‹ Histoire des Francs (volume 2)Chapitre 124 sur 196 · MORT DES TROIS FILS DE FREDEGONDE · texte numérisé non relu

MORT DES TROIS FILS DE FREDEGONDE

Chilpéric en usait envers le peuple comme envers sa famille et envers les grands. Son gouvernement, à l'intérieur, était ce qu'il était au dehors ; son administration , ce qu'étaient âa politique et ses guerres. Partout la fraude , l'injustice et l'oppression.

Quand il eut convoqué le ban (1) des villes frontières de la Bretagne, les clercs et les pauvres s'en crurent exempts, et ne vinrent point, C était leur privilège, et qu'on n'avait jamais disputé. Cependant, la guerre finie, le roi les fit durement poursuivre et punir. Il exigea les amendes, comme s'ils eussent en effet manqué à leurs devoirs envers lui. Cette injuste et dangereuse exaction excita dans le peuple de nombreux mécontentemens.

(i) Btumire, Bannum : c'était le nom de toute convocalion faite pour le service du prince.

Celui qui n'obéissait pas était puni d'une amende de soixante sois. «Si quis legibus in utilitatem régis, sivè in hoste, sivè in reliquam uti* litatem bannitus fuerit, et minime adimpleverit, si segritudo eum non detinuerit, solidis sezaginta muictetur.» {Leg. Ribuar. tit. S'j^—Cap.Kar. Mag. ann, 8ia, secund. cap. i.)

Les clercs en étaient exempts : <c Ut clerici nuUo Qscali àut publico subdantur officio, sed liberi ab omni humano servitio, ecclesiœdeserviant.» (Capit. KaroL Mag. et Lud. PU Septi^ cap. i85.)

Les pauvres Pétaient aussi : « £t ut saBpiùs pauperes non fiant banniti, nisi sicut in alio capitulari praecepimus, ità servetur. » (Capit. tert.Kar. Mag* anno 8o5, cap. i8 )

Ut liber homo qui quatuor mansos vestitos habet, ipse in hostem pergat. Quiverô très mansos habuerit, huicadjungaturunusqui unum mansum habeal, et det illi adjutorium , ut ille pro ambobus ire possit. Qui autem duos mansos tantùm de proprio habet, jungatur illi alter qui similiter duos mansos habeat, et unus ex eis, altero illi adjuvante , pergat in hostem. Qui etiam unum tantùm mansum de proprio habet, adjungantur ei très qui similiter habeant, et dent ei adjutorium, et ille tantùm pergat. Très vero qui illi adjutorium dederunt domi remaneant. (Cap, prim, Kar, Mag. anno 8x3, cap. i.)

Telles étaient les règles du Ban.

Mansus villula est coloni uoius habitatiohi propria. (Not. Jer, Bignon ad Marc, lib. i, cap. 22.)

FestUuSy vestitura» — Investiture, possession.

Outre cela, il établit de nouveaux impôts.Les vignes durent payer deux amphores de vin par arpent (1). Les champs^ les bois, les prés, les esclaves, furent soumis k des prestations analogues. La charge était si pesante, qu^on quittait les villes, et quW abandonnait même ses terres, pour s'affranchir des exigences du fisc. On se réfugiait en foule dans la Bourgogne ou dans l'Âustrasie. Enfin, sur le territoire de Limoges, le peuple se mit en révolte ouverte. » Les rôles de ces nouvelles contributions furent mis en pièces et livrés aux flammes. Le référendaire Marc, qui avait été envoyé pour diriger la répartition et la perception, fut poursuivi , assailli et près de périr. Ce fut à peine si Tautorité de l'évêque suffît pour Tarracher des mains de la multitude.

L'étonnement et la colère du roi furent extrêmes. Il envoya des troupes dans le Limousin, et des officiers de sa maison, chargés de tirer vengeance de ces désordres. Us n'y épargnèrent pas la sévérité. Un grand nombre de malheureux furent mis à mort. On fît mener au supplice des abbés mêmes et des prêtres. On remplaça les rôles détruits; on augmenta l'impôt refusé.

Mais ces troubles n'étaient qu'un prélude ; de plus grands malheurs devaient suivre. D'abord, de nombreux et désastreux phénomènes : on eût dit l'ordre des temps et de la nature changé. D'inépuisables

(i) L'amphore romaine. Sa capacité était d*un pied cube. (Hist, de Vjécadémie des Inscriptions et Bell, Lett. )

pluies tombèrent pendant de longs jours sur le Limousin et sur l'Auvergne. Les eaux couvrirent Ja terre, et l'on ne put ni labourer ni semer. La Loire et l'Allier quittèrent leur lit, renversant les fermes, submergeant les troupeaux, bouleversant et ruinant les cultures. Le Rhône et la Saône aussi passèrent leurs bords, et leur impétuosité était si grande, qu^une partie des murs de Lyon s'écroula. A Tours, des météores enflammés parcoururent le ciel, et répandirent l'effroi dans le peuple. A Bourges, d'affreuses et fréquentes grêles. A Orléans, un effroyable incendie qui enveloppa et détruisit tout. A Bordeaux , un tremblement de terre comme on n^en avait jamais ressenti. Les maisons tombaient, les remparts se fendaient, la ville entière se mouvait et semblait près de s'abîmer. Les habftans s'enfuirent et l'abandonnèrent. Dans les bourgs voisins, le feu sortait de la terre, et dévorait en un instant les édifices, les bois , les moissons. Le ravage s'étendit jusqu'aux Pyrénées, et même audelà.

Une horrible contagion vint après. Les vomissemens, les douleurs de reins, l'appesantissement de la tête, une fièvre aiguë, en étaient les funestes symptômes. Ce fut par les en fans qu'elle commença. Il en périt on immense nombre.

