GUERRES CIVILES
Pendant que s^accomplissaient ces événemens domestiques, d'autres événemens plus généraux éclataient, qui divisèrent et désolèrent les trois royaumes. La puissance de Chilpéric s'étendait. Son ascendant devenait chaque jour plus certain et plus dangereux. Ses envahissemens successifs en faisaient prévoir de nouveaux. Son caractère inspirait la défiance; celui de Frédegonde, la crainte et l'aversion.
GoDtran avait deux fils(l); la mort les lui enleva. Privé d'héritiers , il vit aisément quelles espérances formait le roi de Boissons. Il s'effraya de cette ambition, et des embûches qu'elle lui pourrait préparer* Il eut peur que la coupable prudence de Chilpéric lui conseillât de ne pas attendre l'époque où Childebert ayant atteint l'âge d'homme , lui pourrait disputer et peut-être enlever cet héritage.
Il résolut donc à la fois de se garantir des agressions ouvertes , par une alliance , et de tout dessein que pourrait suggérer l'impatience d^avoir sa succession , en choisissant et déclarant sans délai celui qui la devrait recueillir. Ce projet conçu , il se hâta de l'exécuter. Ses envoyés allèrent à Aletz, et ils proposèrent que FAustrasie s'unit étroitement avec la Bourgogne , et que Childebert acceptât son héritage et son adoption. Il n'était point à craindre que de telles offres ne fussent pas agréées. Il eut bien suffi pour TAustrasie d^y gagner un allié puissant et un royaume. Maïs elle y trouvait un autre avantage, dont Timportance, quoique moindre , était pourtant encore assez grande; Elle se flattait qu'avec l'appui de Contran, elle ferait enfin
(i) L'aîné se nommait Chlotaire ; le plus jeune, Ghiodomir. Ils étaient nés l'un et l'autre de la reine Austrochilde.
Gontrao avait en avant eux deux autres fils : le premier, nommé Gondebaud, était né de Vénérande, simple concubine ; le second , dont le nom est inconnu, avait pour mère la reine Marcarude , que le roi avait épousée légitimement.
Gondebaud avait été empoisonné par Marcarude. Elle-même était morte quelque temps après, et son fils Tavait précédée. ( V«y. ^rég. de Tours, liv. 4- )
cesser ses différends avec Chilpéric , el que ce prince serait contraint de rendre les villes qu'il retenait si injustement.
On régla donc qu'il y aurait une entrevue entre les deux rois. Le lieu en fut marqué au Pont-de-Pierre (1), sur la Meuse. Ce fut une imposante solennité et un événement mémorable* Gontran embrassa d'abord Childebert; ensuite il lui dit : a Dieu m'a châtié, et » m'a retiré mes fils ; je prie que tu le deviennes. » S'interrompant à ces mots , il le fit asseoir sur son propre siège ; puis il ajouta : « Je te remets toutes mes V terres et toutes mes villes. Elles sont à toi parce que » tu es de la race de Chlovis. Qu'un même bouclier » nous protège ; qu'une même lance fasse notre force. » Tu ne cesseras plus d'être mon fils , dût-il m'en être » accordé de nouveaux. Ils seront tes frères et auront » pour toi la même affection que je te promets devant » Dieu. » Les grands deTAustrasie avaient suivi Childebert; ik acceptèrent en son nom les promesses du roi de Bourgogne , et jurèrent les conditions exigées. Il y eut de somptueux festins ; les deux rois firent et reçurent de riches présens, et quand ils se séparèrent^ on se donna, des deux parts, d'égales preuves de satisfaction et de confiance.
Cet important accord ainsi fait, on s'occupa de lui faire produire ses fruits. De la Bourgogne et de l'Austrasie, il partit des envoyés qui vinrent chercher Chilpéric. Leur message était menaçant. Ils offraient
(i) Village entre la Mothe et Neufchâteau.
la guerre , et ne laissaient d^autre moyen de s'en garantir que de restituer sans retard les territoires usurpés sur les deux royaumes. Mais Chilpérienes'efïraya point. Il méprisa leur sommation , et refusa de rendre sans guerre, ce que la guerre ne pouvait lui ôter sans peine, et pouvait facilement augmenter.
Sur ces entrefaites , arriva la mort des fils de Frédegonde et du dernier fils d'Audovère. Cet événement , quoique intérieur et en quelque sorte privé , troubla tous les intérêts et tous les rapports extérieurs. Il devint moins à craindre que Chilpéric, qui n'avait plus d'héritiers, voulût frustrer Cbildebert de la succession de Contran. La sienne même allait échoir maintenant à ce jeune prince^ et ni TAustrasie n'avait plus de si puissantes raisons, pour réclamer les villes qui ne pouvaient manquer de lui revenir, ni son • roï> les mêmes motifs pour ménager exclusivement et avec tant de soin le roi de Bourgogne. Tout prenait un aspect nouveau et contraire. L'amitié de Chilpéric était d'un bien plus grand prix désormais que l'amitié d6 Contran* Celle-ci ne suffisait pas pour assurer même la succession de Bourgogne ; de l'autre, pouvaient dépendre à la fois, et la succession de Bourgogne, et la succession de Soissons.
Chilpéric découvrit bientôt les avantages de sa situation nouvelle, et il n'eut garde de les négliger. Il se montra par degrés moins ennemi, moins exigeant, plus affectueux envers Cbildebert. En même temps , par un étrange concours de passions opposées , Contran , regrettant déjà ce qu'il avait si ardemment recherché.