LIVRE IV (ô
le peuple, el Grégoire lui-même, jugèrent surnaturelle et miraculeuse (1). Un pauvre ouvrier, nommé Modeste, s'était introduit dans la prison de Riculphe. irrité contre ce clerc pour Facharnement avec lequel il poursuivait son évêque: « I^e vaudrait-il pas mieux » te taire, lui dit-il, et implorer ta grâce de lui ? » Mais fticulphe, au lieu de cédera ses exhortations, s'écria, prétendant qu'il avait voulu le corronipre ; que citait un ennemi de la reine ; qu'il était envoyé vers lui pour le dissuader de rendre témoignage à la vérité. Frédegonde le sut, et à l'instant même le malheureux ouvrier fut saisi, battu de verges, mis à la torture, puis chargé de liens et confié à des gardes. Mais, la nuit venue, pendant qu'il priait, surveillé par deux soldats et étroitement enchaîné, la Providence eut pitié de lui, et vint k son aide. Ses chaînes tombèrent; les pieux où elles étaient scellées se rompirent ; lés gardées, saisis d'épouvante, ne firent aucun effort pour le retenir ; la porte s'ouvrit dès qu'il l'eut touchée, et il alla, sans trouver d'obstacles, se présenter aux éyê^ ques qui veillaient encore, et ne s'étaient pas séparés» L'étonnement fut extrême, et l'on s'accorda pour attribuer cette délivrance à la protection de saint Medard et de saint Martin.
(i) ce C'est l'exemple et debvoir de touts bons kistoiiens ! ils tieo- » ncQt registre des événements d'importance. Parmy les accidents puf blics, sont aussi les bruits et opinions populaires. C^est leur rooUe de » réciter les communes créance;:, non pas de les régler. » ( Montaigne,' liv. 3, chap. 8.)
Hœc neque affirmare^ neque repellere operœ prelium est., . , Famœ lerum stitndum est (Tit. Liv.)
I^s dispositions du peuple n^étaienl plus, conmie au procès contre Prétextât. Bien loin de là : tout ce qui contrariait l'accusation était accueilli avec une grande faveur. La foule s'était bien portée autour de la basilique; mais, au lieu de cris menaçans contre l'accusé, on n'entendait que des bénédictions et des louanges. « Seigneur Dielu, s'écriait le peuple, donne » secours à ton serviteur! Un évêque eût-il voulu » dire de telles choses, même d'un esclave? Pourquoi » le roi prêle-t-il loreille à de si coupables délations ?» Rigonthe elle-même , fille de la reine , passa tout ce temps dans le jeûne et dans la prière, implorant avec une grande affectionrassistance de D ieu pour G régoire.
A son tour Chilpéric, quand il fut venu au concile, y affecta une gi'ande modération. Il ne i*enouvela point le dangereux exemple qu'il avait donné dans le jugement antérieur, d'accuser lui-même. Il en abandonna le soin à l'évêque de Bordeaux, Bertrand, qu'un pressant intérêt animait à cette poursuite, puisqu'il était associé à la diffamation de Frédegonde. Mais Grégoire niait d'avoir dit les. choses qui lui étaient imputées, et même de les avoir entendu dire par d'autres (1). Alors le roi parla, et dit : « Les imputations
(i) Negavi ego in veritate me hœc locutum , et cudiste quidem lœc alios. (Grëg. de Tours, liv. 5, cbap. 5o.)
lil. de la Ravaliére trouve ces dernières paroles obscures. Je ne piiis comprendrepourquoi.il me semble que iie^at^i se rapporte également à audisse et à locutum, Negavi locutum^ negavi audisse,
L^abbé Fleury va bien plus loin , car il renverse entièrement le sens de la phrase, et fait dire à Grégoire qu^il avait entendu tenir ce discours par d^autrcs. (Liv. 5, cbap. 5o.)
» faites à la reine sont un opprobre pour moi. Il faut » qu'elles soient détruites. Décidez, pieux évéques : » si vous estinoez qu'on puisse produire des témoins y D ils sont devant vous. Si vous entendez qu'on doive » s'en remettre à la foi de Grégoire, dites, et je me » conformerai à voire sentence. » Le concile fut unanime, et prononça qu'un clerc ne pouvait être entendu en témoignage contre son évêque (1). La seule chose qu'on exigea de Grégoire fut qu'il dît la messe à trois autels différens, et qu'à chaque fois il répétât son serment, de n'avoir point dit les paroles qui lui étaient reprochées. Bien que celte condition fut étrange et peu conforme aux canons, l'évêque ne laissa point de l'accepter et de la remplir. Rien donc ne manquant plus à sa justification, les pères du concile vinrent auprès du roi et lui dirent: « Comment nous acqui(b| » terons-nous maintenant de notre devoir? Tu sais ce » que nous prescrivent les saints canons. Il nous reste » à vous priver de la communion (2), loi, qui as pour-
Cette version est évidemment inexacte ; car si Grégoire eût parlé ainsi, il eût préparé la perte de Platon et de Gallien. II se serait de plus condamné lui même, puisqu*informé d'un crime de (èse-majesté, il n'eût pu sans crime omettre de le révéler.
Je soupçonne que l'abbé Fleury s'est laissé entraîner à son insu par ses trop justes préventions contre Frédegonde. 11 la croyait adultère, et ne doutait pas que le peuple ne l'en accusât.
(i) Ut clerici insidias contrù pastorem suum non faciant. .. Ut nullus presbyter contra suum episcopum superbire audeat. (Ca'>> Karol Mtig. incerti anni primuniy cap. i4 et i6.)
(2) Quôd si non potuerit dalis tcstiuioniis adprobare quod dixit, excomuiunicationem accusali accusator accipîat. (Capit Karol* Mag- et . Lud. PU, lib. 5, cap. 394.)
su HISTOIRE DES FRA.NCS.
