‹ Histoire des Francs (volume 2)Chapitre 11 sur 196 · CHAPITRE rV · texte numérisé non relu

CHAPITRE rV

£TÂBUSSEM£NT (487-491),

La conquête ackevée, et le dessein formé de sV maintenir, il fallut songer à la distribution des terres. Comme on n^exterminait point l'ancienne population du pays ,. et qu^on ne la réduisait pas non plus en esclavage, il ne se pouvait pas qu'on me lui en laissât aucune partie. Mais la plus grande , comme il était naturel, allait aux vainqueurs.

Il fallait que ceux-ci recueillissent de grands avantages de leur victoire; pas assez grands toutefois pour la compromettre , en réduisant les vaincus à prendre conseil de leur désespoir.

On conjecture que les Francs^ venus les derniers, firent^ dans les provinces romaines qui leur échurent, ce qu'avaient fait déjà dans les leurs les Wisîgoths, les Ostrogoths et les Bourguignons.

C'était comme une sorte de droit des gens de ce

siècle, et qui aidait à la co&quèlë en assurant quelque consolation aux possesseurs dépouillés ( 1 );

Le partage donc se fit en trois lot|» : deux pour les Francs 9 un pour les Romains et pour les Gaulois. On les jetait au sort : Sûrtes gothicœ.

Cette division par lots épars et multipliés ne tendait pas seulement à satisfaire Tavidité du soldat , et à rattacher à sa conquête. Elle servait de plus à rapprocher les trois peuples , et à les confondre insensiblement par le voisinage çt p^r Tbabitude (2j.

(i) ^§ri €x hoste capti pttrtim in publicQ^ vel principî, partini veteri possessori relinquebantuP^ partim militibus et veteranis in prce^ mia assignabantur, (Pithiei Glossarium in leg^. salie. , tit. 63. )

(3) Peux écriTains, doat j'honore beaucoup les talens, eut récemment nié ce partage. L'un n'a point entrepris de justifier son opinion ; Fautre, au contraire, s'y est appliqué : il fa^t. peser Ms niati^..

Il rapporte d'abord -que lorsque Chlovis allait faipe -la guerre aux Wisigoths, il ue dit point à ses soldats : « Allons partager les terres de ce » peuple ; » n^ais : « AHopsle soumettre à notre domination. »

GhloTis nç tint peint ce langage. U dit : « M9rcb.9ns pivec Taide de » Dieu, et chassons les Goths ariens de cette terre. » Et ejiciamus eoa dé ipsâ terra (*). La différence est considérable.

Mais il me semble d'ailleurs difficile de tirer de hi guerre contre les Wisigoths quelque induction pour expliquer la conduite que titire^t les Francs après leur guerre contre les Romains.

Celle-ci, antérieure à l'autre de quinze années, était une guerre d'inrasiop et d'établisseipjBQt. Les Francs se répandaient, ayec Je dessein de s'y arrêter, dans la partie des Gaules ou n ayaient pas encore pénétré les Barbares.

Aucun partage n'y ayait été fait avant eux. Il fallait donc qu'ils le fis sent, s'ils roulaieiit àfiis teiy^s ; et il était natorel qu'Us en Toutuisetkt , puisqu'ils ne devaient plus repasser le Rhin.

Il n'en était pas ainsi de Tautre guerre. Les provinces qui en devaient

{•) Grégoire de Tours , Ht. 7.

Chlôvis Tpulut ensuite s'affemiir par des allkoiees. Plusieurs intérêts le preoocupaîeiit. 11 lui était né*

être l'objet avaient ea déjà lear invasion et leur partage. Elles n'étaient plus au pouvoir des Romains, mais des Wisigoths. La lutte n'était qu*entre les deux nations barbares. Il ne s'agissait pour les Francs que d'expulser ceux qui les avaient précédés, et d'occuper les terres qu'ils s'étaient déjà adjugées. Ejiciamui eos de ip$d terrd.

Les anciens possesseurs étaient, quant aux terres, désintéressés dans cette querelle. Mais ils ne l'étaient pas à cause de la religion , car ils étaient catholiques-, et les Wisigoths ariens ; et c'es^ d'où vient qu'ils favorisèrent les Francs, qui étaient aussi catholiques, et qui, à leur tour, les favorisaient.

Il est évident que les Francs, après l'expulsion des Wisigoths , n'ont dû ôter aucune portion de leurs terres aux Romains et aux Gaulob du sud de la Loire ; celles du peuple, expulsé suffisaient. Mais il me sembîe évident aussi qu'on ne peut rien conclure de-la contre le partage qui se serait fait au nord de la Loire, après la. défaite de Syagrios.

L'auteur rappelle encore la rigoureuse discipline que fit observer Ghiovis dans cette guerre contre les Wisighots, et il demande si cette conduite est celle d'une armée destinée à partager les biens des vaincus.

