CHAPITRE U
LES AWARES (563-567).
Chilpéric contenait avec peine ses ressentimens. Trahi par le sort, vaincu et dépossédé par ses frères, il aspirait, d'une volonté profonde et impatiente, à se dédommager et à se venger. L'occasion seule lui manquait encore et tardait. Mais un événement imprévu vint la lui offrir.
Sous le règne de l'empereur Maurice, il y avait eu, dans le Turkestan, un khan redouté et aimant la guerre. Non loin de lui s'étendaient les Awares, peuple indompté, que de fréquentes incursions avaient rendu fameux en Scy tliîe, et dont le nom seul inspirait dans ces régions une profonde terreur. Le khan réso-
]ut de les soumettre, et ne put que les vaincre et les disperser. Ce qui en resta après la défaite, alla chercher d'autres terres, et se divisa. Les uns se réfugièrent parmi les Taugast (1); les autres parmi les Merkites (2)» Aucuns ne tentèrent les chemins d'Eu* rope, et n'abandonnèrent TAsie.
Mais les Ogors, autre nation nombreuse et guerrière, étaient établis sur les bords du Tyl, et leur puissance, trop voisine de celle du khan, irritait son courage et son ambition. Il les attaqua à leur tour, et en triompha. Leur roi, à qui Ton donne le nom de Colsch, étant tombé dans ses mains, il le fit mourir, et avec lui encore trois mille de ses prisonniers. . Les Ogors vaincus n'étaient pas soumis. Ils laissèrent leur patrie pour la liberté, et se préservèrent du joug en s'en éloignant. Cherchant, l'épéeen main, de nouvelles terres, ils reculèrent de l'Asie et refoulèrent en Europe.
Les nations hunniques, qui les y avaient précédés, prirent l'épouvante à leur approche. Elles confondirent ces nouveaux fugitifs avec les premiers ; et, vaguement informées des diverses guerres du khan, elles crurent que ces Ogors étaient les Awares, dont elles redoutaient avec raison la férocité.
La peur donc ne permettant ni examen, ni retard, ce nom, faussement donné aux Ogors dès le premier
(i) Chinois.
(a) Nation tartare campée sur les rivières de Solinga, de lenisea, d'Oby et d'Irtisch.
bruit de leur prochaine arrivée, se répandait devant eux, et se répétait sans contradiction. Comme il leur était favorable, et leur aplanissait, pour ainsi parler; les chemins, ils se gardèrent de le repousser, satisfaits et glorieux d'une erreur qui les rendait plus puissans et plus formidables. Et ce fut ainsi qu'une nalion tout entî&'e se vit transformée, et qu'elle prit, durant des siècles et aux yeux du monde, la place d'une autre nation (1).
C'était du temps de Justinien. Les Ogors, parvenus jusqu'au! confins de l'empire , envoyèrent une ambassade à ce prince. Ils voulaient des champs pour les cultiver, et une patrie où ils pussent oublier la leur. L'empereur, pour premier bienfait, ne leur assigna que la guerre. Il les envoya contre des kiations hunniqu^ qui étaient établies vers la Géorgie (2). A ta (in cependant leur opiniâtreté triompha de ses répugnances. La seconde Pannonie leur fut donnée. Une partie resta dans les montagnes voisines de la Circassie et de la Géorgie. •
Ceux qui vinrent dans la Pannonie n'y cherchaient pas le repos. A peine établis ^ ils se répandirent au
(i) M. de Guignes. (Âcad. des Inse. et BcII.*Lett., tom. 47» P^g* 49^0 ~" Malte-BrUD traite assez dédaigneusement, dans son Précis de géog^aphifi universelle, la dissertation de M. de Guignes., Mais, chose surpi^nante , quelques lignes après , il confesse que ce les historiens byzantins » assurent que les Awares , parvenus en Europe , n'étaient que des Ouj* grès (Ogors) , autrefois sujets des vrais Awares. » (Tom. i, pag.. 4^o, troisième édition.) Or, quels meilleurs guides a-t-on, en cette recherche, que les historiens byzantins ?
(a) Les Ouigôurs et les Eitazabiens.
dehors, et non sans succès. Le bruk élant parvenu jusqu'à eux des divisions qu'avait fait éclater chez les Francs la mort de Chlo taire, l'occasion les tenta, et ils la voulurent saisir. La fidélité des Thuringiens , toujours équivoque et mal assurée, pouvait, favoriser leurs çfforts. Ce fut aussi de ce côté qu'ils les dirigèrent- Si leur espoir fut trompé, au moins ne le fut -il pas au commencement. Vieux rivaux des Francs-, dont la victoire avait fait leurs maîtres,- •les Thuringiens, humiliés et impatiens, coururent, comme^à des vengeurç, au devant de ces nouveaux ennemis.
Mais les événemens se hâtaient, et ne répondaient plus aux combinaisons des Ogors. La guerre civile était déjà étouffée entre les fils de Ghlotaîre; le partage était achevé; Sigebert était roi de Metz. Sigebert donc courut en Thuringe, et se prépara courageusement à disputer leur proie aux Barbares.
Ce fut le moment que prit Chilpéric. Pendant que son frère, entraîné au-delà du Rhin jusque vers l'Elbe et vers le Danube, luttait difficilement contre un ennemi exercé et acharné à la guerre, lui , trouvant toute occasion bonne pour redresser le tort qu'on lui avait fait, il saisit ses armes et se jeta sans scrupule sur l'autre frontière de l'Austrasie. Les terres de la Champs^e furent celles qu'il choisit et qu'il attaqua» Il les désola sans pitié ; plusieurs villes furent saccagées ; Reims lui-même souffrit un siège, et capitula.
