avec la couronne impériale. « Salut, dit-il, roi béni du ciel ; que tu règnes pendant de longues années, que