Non , sans doute. Mais c'est qu'elle ne devait point partager. Victorieuse , elle recueillait tout ce que les Wisigoths avaient envahi ; elle trouvait sa part toute faite. Victorieuse ou vaincue , il lui importait de respecter les biens des Romains et des Gaulois qui rappelaient et la secondaient.

Ce fut d'ailleurs ^our le territoire de Tours principalement, que fut établie cette discipline, et par la croyance, alors générale, que saint Martin accordait une protection plus attentive à tout ce qu'il renfermait. « Gomme une partie de l'armée passait sur le territoire de Tours , » Ghlovis, par respect pour saint Martin , défendit, etc.... Quel espoir » aurons - nous de vaincre, dit il, si nous offensons saint Martin ?... » C'en fut assez pour empêcher Tarmée de rien enlever dans ce pays (*).

L'auteur se fonde aussi sur le discours qu'adressa Théodoric à ses soldats, quand il voulut les mener en Auvergne. Il ne leur promit point des terres, dit-il; mais des troupeaux, des vétemens, des captifs.

Je ne puis crpire cette preuve bien concluante. L'Auvergne éUiU au

(*) Grégoire de Tours , liv. 3.

cessaire de se fordâer, conlre le roi wîsigoth, de Tapn pur des rois Bourguignons y il lui importait d'avoir

nombre des provinces (|ùe les Wisigotbs aftaient envahies.' Conquise sur eux par Ghlovis, elle dépendait maintenant du royaume d'Austrasie ,. échu à-Théodoric. Elle s'était révoltée; sen roi ne marchait que pour la châtier. Gomment se serait^il encore agi du partage? Ce partage avait été fait par les Wisigoths ; et s'il eût dû Tétre par les Francs , c'eût été à Tinstant même de kt défaite d'Alaric , et non trente et un ant après la conquête (*).

L'auteur ajoute que larmée des Francs était peu nombreuse , et qu'U lui suffit des terres fiscales. « Trois mille hommes seulement, dit-il, re- K curent le baptême avec Chlovis, et le nombre de ceux qui le refusè- » rent était encore moins considérable. »

Grégoire de Tours n'autorise point cette dernière supposition , et Frodoard semble l'exclure. Le premier dit : « Plus de trois mille hommes » de son armée furent baptisés (**} ; » et, après ces mots, il s'arrête. Le second dit : « Alboflède et Lantéchilde, sœurs du roi, reçoivent le bap- » tême , et en même temps trois mille hommes de l'armée des Francs, » outre un grand nombre d'enfans et de femmes-... Cependant une • grande partie dé l'armée des Francs refusa de se convertir à la foi » chrétienne, et demeura quelque temps encore dans Tinfidélité (***}. «

Mais d'ailleurs qu'est-il besoin de ces témoignages? Ce n'était ni avec trois mille hommes, ni avec six mille,, que Chlovis eût pu vaincre les Romainrs à Soissons, envahir avec tant de rapidité toute la Gaule, du Rhin à la Lcirc , imposer assez à Alaric pour se faire livrer Syagrius , s'établir et se maintenir dans ses conquêtes, se faire rechercher d'Anastase, se faire craindre de Théodoric , rejeter enfin les Wisigoths des bords de la Loire par-delà Toulouse.

Pour dernière ' considération , l'auteur demande si l'on peut croire « que Chlovis n'eût pas craint de perdre, par une telle spoliation , la fa- }» veur des évêques et la confiance des peuples ? »

J'incline à penser qu'on le peut. Ce n'était point une chose nouvelle que ce partage. On l'aVait vue en Afrique, en Italie, en Espagne, même

(*) La défaile d^ Alaric est de Tan 5oo , rezpédition d*Au\ergne de Tan 531.

(*•) Lir. 1.

(***; HUt. de TEglise de Rbeims, Ht. i.cbap. i3.

une femme chrétienne, afin de rassurer les chrétiens des Gaules ; il lui fallait aussi^ pour flatter et attirer a lui les évêques dont Tinfluence était considérable , que cette f^mme n^eût pas embrassé Fhérésie des ariens , alors si menaçante et si étendue.

La fortune prit soin de réunir pour lui tous ces avantages en une seule négociation, et elle y en ajouta un de plus , en lui transmettant par elle des droits et des griefs sérieux qui pouvaient lui servir, selon les temps, à contenir ou à opprimer les rois de Bourgogne,

Gondeuch, Fun de ces rois, avait quatre enfans. Ceux-ci, leur père mort , se disputèrent, les armes à la main , son héritage. Chilpéric et Godomar d'un

dans les Gaules'. Cétait la destinée prévue de toutes les provinces romaines^ qnand les Barbares les envahissaient.

La crainte dMrriter lès évâques et les habitans de la Gaule ne pouvait pas plus arrêter les Francs qu^elIe n'avait arrêté les Goths et les Bourguignons.