» suivi sans cause un évéque, et Bernard, qui a injus- » lement accusé l'un dé sies frères. » Mais Chilpéric répondil : « L'accusation ne vient pas de moi, ni de 9 Bernard. Nous vous avons seulement rapporté ce /» qu'avaient affirmé Leudaste et Riculphe. »
Les évéques, cetle réponse entendue, se préparèrent à juger les deux délateurs. Mais Leudaste avait pris la fuite, et tout ce qu'ils purent fut de le frapper d'excommunication.' Le sort du sous-diacre fut plus rigoureux. Les évêques le condamnèrent à mort (1). Grégoire implora charitablement leur clémence, et * réussit à préserver sa vie. Mais il ne put obtenir qu'on lui épargnât la torture. De rudes tourmens lui furent donc infligés. On l'attacha à un arbre et on l'y laissa suspendu pendant plusieurs heures. Ensuite on lui fit subir la plus cruelle flagellation. Tout-à-coup, vaincu par la souffrance, ou peut^lre excité par de justes res« sentimens contre Leudaste, il révéla, ou feignit du moins de révéler le secret de ce dessein criminel. Il prétendit que Ton s'était proposé de perdre en même temps Grégoire et la reine ; que celle-ci chassée du trône, Chlovis se fût délivré de ses frères, et aurait régné ; que Leudaste enfin aurait gouverné sous son nom. Etait-ce la vérité? Etait-ce une perfidie nouvelle? On ne peut croire un tel homme, et l'on peut tout craindre de lui.
Le prêtre Riculphe eut son tour, et porta aussi la
i) Si quis clericum exprobrator vel calumDiator episcopo suo exliterit, ut homicida habeutar. {Cap, KaroL Ma§. el Lud. jPiï, lib. 7, cap. ao3.)
peine de ses infidélités. Le synode provincial s'assembla, le dégrada de son titre, et le fit enfermer dans un monastère.
Pendant ce temps, Leudaste, que les serviteurs du roi poursuivaient, avait cherché un refuge à Paris, dans l'église de Saint-Hilaire ; mais il en avait été repoussé. Il vint à Tours en secret, y rassembla précipitamment ce qu'il possédait de plus précieux, et s'enfuit à Bourges. Là , de nouveaux dangers l'attendaient. Les habitans de la ville vinrent assaillir sa maison, et y pénétrèrent. On lui enleva toutes ses richesses , et il s'en fallut de peu qu'il ne fût tué. Bientôt cependant,' ayant réuni et encouragé ceux qu'il avait avec Fui, il tomba à son tour sur les agresseurs, et recouvra ce qu'ils lui avaient dérobé. Il revint à Tours ; maià il y rencontra le duc Bérulphe, qui renouvela l'attaque de Bourges, et des mains duquel il ne se retira qu'en sacrifiant les nombreuses dépouilles qui le retardaient.
Il trouva un asile à Poitiers , dans la cathédrale de Saint-Hilaire. A quelque temps de là, Chilpéric s'étant laissé apaiser, il en obtint la permission de rentrer à Tours. Mais Grégoire, craignant d'offenser Frédegonde,. persista dans la sentence des évêques, et refusa de Tadmettre à la communion. Lui, que sa présomption aveuglait, courut à Melun, où était le roi, se jeta à ses pieds , et demanda grâce. Le roi lui dit que le temps n'était pas venu ; que la reine était toujours irritée; qu'il eût à vivre avec une grande prudence, jusqu'à ce que ses ressentimens fussent calmés. Cet
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ordre était un sage conseil. Mais Leudaste eut la té* mérité de l'enfreindre. Un jour que la reine , étant à Paris, assistait aux saints offices dans la cathédrale, il osa se présenter devant elle, embrasser ses genoux, et la conjurer de lui remettre son offense. Frédegônde frémit à sa vue, et le repoussa avec violence. En même temps, ses larmes coulèrent, et se prosternant devant Chilpéric, elle s^écria : « Malheur à moi, qui vois mon » ennemi de mes yeux, et qui ne peux l'emporter sur » lui. J'en remets donc la poursuite à Dieu ! »
Le tumulte fut gfand dans l'église; Leudaste fut expulsé du lieu saint; les cérémonies furent suspendues : enfin cependant on les acheva. En ce moment Leudaste errait encore sur la place publique , bravant, ou ne prévoyant pas le danger. Rencontré par les serviteurs de la reine , ils firent quelque effort pour l'entourer et pour le saisir. Mais lui, tirant son épée , en frappa celui qui s'était le plus avancé. Les autres, loin de s effrayer , s'animèrent. Us coururent d'un seul mouvement contre lui, et comme ils étaient en grand nombre, son unique ressource fut de s'enfuir. Il approchait du pont qui était sur la Seine, lorsqu'un de ces gens l'atteignit et lui ouvrit la tète avec son épée. Il fit encore quelques pas; mais son pied s'étant engagé entre deux planches mal jointes , il se le cassa et tomba au pouvoir de ceux qui le poursuivaient. On eut d'abord le dessein de guérir ses blessures, afin qu'il pût subir les supplice^ qu'on lui destinait. Mais les plaies s'envenimant, et Frédegônde ayant craint que la mort ne lui dérobât sa vengeance, il vint des
soldats qui rompirent le cou à ce malheureux avec des barres de fer.
Je n'accuse pas Fréd^onde ; mais ce ne serait pas son acharnement contre Leudaste qui la disculperait à mes yeux. C'était l'habitude de sa politique : elle brisait sans pitié les instrumens de ses crimes. Elle ne laissait vivre ni ses ennemis, ni ceux qui l'aidaient à s'en délivrer.