‹ Histoire des Francs (volume 2)Chapitre 133 sur 196 · LIVRE. IV (582-S84). 3Ô · texte numérisé non relu

LIVRE. IV (582-S84). 3Ô

Le comte Mummole était préfet du palais de Chilpérie. Il inspirait depuis quelque temps de secrètes méfiances. à la reine. Pour quel sujet? On ne le sait point. Peut-être Mummole était-il de ceux qui n'avaient pas eu le bonheur ou Thabileté de se dérober à la pernicieuse affection de Chlovis. Frédegonde avait résolu sa perte, et elle ne craignit point d'en chercher roocasion dans la mort même de Théodoric. Ce qu'elle avait essayé, avec un si déplorable succès , pour tirer avantage de la mort de ses premiers fils, elle J'imita témérairement et avec le même bonheur, pour se rendre à son tour cette dernière mort profitable. Elle eut encore cette fois d'officieux témoins qui vinrent lui dire que son malheur était le fruit de la trahison ; que la mort de Théodoric avait été obtenue par des enchantemens et des maléfices ; que Mummole était l'un xles principaux complices de cette noire machination. La fortune même voulut qu'un autre officier du roi , étant à la table de Mummole, et s'affligeant pendant le festin, parce qu'un jeune enfant qu'il avait venait d'être atteint de la contagion, le préfet avoua qu'il possédait une herbe inconnue, dont l'infaillible vertu triomphait toujours et facilement de ce mal»

Cette nouvelle circonstance étant rapportée à Frédegonde, elle se hâta. Elle fit saisir quelques vieilles femmes à Paris, et ordonna qu'on les mit sur-^lechamp à la torture. Tant de victimes ne pouvaient pas être toutes courageuses ; tant de supplices ne pouvaient, pas être tous infructueux. Cet odieux calcul ne fut point trompé. Les femmes s'accusèrent; elles se di-

rent initiées à la magie , se confessèrent coupables de beaucoup de meurtres , et ajoutèrent entin qu'elles avaient pris la vie de Tbéodoric, pour préserver celte de Munimole. La reine aussitôt, se souvenant du passé, et ne voulant pas leur laisser le loisir dé rétracter leurs aveux , commanda qu'on les fît moqrip sur-le-champ. Les unes donc furent assommées , d'autres rompues sur la roue , d'autres brûlées vives.

Le roi était à Compiègne. Frédegonde l'y alla trouver, et lui découvrit tout ce qu'elle avait rassemblé de témoignages contre Mummole. Chilpéric, effrayé, le fit enlever sur Fheure, et torturer avec violence. Mais il niait tout , si ce n'est qu'il avait pris de ces fenormes des philtres magiques, dans l'espoir de gagner par eux la faveur de la reine et celle du roi. Mal satisfait de ses réponses, on lui fît souffrir de nouveaux tourmens plus longs encore et plus rigoureux . I lies su pporta avec fermeté , et ne révéla rien de plus. Enfin l'épée était déjà haute , et sa tête allait tomber a l'instant , lorsqu'àrriva l'ordre étrange et inattendu de Frédegonde , qui lui faisait grâce de la vie. Mais son rang , ses dignités , ses richesses , tout lui fut ôté. Il était né à Bordeaux ; on l'y relégua , et à peine y élait-il parvenu , qu'il mourut.

L'autre fils de Frédegonde fut nommé Chlotaire. Sa naissance , quoiqu'elle n'excitât pas une moindre joie , ne fut pourtant point célébrée avec le même éclat que celle de Théodoric. On avait si bien persuadé au roi que la mort de ses autres enfans était due

à des sortilèges , qu'il voulut faire nourrir celui-ci à récart , dans sa maison de Vitry, de peur , disait-il ». que s'il le montrait au peuple, on n'en prit occasion d'essayer d'autres maléfices, et de lui préparer une fin pareille à celle de ses frères.

Mais ces contretemps n'étaient pas les seuls. A ces mécomptes et à ces espérances perdues s'ajoutaient encore d'autres causes qui cpntribuaient à rendre maintenant plus vifs et plus irréconciliables les ressentimiens de Childebert contre Chilpéric.

