‹ Histoire des Francs (volume 2)Chapitre 121 sur 196 · GREGOIRE DE TOURS · texte numérisé non relu

GREGOIRE DE TOURS

L'exemple était donné. On résolut de soumettre révêque Grégoire aux mêmes épreuves, et l'on tarda peu. Si ce fut encore à l'instigation de Frédegonde (2), il n'est pas facile de le décider. Quand on réfléchit à

(i) Voyez Grégoire de Tours, liv. 5. —Il justifie pleinement Prétextât. L'abbé Fleury a embrassé le même sentiment, {tiist. Ecclés,^ liv. '6\J)

{i) Pasquier le suppose. ( Recherches , iiv. 3 , cbap. 8, et liv. lo, chap. 7.)

Gaillard le trouve vraisemblable. ( Mémoire sur Frédegonde et sur Brunehault.)

Lévesque de la RavaHère Taffirme. ( f^ie clé Grégoire de Tours.)

Daniel et Velly pensent le contraire ; mais peut-être donnent-ils trop de créance à une déclaration isolée, faite au milieu des tortures.

Quant à Grégoire lui-même, il n^accuse point Frédegonde.

la nature de Paccusation, on est détourné de le croire; quand on considère la personne du délateur, on n^en doute plus. Car le délateur était Leudaste ; mais Faccusation était d'avoir aiBrmé que Frédegonde était adultère, et souillait la couche du roi. Eut-elle fait choix d'un prétexte si fâcheux pour elle-même, et si dangereux ?

Leudaste, né dans une condition fort obscure, s'était fortuitement et rapidement élevé aux plus honorables emplois. Son père avait l'administration des vignes du fisc, dans l'île de Rhé. Pour lui, dès qu'il fut sorti de l'enfance, il entra successivement dans les cuisines et dans la panneterie de la reine Ingoberge. Il était fort indocile et tentait souvent de s'enfuir. De premiers châtimens ne l'ayant point corrigé , on fut réduit à lui en infliger de plus rigoureux : on lui coupa une oreille. La chose arriva au moment que Charibert venait d'épouser Marcovèfe. Leudaste, plus heureux cette fois , dans sa désertion , se réfugia auprès de la nouvelle reine, et réussit à exciter sa pitié. Bientôt il eut sa faveur. Chargé d'abord d'un office subalterne dans ses écuries , sa présomption était devenue si grande qu'il osa prétendre à celui de chef. Ce fut avec succès, et il en fut fait comte (1). Lorsque Marcovèfe mourut , Charibert, dont il s'était aussi concilié la faveur, lui accorda le même office dans ses

(i) Ceci rappelle la fortuite du marquis de La Varcnne, sous Henri IV. Il avait commence par être cuisinier^dc la sœur du roi , et finit par être marquis, conseiller-d*état et contrôleur-général des postes.

écuries. Un peu plus lard il le fil comte de Tours. Leudaste exerça de grandes rapines dans celte pro< vince. Mais Charibett étani mort^ et la ville de Tours étant échue au roi d'Auslrasie , ce prince révoqua sa nomination , et le dépouilla de tout ce qu'il avait injustement enlevé. Leudaste alors s attacha au roi Chilpéric. Arriva le temps des succès de Théodebert. Sitôt que ce prince eut soumis la ville de Tours, il se hâta de rétablir Tancien comte. Mais les revers succédèrent , et Sigebert recouvra les villes conquises par Théodebert. Leudaste s'enfuit en Bretagne , et y demeura jusqu'à la catastrophe de Tournai. Chilpéric , son frère mort, envoya Rocolène pour reprendre Tours, et en même temps.Leudaste pour gouverner de nouveau la province. 11 y commit, ainsi qu'il avait fait autrefois , beaucoup d'exactions et de violences. On a d^à vu ses tentatiyes contre Mérovée,. pendant que ce prince était réfugiédans l'église de Saint-Martin. Mérovéene les laissa point sans vengeance* Il attaqua le comte dans sa propre maison, et s'empara de toutes les richesses qu'il y avait amassées. Leudaste en imputa la faute et le conseil à Grégoire.

