LIVRE IV (S8I
o il quel sort il réservait à soti père ? Ëspérait-il mieux » de Chlovis ? Se persuadait-il qu'après tant de meur- » très, un meurtre de plus l'arrêterait pour régner? »
Chilpéric ne refusa rien. Déjà parricide trois fois, qu'était-ce pour lui que ce nouveau parricide ? Il s'en alla à la chasse, et pendant qu'il en prenait le plaisir, il envoya toul-à-coup dire à Chlovis de partir sur l'heure et de se rendre vers lui. Le jeune prince, ne soupçonnant rien , se hâta ; mais à peine arrivé , les ducs Didier et Bobon se précipitèrent sur lui et le désarmèrent. Ensuite on lui ôta ses habits ; on lui en donna de grossiers ; on le chargea de liens ; et quand on l'eut ainsi d^adé et mis sans défense , son père l'envoya et Tabandonna à la reine.
Frédegonde le retint trois jours, essayant si, par les promesses ou par les menaces, elle ne pourrait pas en arracher quelque aveu qui donnât plus d'appui à l'accusation. Mais le prince nia avec indignation et persévérance. Sa seule faiblesse fut que , pressé de faire connaître Içs amis dont il s'était ménagé l'affection , il en nomma inconsidérément un grand nombre.
Les trois jours écoulés , Frédegonde le fit conduire à Nogent, et, dès qu'il y fut, on lui mit un couteau dans le coeur. Puis, comme il avait étc fait après le meurtre de Mérovée , on essaya de persuader qu'il s'était. tué de sa main. Ce fut même le récit que l'on fit au roi, qui l'écouta sans s'en émouvoir , et feignit d'y croire.
Ce premier crime achevé, il restait à décider du sort de la malheureuse femme à qui la torture avait arraché de si fatales paroles. Frédegonde ne la pouvait
pas laisser vivre ; elle n'eût osé. La sentence fut qu'elle serait brûlée vive. En vain prostesta-t-elle de son innocence et de celle du prince; ses protestations eussent plutôt hâté son supplice. Pendant qu'on Vy conduisait, et jusqu'au moment où les flammes l'enveloppèrent et lui ôtèrent la voix , elle ne cessa de répéter que ses déclarations étaient fausses, et ne devaient être imputées qu'aux nombreux et cruels tourmens qu'on lui avait fait endurer.
11 semblait que la reine dût être satisfaite enfin, et rassasiée de meurtres. Elle ne Tétait pas. Sa haine prévoyante et infatigable attendait, pour se reposer, la mort de son dernier ennemi. Audovère n'avait pas encore succombé à ses longs chagrins. La mère de Chlovis et de Mérovée conservait infailliblement quelque espoir de se venger elle-même, et de les venger. Qui pourrait garantir que la fortune ne lui en donnerait jamais le pouvoir? Frédegonde sacrifia encore cette victime h sa sûreté. Elle envoya des meurtriers dans le Maine, qui se firent ouvrir les portes du monastère où Audovère s'était retirée, et qui la mirent à mort. Et ils firent plus; un autre crime, plus grand peut-être et plus détestable, suivit. Childesinde, fille d' Audovère , était enfermée dans le même lieu avec sa mère. Trop jeune pour lui attribuer des complots qui justifiassent sa mort , elle l'était assez pour tenter un jour l'amour ou lambition de Childebert peut-être , ou de quelque autre prince qu'elle exciterait infailliblement à la vengeance des siens. Comment satisfit -on à cette crainte , et comment le dire? On se souvint des
filles de Séjan; Frédegonde iraila Tibère. On ne tua point Cbildesindei ; on ne lui ôta que la vie du monde ; on se contenta de la consacrer au service de la religion. Mais auparavant on la fit violer parles bourreaux de sa mère. On la laissa vivre, mais souillée. On prît cet horrible gage contre ceux qui eussent pu avoir la pensée de la délivrer de son cloître et de s'associer à sa fortune. La fille de Chilpéric subit, lui vivant, cet outrage; elle le subit de Tordre de la femme de Chilpéric !
Frédegonde se fit apporter toutes les richesses d'Audovère et de Childesinde. Avide du sang de ses ennemis , elle ne dédaignait pas leurs dépouilles.