LIVRE IV (S
livra donc Théodore , et celui-ci, rentré bientèt dans sa ville y y fut reçu par le peuple avec les plus éclatantes marques de joie.
Ainsi se fortifiaient et se prolongeaient les divisions entre la Bourgogne et TAustrasie. Au contraire , de l'autre côté : Contran ne pouvant suffire à tant d'ennemis , s'était comme réconcilié avec Chilpéric. Celuici ne restituait point les villes dont il s'était emparé ; bien loin de là. Il en levait les tributs ; il nommait les comtes qui y commandaient ; il s'en prétendait et déclarait maître. Cependant les hostilités étaient suspendues* On s'observait , mais on ne s'attaquait pas ; on gardait ses frontières , mais sans les franchir ; on n'avait pas encore la paix; on n'avait déjà plus la guerre.
Tout-à<<;oup un faible et misérable incident menaça de la rallumer. Il y avait un pont sur la rivière de l'Orge qui confinait aux possessions de Contran» Chilpéric , averti de quelle importance était ce passage , l'avait fait occuper par une assez forte troupe de soldats. Une nuit, le duc Asclépius , l'un des capitaines d|u roi de Bourgogne , vint les assaillir inopinément. Ils résistèrent , mais saiis succès. On les enveloppa ; on les accabla ; ils périrent tous. Le combat fini , la troupe d' Asclépius se répandit dans la campagne voisine, et la dévasta.
Chilpéric, quand il en fut informé, n'écouta d'abord que sa colère. Des messagers, partis à l'instant, allèrent de tous côtés porter à ses ducs et à ses comtesles ordres les plus pressans et les plus sévères. 11 voulait que, sans le moindre relard, ils assemblassent une
forle armée el portassent la guerre en Bourgogne. On Tapaisa cependant; on obtint de lui qu^il enverrait d'abord vers Gontran, afin de savoir sll avouait cette a^fression , et sUl était dans sa volonté de la soutenir. Gontran , qui n'était pas prêt pour la guerre , fit bon accueil à ses envoyés. Ii accorda toutes les réparations qu'ils exigèrent ; ChilpeHc^ satisfait, congédia son armée , et la bonne intelligence parut rétablie entre les deux firères.
Mais ce ne fut que pour peu de temps. L'Austrasie, toujours plus menacée et plus mécontente, résolut de se fortifier de nouveau contre les desseins du roi de Bourgogne, et de resserrer plus étroitement les nœuds de son ancienne alliance avec le roi de Soissons. £lle n'avait pas recueilli de grands avantages du premier traité; un second lui pourrait devenir plus favorable. On envoya donc encore des ambassadeurs au roi Ghtlpéric. C'était toujours JSgidius qui en était le chef, et il dit au roi : « Notre seigneur te demande de re- » nouveler l'alliance que tu â& faite avec lui. Ton x> frère lui refuse la paix; il lui dispute Marseille; il » accueille el retient tous les fugitifs de son royaume. » Childebert te prie de lui garder la foi et ton affec- » tion. » Chilpéric , jugeant le moment favorable , et voulant à la fois détourner de lui quelque partie de son propre crime , et rendre plus vives les méfiances récentes de Childebert contre Gontran , Chilpéric fit cette artificieuse réponse à iËgidius : « Mon frère est » coupable de beaucoup de choses. Si mon fils examine n attentivement le passé , il saura comment est venue
H la mort de son père, et quelle part y avait Gontran. » iEgidius reprit : « Reste donc uni avec ton neveu. » Alors vous lèverez une armée, et la vengeance qui » vous est due ne vous manquera point. » Chilpéric accepta ; le traite se 6t ; on se donna mutuellement des otages} on reçut, et Ton rendit des sermens.
La guerre donc fut de nouveau engagée. Chtldebert armait, mais faiblement, et avec une suspecte lenteur. On eût put croire quelque intelligence nouvelle , pratiquée par Gontran dans le conseil de ce jeune roi. Chilpéric au contraire, toujours impatient d'acquérir et prompt à combattre, mit rapidement en campagne trois corps de troupes nombreux et puissans ; Fun qui devait marcher avec lui, Tautre qui obéissait au duc fiérulphe, le dernier que commandaient les ducs Didier et Bladaste. Le Berrv était maintenant la conquête qu'il se proposait. Ce fut le point vers lequel il ^dirigea et réunit ses efforts. D'un côté, Bérulphe, Didier et Bladaste de l'autre, enveloppaient , pressaient , accablaienc cette malheureuse province. Le roi lui-même, travca^nt Paris ^ s'avançait parle chemin de Melun pour se placer eâtrâ ces deux armées, et en former le lien.