Les Francs n'étaient pas encore chrétiens. Ils ne se convertirent qu^en ^çj/Sy neuf ans après la conquête.

Toutefois, si Ton prouve mal qu'il n'y eut point de partage, s'il est difficile de supposer que les Francs, plus désintéressés ou plus timides que les Goths, que les Bourguignons et ^lue les Vendales^ s'abstinrent seuls, entre les Barbares, de cette importante part du droit de conquête, il ne faut pas oublier qu'aucun témoignage certain n'atteste qu*ils l'aient exigée, et qu'on est réduit sur ce point aux douteuses combinaisons de la vraisemblance.

Mais on ne peut guèi'e répondre à cette question : S'il n'y avait pas eu de distribution de terres dans les Gaules au nord de la Loire, com« ment y atirait-il eu des terres saliques ? D'où serait^enue, dans ces provinces, la distinction des terres saliques et des alleux ?

côté , Gondebaud et Godégisile de l'autre , combat-* tirent arec fureur dans le territoire d'Autun. Les deux premiers triomphèrent , et le royaume entier fut leur proie.

Gondebaud était artificieux et entreprenant. Il disparut, et répandit le bruit de sa mort. Ses frères trompés renvoient des troupes d'Allemands qui leur avaient aidé h vaincre. Alors , revient Gondebaud , qui les surprend dans Vienne ^ force la ville , fait couper la tête à Chilpéric et à ses deux fils, et brûle Godomar dans une tour où Jl se défaidait désespérément.

La femme de Chilpéric fut jetée à Teau. Mais il lui restait deux filles , que Gondebaud jugea moins dangereuses , et qu'il laissa vivre.

Chlotilde était la plus jeune. Cachée et observée avec un grand soin dans le palais de son oncle, sa beauté qui était merveilleuse , ne laissa pas de faire du bruit au dehors, et il se trouva que, par la sagesse et par les agrémens de Tesprit , elle était encore phis remarquable que par sa beauté.

Ce fut elle que choisit Chlovis. Mais prévoyant les répugnances du prince en la main duquel elle était , il entreprit de former avec elle des intelligences , et d'avoir avant toute chose sdn consentement.

Il saisit donc le moment que Gondebaud faisait un voyage en Italie , à la cour de Théodoric. Un Gaulois était à la sienne , homme de résolution et de prudence, dont il avait déjà fait Fessai dans des commandemens importans ; car au point où il en était , il ne

craignait pas de se servir des vaincus. 11 envoya cet homme en Bourgogne, qui, prenant Thabit d'un mendiant , parvint , sous le prétexte d^aumônes , à ChlQtilde, et mit à bout son dessein.

La princesse avait consenti. Gondebaud étant de retour , Aurélian (c'était le nom du Gaulois) se mon-^ tra à lui avec le titre d'ambassadeur du roi franc , et lui demanda la main de Chlotilde. Gondebaud éluda, craignant, non sans cause, ce qu'il pourrait lui en advenir , si la querelle et les droits de Théritière de Chilpéric allaient échoir à Chlovis. Mais le Gaulois, sans se rebuter , lui fit voir son maître venant avec une armée se faire raison de ses refus. « Elle est » chrétienne, reprit Gondebaud, et Chlovis payen. » Chlotilde, si je favorisais tes vœux , les repousse- » rait. — Non, dit h son tour le Gaulois, elle les a ac- » ceptés. »

Gondebaud , confondu , frémit. Il s'indignait et il s'effrayait que sa nièce eût été si audacieuse que d'écouter sans son aveu les propositions de Chlovis. Mais devant choisir entre une guerre actuelle et sûre, et une autre guerre douteuse et lointaine, il n'hésita plus , et promit.

Cependant Arédius, un homme influent de sa cour, que le roi de Bourgogne avait envoyé à Constantinopie , revenait. C'était le plus implacable ennemi de Chilpéric et des siens. Aurélian en fut averti par Chlotilde, et, sans tarder davants^ge, il pressa et fit accorder leur départ.

Chlotilde voyageait lentement , portée , à la ma-

nièredu liemps, dans une basterne(l), lourd chariot traîné par des bœufs. Comme elle était encore loin des terres des Francs, un avis lui vint qu'Arédius était arrivé. Tout aussitôt jugeant le péril, et prenant sa résolution, elle sort du chariot, s'élance achevai, hâte sa course , et atteint enfin la terre de sauveté et de délivrance.

Sa prévoyance n'avait pas été en défaut. Gondebaud en effet, changé par Arédius , avait mis précipitamment des troupes de cavaliers à la poursuite de Chlotilde. Elles vinrent trop tard. Seulement, elles rapportèrent à Gondebaud quelques portions de la dot qu'il avait donnée à sa nièce, et que celle-ci avait quittée dans le chemin , pour n'en être pas retardée.

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