Il y avait de ce temps, dans le clergé de Tours, deux hommes du nom de^ Riculphe. L'qn était prêtre, l'autre sous-diacre; pervers to^s deux, impatiens de s'élever, ennemis de. Grégoire, amis de Leudaste. ils concertaient depuis un an, avec ce dernier, les moyens de perdre l'évêque. Le prêtre ne prétendait à rien moins qu'à lui succéder dans l'épiscopat ; le clerc aspirait à devenir archidiacre.

Pendant que se tramait celle sourde intrigue, Chilpéric, informé des plaintes que le peuple faisait de Leudaste, envoya tout-à-conp Ânsovald pour s'en enquérir, et celui-ci les ayant jugées véritables, l'office de comte fut aussitôt donné à Eunome. Grégoire avait eu part à cette élection, et Leudaste ne Fignora point. Irrité tout ensemble et humilié, ce fut le moment qu'il choisit pour exécuter ses anciens projets. Il alla donc vers Chilpéric, et lui dit : a Je gardais fidèlement » lu ville de Tours, ô roi très-pieux. Avise mainte- » nant en quelles mains elle est, et de quelle façon elle »> sera gardée. Apprends qifc Grégoire a dessein de la » livrer au roi Childebert. » Mais Chilpéric ayant mal accueilli cette accusation, Leudaste, redoublant, ajouta : « Encore n'est-ce point le seul crime de cet » évéque. Ses téméraires discours attaquent la reine » et toi-même. Ne sais-tù point ce qu'il ose dire? — » Qu'ose-t-il dire? inlerrompil Chilpéric. — Que Fré- » degondè vit dans l'adullère , poursuivit Leudaste , » et que l'évoque Bernard est son complice. » En entendant ces paroles, le roi fut saisi d'une indignation furieuse. Il se précipita sur Leudaste, le frappa violemment de sa propre main , le foula avec acharnement sous ses pieds, puis l'ayant livré à ses gardes j il le fit charger de chaînes et enfermer dans une prison.' De son côté, le sous-diacre Riculphe tendait des pièges h Grégoire, et se préparait à seconder l'accusa* lion. Dès que Leudaste se fut mis en chemin pour Soissons, il se présenta à l'évèque, et se prosternant à ses pieds, il le suppliait avec de grandes démonstra-

lions de crainte et de repentir ^ « quil vint prompte- » ment k son aide ; que sa vje était en un extrême péril; » qu'il avait dit, à Tinstigalion de Leudaste, des choses 9 qui ne devaient pas être dites. Envoie-moi donc , » continua-t-ii , en Bourgogne ou en Austrasie (1); » sans quoi je tomberai au pouvoir des serviteurs de » Chilpéric, et ils me livreront à d'affreux supplices. » La ruse était habile ; car Leudaste, au même moment, désignait Riculphe comme témoin des discours qu il attribuait h Grégoire, et si l'évêque, n'écoutant que sa charité, eût procuré à l'infâme clerc le refuge qu'il sollicitait, cette action, toute simple et toute innocente, eût été prise pour un aveu de l'accusation. On eût pensé que Grégoire, certain d'être, convaihcu par Riculphe, s'était hâté d'éloigner ce fâcheux témoin. Mais la prudence de l evêque l'inspira heureusement et le préserva. II savait l'esprit artificieux de Riculphe, et à quelâ ressentiment il s'exposerait, si ce clerc avait en effet offensé le roi. Il refusa donc sa prière, et lui répondit : a Si tu as dit de coupables paroles, qu'elles » demeurent sur ta tête. Je ne ferai point ce que tu » demandes : je ne veux pas mériter les soupçons et » les reproches du roi. »

Cependant Leudaste, continuant d'affirmer son accusation, citait trois témoins pour la soutenir : d'abord