Frédegonde fut atteinte ; mais elle guérit. Chilpéric lui-même tomba en danger de mort ; mais il échappa^ Toutefois, ils payèrent un douloureux tribut à la contagion. Samson, le dernier de leurs fils, était né pendant que Sigebert les assiégeait dans Tournai. Au plus

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fort du péril, lorsque toutes les voies de salut parurent fermées, Frédegonde, certaine des vengeances qu'exercerait Brunehault, conçut un instant , dans l'excès de son désespoir, Fincroyable dessein d'égarer et de délaisser cet enfant; de lui ôter son nom, sôii rang, sa fortune ; de le rejeter dans le peuple, comme un orphelin sans famille; de racheter sa vie, au prix de la dégradation et de l'indigence. Prodigieux effort d'une mère, qui en sacrifiait le titre pour le conserver! Mais Chilpéric, averti, ne consentit point, et elle abandonna sa funeste résolution^ L'enfant fut donc préservé, mais pour peu de temps. Il fut des premières victimes que prit la contagion.

Bientôt elle en voulut avoir d'autres. Il restait deux fils.à Frédegonde. Dagobert, le plus jeune, fut d'abord frappé. Les progrès du mal furent si prompts et si grands, qu'on désespéra. Cependant, il y eut quelque relâche, et l'on en revint à se flatter que le prince ne succomberait pas. Mais à ce moment, Chlodebert, son frère aîné , fut surpris des mêmes souffrances, et menacé de la même mort. Frédegonde, ou par l'intérêt de son ambition, ou par cet invincible instinct de nature, que n'étouffent point dans le cœur des femmes leurs passions même les plus déréglées, Frédegonde affectait, ressentait peut-être une vive affection pour ses fils. Quand elle vit leur péril, elle eut un jour de consternation et d'effroi. Celte ame si forte, cette reine si altièré et si inflexible, fléchit un moment, et se repentit. Cet isolement où elle allait être, ces appuis qui lui allaient être enlevés, cet avenir, hier encore si

riant, aujourd'hui si iriste et si redoutable, quels ehangemens, quels hasards nouveaux, quel abime ouvert ! Elle 6t alors quelque retour sur sa vie. Elle se crut châtiée de Dieu ; elle eut peur que les cris des peuples n'eussent appelé ses malheurs. Cherchant .s'il ne serait pas encore temps de les détourner, elle essaya d'apaiser, par l'abolition des nouveaux impôt», les malédictions dont on l'accablait.

Elle alla donc vers Chilpéric, et lui dit : a Voilà que » la main de Dieu est sur nous. Il nous a souvent » avertis, et nous ne l'avons pas écouté. Maintenant , » il nous prend nos fils. Les larmes des pauvres ont » rempli la mesure de sa colère. Pour qui thésaurise- » rons-nous désormais? Nos celliers regorgent de vin, » nos greniers croulent sous le poids du froment; » l'or, l'argent, les pierres précieuses abondent dans » notre trésor : que nous faut-il de plus qu à ton père? » Ne nous sufBt-il pas des impôts qui lui suffisaient? » Brûlons ces registres de malheur et d'oppression , » qu'un injuste conseil t^a fait établir. »

A peine eut-elle fini, elle donna ordre qu'on lui apportât les rôles des villes dont le revenu lui était assigné. Puis, quand on lui eut obéi, die brûla ces rôles de sa propre main, et recommença ses sollicitations et ses reproches. Chilpéric ne résista plus. Il permit que tous les registres fussent détruits, et renonça à ces funestes impôts qui ne s'obtenaient que par les supplices.

Peut-être Frédegonde recueillît-elle quelque fruit de cet habile conseil. Peut-être le peuple qui la mau-

clissait, et dont la haine loi allait deiFenir si dangereuse, prit-il toot-à-coup des senlimens opposés quand on lui eut dit que c^était à elle qu'était dû un si faTorable changement. Mais cette recompense, si elle Toblinr, fut la seule. Le malheur qu'elle souhaitait surtout de pré- ▼oiir, s'accomplit. Peu de jours s'écoulèrent, et Dagobert expira. Chlodebert, lui-même, pencha de plus en plus vers la mort. Par une dernière illusion d'espérance et de piété , on mit sur un brancard ce corps épuisé et presque sans vie, et de Bei^ni, où il était, on le transporta à Soissons. Quand il y fut, on Falla placer dans relise de Saint-Médard , sur le tombeau même du saint. Mais ses jours étaient finis : la nuit suivante il mourut.

La contagion fit aussi mourir Austrégilde , reine de Bourgogne (1). On rapporte d'odieuses circonstances de cette mort. Austrégilde avait l'humeur emportée et vindicative. Elle avait déjà , pour qudiques paroles dont elle s'était offensée , exigé de Contran qu'il Ht tuer les deux fils du comte Magnachaire. Quand elle eut compris que son heureuse et brillante vie allait s'achever , furieuse dans son désespoir , elle appela le roi , et lui dit : « Je devais vivre , et de nom- 9 breuses années. Ce sont tes médecins qui me tuent. » Mais je veux un serment de toi : je veux que tu jures 9 de punir leur crime , et de satisfaire à ma mort par » la leur. Cette espérance me consolera. » Contran fit le téméraire serment qu'elle demandait , et quoi-

(x)£lleOst surnomméô Bobylà. ( Grég. de Tours ^ lir. 4* )

qu'il n'eût aucun penchant à la cruauté, la reine expirée, il se crut obligé, de foi et d'honneur, à exécuter' cet engagement. La peur du parjure le fit meurtrier.

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