LIVRE IV (58t
gné les embarras et la honte d'un crime plus certain et plus éclatant. Chilpéric était alors dans sa maison de Villers-Colterets : elle obtint de ce prince qu'il éloignât d'elle Chlovis, dont le langage lui était si injurieux , et dont la présence lui rendait encore plus amer, disait*elle, le souvenir des fils qu'elle avait perdus. Mais c'était peu, si elle n'y eût pas ajouté d^autres suggestions et d'autres prières. Chose inouïe, elle réussit à tromper et irriter Chilpéric à ce point qu^il se laissa persuader de reléguer Chlovis, son seul fils , à Bergni , dans le lieu même où avaient été frappés ses autres enfans, dans le lieu de France où la contagion exerçait encore le plus de ravages. Mais cet exécrable calcul fut trompé : Chlovis obéit , et la contagion l'épargna. Frédegonde qui l'avait voulu charger de son crime, fut réduite à en prendre pour elle le poids et le soin.
Parmi les femmes de son service , il en était une de qui la fille , jolie et jeune , avait inspiré de l'affection à Chlovis. Il y eut des gens auxquels ce rôle avait été certainement imposé, qui vinrent avec un feint empressement auprès de la reine, et qui, affectant d'avoir surpris la trace d'un grave et profond secret , lui dirent: a O reine, les tiens te trahissent. Tu » pleures tes fils , et imputes à la contagion ces coups » réitérés de la mort. Désabuse-toi. Tes fils ont péri » du crime seul de leur frère. Tu ne sais pas quelle » fille aime Chlovis , ni quelle ambition la mèi^e de » cette fille cache et nourrit. Tu ne sais pas que cette » femme a commerce avec les esprits , et que lesmys-
» tères de la magie lui sodI familiers. N'attribue la » mort de tes enfaos qu'à leurs maléfices , et toi- » même prépare-toi et résigne-toi; le sort. qu'ils te » réservent n'est pas meilleur. »
Tout au3sitôt Frédegonde ordonne qu'on saisisse cette malheureuse enfant^ coupable d'être belle et d'être aimée. Elle la fait dépouiller , la fait battre de verges , lui fait couper les cheveux , et par un bizarre caprice de méchanceté, les envoie suspendre outrageusèment à la porte du logement de Chlovis. La mère en même temps était enlevée , chaînée de chaînes et jetée dans une étroite prison. A peine y fut-elle , on l'en retira ; mais pour la mettre à la torture. On la lui fit souffrir longue et cruelle. Brisée enfin et mourante, sa constance ne put résister à de si âpres tourmens. L'impatience d'avoir un peu de relâche lui fit confes^ ser. tout ce qu'on voulait. On eut son aveu contre elle-même et contre Chlovis. #
C'en était assez pour le dessein de Frédegonde. Quelque chose qu'il manquât à ce témoignage , son ascendant sur l'esprit du roi y suppléerait. Elle accourut donc , humble en même temps et hautaine ; suppUant et commandant à la fois: « Le roi la laisse- » rai t-il sans vengeance? Lui refuserait-il sa justice? » Pour être reine, y avait •elle de plu$ faibles droits ? ? Quel crime châtierait-il désormais , si le meurtre .de » ses propres enfans restait impuni? Donnerait- il à » son ennemi le loisir de la faire périr elle-même ? Ne » voyait-il pas où tendaient ses fureurs et son arabi- » tion? JVe se souvenait-il plus de Mérovée? Oubliait-