(i) Clericis sine proprii episcopi licentiâ peregrinari non licebat , nec peregrinantes ab alio episcopo suscipi et admitti poterant, nisi à pvoprio episcopo commendatitias litteras impetrassent. {3 érànm Bignou, Not. adappend. cap. 12.) — Voyez de plus les Gapitulaires de Charles-^ le-Ghauve, tit. 3, chap. 4» et de Charlemagne, ann. 794, cap. a5, etc.

k sous-diacre Riculphe, et avec lui, un ami de Grégoire, nommé Gallien, et Platon, qui était archidiacre de Tours. Ces deux derniers étaient même représentés comme complices. On se saisit d^abord de Riculphe, et comme, dès ses premières paroles, il confirma pleinement le récit qu'avait fait Leudaste, celuici fut tout aussitôt délivré de sa prison. On fit plus ; on le chargea du soin d'arrêter Gallien et Platon. Il s'en acquitta fort exactement , quoiqu'avec quelque péril ; car il faillit, au retour, d'être submergé dans la Loire, et ne se sauva qu'à la nage. Quand il fut avec eux devant Chilpéric , il fit d'opiniâtres efforts pour obtenir de ce prince ^u'il les fit mourir. Il suffisait bien, disait-il , du témoignage de Riculphe; leurs désaveux obstinés n'étaient qu'un crime de plus. Il avait raison de le souhaiter ainsi ; car leur condamnation eût été un préjugé décisif contre Grégoire, et au contraire, leurs dénégations devant les juges de l'évêque, nepouvaientmanquerdemettresonaccusation en péril. Heureusement, Chilpéric soupçonna le piège, et plus Leudaste insistait^ plus sa défiance s'accrut. L'artifice échoua par son excès même. Non-seulément le roi refusa de faire mourir ces deux hommes ; mais il leur fit de plus ôter leurs chaînes, et se contenta de les remettre à la garde de ses officiers de justice.

Toutefois ses doutes n'allèrent point jusqu'à lui faire abandonner la poursuite de l'évêque. Le prêtre Riculphe s'agitait à Tours. Persuadé que, si le siège devenait vacant, il y serait élevé , rien ne lui coûtait pour assurer la ruine de Grégoire. Il osa même lui

310 HISTOIUE DES FRANCS.

faire des outrages publics , et se laissa presque eiuporter jusqu^à la violence. Sur ces entrefaites, arriva le duc Bérulpbe, qu'avait envoyé Chilpéric. Ce duc, affectant de craindre quelque surprise de la part du .roi de Bourgogne, établitdes soldats à toutes les portes delà ville, et sans arrêter en effet Grégoire, fit néanmoins des dispositions telles qu'il lui eût été impossible de s'éloigner. Non content même de ces précautions, il y ajouta de perfides ruses. Il envoya de faux amis h Grégoire, qui, lui faisant une effrayante peinture des périls dont il était menacé, l'exhortaient chaleureusement h s'emparer du trésor de l'église, et à s'enfuir en Auvergne. Grégoire eut encore la sagesse et le bonheur de leur résister. Mais ses appréhensions n'étaient pas moins vives, et quoique très-pieux, et même éclairé pour son temps, il ne put se défendre de mettre, comme le vulgaire, ses espérances au hasard, et d'interroger a son tour le sort des saints. Il s'enferma donc dans son oratoire, et, après avoir prié avec une grande ferveur , il prit le livre des Psaumes, et l'ouvrit. L'épreuve fut favorable et lui rendit sa sécurité. Car voici ce qu'il lut : « Dieu les guidait et les » maintenait dans l'espérance , et ils ne craignirent » plus, parce que les eaux de la mer avaient enveloppé » leurs ennemis (1). «

Enfin le concile fut convoqué , et il s'assembla à Bergni. Dès le premier jour, il arriva une chose que

(i) Etdeduxit eot in spe ^ et non timuerunt: et inimicos eorwn operutt mare. (Psauin. ^77, vers. 53.)

Page 1