Mais Childebert, qui defVIlit occuper, et retenir le roi de Boui^ogne , différait toujours et ne sortait pas de son camp. Gontran au contraire s'était mis en marche, et , négligeant l'armée d'Austrasie, suivait et mer naçait déjà celle de Chilpéric. Celui-ci, s'arrêtant alors pour retarder et contenir le roi de Bourgogne, se persuada qu'en précipitant leur attaque , les trois ducs
pourraient aisément pénétrer dans Bourges et le ré-* duire en sa puissance. Cette conquête achevée, le but où il tendait serait atteint, et il pourrait alors, rassem-* blant ses forces , accepter avec plus de conBance et d^avaniage le combat que Gontran venait luiofirir.
Il envoya donc des messagers aux trois chefs , et leur fit apporter l'ordre de se hâter. Mais Gontran avait des troupes à Bourges. Ces troupes, jugeant du dessein des ducs par leurs mouvemens , prirent la sage résolution de les prévenir, et de les attaquer isolément avant qu'ils se fussent joints. Quinze mille hommes donc sortirent de la ville, et allèrent au-devant du duc Didier. On se rencontra, à Château- Meillan. Le combat fut long, sanglant, acharné ; plus de sept mille hommes y périrent. Lé succès resta incertain. Didier ne défit pas ceux de Bourges ; mais il ne fut pas lui*-même défait. Pour lui toutefois , c'était être vaincu que de ne pas vaincre ; le cours de, se^ succès en fut arrêté, et lorsque, après avoir réuni leurs débris, les trois chefs se furent approchés de la ville , il ne leur resta qu'à peine assez de forces pour dévaster un territoire que personne ne leur disputait .
Pendant que l'entreprise du Berry languissait, déconcertée et ruinée par ses seuls retards, d'autres événemens plus graves et plus décisifs éclataient auprès de Melun. Gontran était arrivé, et campait à peu de distance de Chilpéric. L'armée de Soissons s'obstinait à ne point sortir de son camp , el l'on pénétrait aisément l'intérêt qui lui persuadait d'attendre. D'un coté, Childebert qui faisait chaque jour renouveler ses
promesses, et qui ne pouvait manquer de sortir enfin de son inaction ; de Fautre, celte expédition du Berry, dont on croyait encore le succès infaillU^le et prodhaio. Mais ces motifs produisaient des deux parts des effets contraires^ et plus Chilpéric voulait différer le combat , plus le roi de Bourgogne était impatient de le tenter. Celui-ci donc s'y détermina. Il n'y en avait nul moyen, si ce n'est d'aller assaillir le camp de Soissons. L'attaque était périlleuse ; mais il l'entreprit* Le soir venu, à Fheure où le jour déclinant, on attend et Ton craint moins le combat, parce qu'il semble que le jour n'y suffise plus, Contran, donnant tout-à-coup le signal, fît marcher précipitamment ses soldats contre les retranchemens ennemis. La fortune fut pour eux. Ils réussirent à forcer le camp , et quelque effort que fit Chilpéric, il ne put empêcher qu'une grande partie de son armée ne fût mise en pièces.
Trompe de toutes parts et en même temps, dans ses esp^anceà, ce prince passa subitement à des espérances contraires. Il ne respirait que la guerre; il n'aspira plus qu'à la paix. Contran n'avait pas luimême d'autre ambition. Dès le lendemain du combat, les n^ociations commencèrent. Le succès n^en fut ni tardif, ni défavorable. On convint que l'armée des ducs lèverait le siège de Bourges , et sortirait da Berry ; qu'on rendrait le butin ; qu'on délivrerait les captifs ; qu'une composition serait accordée par celui des deux princes qui aurait usurpé sur les droits de l'autre ; que la décision en serait remise au jugement des grands et des évêques.
Ces conditions acceptées , on se promft rëdproquement assistance et affection , et bientôt après on se sé{)ara. Mais nulle troupe armée, en ce temps , ne pouvait être contenue et disciplinée. Combattre ou piller ; point d'autre devoir , et point d'autre régule. Amis ou ennemis , paix ou guerre , il importait peu. En se retirant du Berry, Tarmée des ducs emporta ou ravagea tout^ Jamais rien de pareil n'avait été vu. Il ne resta ni maisons, ni vignes, ni arbres. Plus d'églises, plus de troupeaux, plus d'hommes. Le pays fut laissé dépouillé et vide. Même en Touraine, quand l'armée y fut parvenue, ses traces n'étaient que de feu , de sang, de ruine. Même à Melun, et sous les yeux du roi Chilpéric , l'ardeu)r de piller n'était ni moins générale, ni moins effrénée. L'audace enfin devint si grande , et les désordres si multipliés , que ce prince emporté par l'indignation et par la colère , ayant découvert que le comte de Rouen imitait et autorisait ces rapines, en fit justice à l'instant, et le tua de sa main.
