LIVRE Vil, CHAPITRE Xll
à disparaître, et avec elle la souveraineté nationale. Il est une institution qui contribua beaucoup à la transformation de Tordre social des Francs, et qui fut propagée en Austrasie par TÉglise : c'est celle des bénéfices. Les distributions de terres que les rois et les maires du palais avaient faites dans les pays conquis étaient des aliénations de propriété : quand le système des bénéfices prévalut, on ne concéda plus que l'usufruit. Les évéques et les abbés concédaient à titre de bénéfice à leurs serfs, à leurs lètes et même à des personnes libres, des portions de leur territoire, à charge d'une prestation de service ou d'une redevance déterminée. Lorsque ces concessions étaient faites à des personnes libres, on, les soumettait ordinairement à un cens minime qui ne servait qu'à constater la propriété du donateur. Cette dernière espèce de concession s'appelait indifféremment précarie ou bénéfice ; elle pouvait être acceptée par des personnes de toutes conditions, des comtes, des évéques, des abbés, des membres de la famille royale. M. Waitz cite l'exemple d'une pareille concession faite par une abbaye au roi lui-même *.
Charles Martel et après lui Pépin le Bref, forcèrent les églises épiscopales et les abbayes à donner ainsi des territoires en usufruit à leurs hommes de guerre, moyennant que ceux-ci payassent certaines redevances. Il arriva aussi que les princes
' Deutsche Verfassungsgeschichte, U IV, p« 474.
130 tlISTOlRE DES FRANCS D'AUSTRASIE.
conférèrent eux-mêmes, avec l'assentiment de Tévêque ou de Tabbé, ou même sans cet assentiment, la jouissance usufruitière de certains biens d'église. Ces bénéfices étaient alors appelés royaux. Enfin l'usage des concessions de bénéfices, qui, dans le principe, ne s'appliquait qu'aux domaines ecclésiastiques, s'étendit aux propriétés du fisc et même à celles des particuliers assez riches pour se permettre de pareilles largesses.
On sait que Charles Martel assigna des territoires à plusieurs de ses compagnons d'armes dans les pays conquis, notamment en Bourgogne et dans la Provence*. Il paraît avoir alors fait revivre l'ancien usage romain de concéder des terres aux milites fœderati, limitanei^ à charge de défendre leurs frontières *. C'est là sans doute ce qui a fait dire que Charles Martel avait été le fondateur de la féodalité. Cette assertion est inexacte : il manquait aux bénéfices ainsi constitués, pour les transformer en fiefs, une condition essentielle, l'hérédité qui leur fut donnée plus tard. Ce caractère de la possession féodale est peut-être le seul qu'on puisse attribuer à l'influence de l'esprit germanique. Ce fut un retour vers la propriété libre qui était dans les mœurs des Francs
^ Regionem Burgundiœ sagaciter penetravit, fines regni iUius leudibus suis probatissimis, viris industriis, ad resistendum rebellibus et infidelibus statuit, pace patrata Lugdunum Gallis suis fidelibus tradidit. [Fredeg, eonu, c. 109.)
* Voyez ci-dossus, t. ï, p. 476 et suif.