Sigebert cependant ne se laissait ni détourner ni décourager. Deux victoires lui devenaient néces-
saires ; mais, pour s'en mieux assurer, il saurait attendre, et les poursuivrait successÎTement. Son armée élait enfin réunie et en marche; son camp rhenaçait déjà celui des Ogors. Si ces derniers craignaient les hasards d'une bataille, il ne leur restait plus qu'à rétrograder. Mais ils n'en avaient pas l'habitude, et la honte de cette retraite eût ruiné leurs desseins. On se prépara donc au combat. Sigebert jugeant, dans sa prévoyance et dans son courage, de quelle importance allait être pour lui cette première action , choisit sa place en un lieuL où de« varient se rencontrer les plus grands périls. Les siens le virent avec admiration aller à pied contre l'ennemi, brandissant sa hache , et toujours au point le plus avancé de leur premier rang. Son exemple inspirait de la confiance aux plus faibles. Leur impétuosité accoutumée s'accrut encore , et fut plus que jamais accablante et irrésistible. La fureur des Ogors fut vaine, et leur habileté impuissante; leur courage s'épuisa et se dissipa en de nombreux et inutiles efforts. Rompus et repoussés de toutes parts, la fuite , qu'ils avaient oubliée , leur devint bientôt nécessaire et inévitable. S'ils eussent tardé, ils succombaient tous. Il leur fallut reculer jusqu'aux bords de l'Elbe, pour se rallier et se rassurer. Alors ils implorèrent la paix , et Sigebert, que d'autres périls sollicitaient , la leur accorda.
Ce prince , le premier ennemi surmonté , retourna rapidement contre le second. Celui-ci était déjà défait plus d'à moitié , de la défaite de l'aiitre. Théodebert,
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fils^.de Chilpéric I s'était jeté dans Soissons. Sigebert Ty. surprit y le contraignit de se rendre, et Tenvoya prisonnier à Pontyon , Tun de ses châteaux. Ensuite, il. rencontra Chilpéric. On n'a point dit si la bataille ayait été disputée ; mais, le roi d'Âustrasie en eut le succès, et il en sut profiter. En peu de jours , il eut recouvré ses villes, et repris Reims, et remis sous sa domination toute la province»
Il allait poursuivre ; mais les rois de Bourgogne et de Paris intervinrent, qui imposèrent la paix, se déclarant résolus à prendre les armes contre celui qui refuserait de les déposer. Il y eut, du côté de Sigebert, de la modération et de la grandeur. Il restitua Soisspns à son frère. Il rendit aussi la liberté à Théodebert. La seule condition qu'il y mit, fut que ce prince promettrait avec serment de ne lui jamais faire la guerre.
Mais les Barbares se contenaient difficilement dans un long repos, et leur foi n'était qu'un gage fragile. Les Ogors vaincus avaient invoqué la paix contre le péril ; dégagés du péril, ils invoquaient la guerre et son* geaient ^ vaincre. Ils rompirent donc le traité , et s'armèrent de nouveau contre Sigebert. Celui-ci toujours prompt, mais cette fois moins circonspect et plus confiant,, marcha sans délibérer, et comme à une victoire infaillible. Elle lui faillit cependant. Quand les armées furent en présence, et le combat si prochain qu'il n'y avait plus qu'à en donner le signal, on vit, du côté des Ogors, s'avancer tumultueusement des troupes de prêtres, qui faisaient d'inexplicables céré-
raoûies et d'effrayantes conjurations. Cette apparia tion inaltendue ébranla les Francs. Ils crurent que des légions d'esprits malfaisans allaient combattre contre eux. Une subite terreur parcourut les rangs, et étouffa les courages. Le soldat consterné restait comme enchaîbé par la peur à la place où il se trouvait, n'ayant de force ni pour faire usage de ses armes, ni même pour fuir.
La victoire avait précédé Tattaque. Les Ogors n'eurent qu'à marcher ; rien ne résista. Sigebert lui seul , digne roi , persévérait , . et combattait héroïquement. Mais la fortune ne trahit pas à demi, et il en fut comme de Jean à Poitiers, comme de François à Pavie. Entouré , blessé , accablé , Sigebert tomba vivant au pouvoir de son ennemi.
Mais qui Faurait espéré? Cet ennemi, bien que bar« bare, ne se montra dépourvu ni de générosité, ni de prévoyance. Le roi, qui lui avait inspiré une profonde admiration par sa vaillance dans le combat, lui imposa encore plus,, dan^ la .captivité, par sa grandeur d'ame. Ce prince vaincu, qui ne cédait rien à ladversité; ce prisonnier toujours libre, qui commandait à ses maîtres; cette haute et inébranlable vertu le confondit et le subjugua. Bien loin de lui insulter, il n'eut d'autre pensée que de s'en faire un appui et un allié. Au lieu de* le dépouiller, il retrancha du butin tout ce qui lui appartenait. Sigebert k son tour n^en usa qu'avec grandeur et habileté. Il distribua tout aux cheis de l'armée. Bientôt on parla de paix , ei il l'accepta; avant qu'il réclamât sa liberté, on
la lui offrit. Il triomphait dans sa défaite , et les vainqueurs recevaient la loi , plutôt qu'ils ne la faisaieQt»