Childebert n'avait pris aucune part réelle à la guerre; aussi n'en eut-il aucune à la paûx. Quand la nouvelle vint dans son camp, et du combat de Melun, et de l'alliance formée entre Chilpéric et Contran, et de Chilpéric renonçant à ses traités avec l'Austrasie, la honte et l'indignation troublèrent et enflammèrent tous les esprits. Dès la nuit suivante on se souleva. Ce n'étaient d'abord que des plaintes, des reproches, de nombreux et humbles murmures. Bientôt ce furent d'éclatantes clameurs et de redoutables menaces. Une réprobation
unanime s'élait attachée à i£gidius et aux autres chefs (lu conseil, a Otons ces hommes de devant la face du » roi, criaient-ils. Qu'ils fuient, les infâmes qui ont » vendu son royaume, et qui livrent à la domination » étrangère ses cités, son peuple et lui-même! » Mais le jour parut, et de leurs clameurs furieuses, ils passèrent à . de plus furieuses actions. On courut aux armes ; on marcha contre les tentes du roi; on se prépara h en arracher Pévêque et les autres seigneurs de sa faction ; on annonçait hautement le dessein! de les mettre en pièces. ./Egidius, saisi d'une juste crainte, n'essaya ni de résister à l'armée, ni dé l'apaiser. Il monta précipitamment à cheval et s'enfuit. La foule le poursuivit quelque temps avec des pierres, des traits, des injures. Mais comme ils n'avaient point leurs chevaux, l'évéque parvint aisément à se dégager. Il continua jusqu'à Reims, et ne se crut en sûreté que lorsqu'il y fut parvenu. Sa frayeur était si grande , qu'une de ses bottes étant tombée de son pied pendant qu'il fuyait, il ne put se résoudre à attendre le peu de temps nécessaire pour la relever. Et ce fut dans ce misérable et honteux état, que sa ville épiscopale le vit et le recueillit.
Mais rien n'était stable dans les conseils de ces princes, et leurs engagemens n'avaient ni autorité ni durée. Childebert se plaignait d'avoir été abandonné de Chilpéric, qui se plaignait a son tpur que Childebert l'eût mal secondé. De même Gontran , qui s'offensait des obstacles que suscitait Chilpéric pour éluder Fexécution des conventions de Melun. De ces mé-
conlentemens réciproques, sortirent bientôt de graves et inespérés changemens. Tout se renouvela et se transforma : les intérêts , les desseins, les combinaisons de puissance. Contran rompit brusquement ses traités avec Chilpéric. Ghildebert, non moins empressé, retourna à Contran , et renoua ses anciens rapports avec lui. Des négociations s^ouvrirent entre ces deux princes. Chacun d'eux était fatigué d*attendrè qu'il plût à Chilpéric de leur restituer les villes dont il s'était successivement emparé. La force seule pourrait Vj contraindre ; ils le comprenaient enfin et s'y résignaient. Ce fut l'objet et le fondement de leur nouvelle alliance. Contran , pour premier gage de sincérité, renonça solennellement aux prétentions qu'il affectait sur Marseille.
La ligue était menaçante ; Chilpéric s'en montra mquiet et, embarrassé. Ce prince, toujours si ardent; qui doutait et tardait si peu ; qui se faisait du temps un auxiliaire, et qui d'habitude confondait les desseins de ses ennemis en les prévenant; aujourd'hui , troublé, n'osant plus, cherchant et délibérant sans jamais résoudre , au lieu de ces attaques soudaines , rapides , imprévues, qui déconcertaient ses ennemis et les accablaient , se fiait, pour toute espérance , aux chances nouvelles d'une lente et timide circonspection. Crai* gnant désormais le sort des batailles, et ne voulant pas mettre sa fortune à de tels hasards, il renonça à tenir la campagne, et se réduisit à la défense de ses villes. I^s ducs et les comtes eurent ordre d'en relever les remparts ; d'y retirer tout ce que le pays avait
de plus précieux ; d'arrêter autant qu*il se pourrait rennemi ; de le lasser et de Tépuiser par leiir t*éâis* tance. Lui-même ne se trouvant pas en sûreté à Soissons, il alla s'enfermer à Cambrai avec ses trésôi^s. Plusieurs fois changeant, ou feignant plutôt d'avoir changé de résolution, il mit ses troupes en marché, et menaça alternativement les frontières de ses ennemis. Mais ces démon9trations étaient peu sérieuses, et lès troupes k peine montrées, il les rappelait. Il avait éprouvé de quel secours est le temps quand on le de* vance; il voulait essayer ce qu'on en obtient à le suivie. Il comptait peut«être sur Fesprit changeant de son frère ; il prévoyait que Tunion d^ deux rois se maintiendrait difficilement ; il jugeait plus sûr et non moins habile d'attendre. L'impérieuse nécessité fléchissait cette humeur inflexible et impérieuse.