Athanagild avait régné chez les Wisigoths. Il avait eu Gonsuinthe pour femme , et c'était de cette union qu'étaient nées Brunehault et Galsuinthe. Athanagild n'avait point de fils. Il mourut , et eut pour sucr cesseur Leuvigild. Celui-ci, pour mieux s'affermir, en même temps qu'il prenait la couronne d' Athanagild , épousa sa veuve. C'était un second mariage pour lui comme pour elle. Il avait deux fils déjà, qu'on nom^ mait Tun Herménégild , l'autre Récarède. La mort d' Athanagild avait , sinon dissous , au moins relâché l'ancienne alliance des Francs d'Austrasie et des Wisigoths. Brunehault y avait regret : on voulut donc la renouveler, et ce qui se fit dans cette espérance , fut au contraire ce qui acheva de la rompre.

Childebert avait une sœur. Son nom était Ingonde. On proposa de la donner pour femme à Herménégild, au fils aîné du roi wisigolh. Ce projet fut approuvé, et s'exécuta. Ingonde s'en alla donc en Espagne. Mais (|uand elle y fut, au lieu de la protection qu'elle espérait de son aïeule Gonsuinthe, elle n'en eut que des

persécutions ,et de mauvais traitemens. Gonsuinifae avait un zèle excessif pour Théresie d'Arius , et de même que ses deux filles, en épousant Sigebert et Chilpéril:;, avaient autrefois embrassé les opinions catholiques , elle prétendait qu'aujourd'hui sa petitefille, ayant un mari arien, devait quitter la foi cathoh'que pour l'arianisme. Ingonde avait un zèle contraire et non moins ardent. Elle s^obstinait dans sa croyance, et repoussait avec fermeté tous les efforts qu'on tentait pour l'engager à l'abjuration. Un jour enfin, Gonsuinthe, lasse de ses refus, irrilée outre mesure de sa légitime et courageuse désobéissance, se laissa aller aux plus condamnables emportemens. Elle la saisit aux cheveux, la frappa, la renversa, la foula aux pieds , la couvrit de plaies.

Alors Leuvigild se sépara de son fils. Séville fut le lieu qu'il lui assigna pour établissement et pour résidence. Là, bien loin de céder à d'autres pensées, Ingonde ne s'occupa plus que de faire partager les siennes à Herménégild.*^ Ce prince résista longtemps ; mais enfin il fut entraîné. Ce fut , aux yeux de Leuvigild, une grande offense, et dés ce moment il prit la funeste résolution de dépouiller et perdre son fils.

Herménégild , instruit des desseins de son père , chercha et se ménagea des appuis. Les Grecs avaient des troupes alors en Espagne; il traita secrètement avec elles. Théodemir régnait sur les Suèves qui occupaient la Galice et avaient récemment abandonné rarianisrac; il fit alliance avec lui. Enfin, il sollicita

Cbildebert^ et Théodemîr à son tour envoya des ambassadeurs à Contran.

. Leuvigild était effrayé. Il essaya d'abord de détacher les Grecs de la ligue, et trente mille sous d'or . qu'il donna lui rendirent ce succès facile. En même temps il tenta d'engager dans sa querelle ie roi de Soissons , et de balancer ainsi Tavantage que le concours des rois d'Austrasie et de Bourgogne pourrait donner à son fils. A quelques années de là , on n'eût pas même, eu Tidée d'une pareille entreprise. Mais le meurtre de Gaisuinthe était oublié; ce n'était plus Atbanagild qui régnait , et le nom de Chilpéric n'était plus en si grande aversion chez les Wisigoths. Un mariage devait encore devenir le nœud de ces nouveaux liens politiques. Leuvigild offrità Chilpéric, son fils Récarède, pour Rigonthe, qui était née de Frédegonde. Frédegonde et Chilpéric hésitaient; celui-ci, découragé par l'accueil fait. à Ingonde; l'autre se souvenant que la reine des Wisigoths était la mère de Gaisuinthe, et redoutant qu'elle n'en vengeât la mort quelque jour sur la fille de celle à qui ce crime était imputé. On eût plus volontiers donné à Récarède la fille d'Audovère, qui vivait dans un monastère, à Poitiers, et qui avait fait des vœux religieux. Mais le Wisigoth ne s'en fût pas contenté, et l'abbësse Radegonde (1) d'ailleurs ne permit pas que ses vœux fussent rompus. Toutefois , bien qu'en hésitant et en différant , Chilpéric ne laissait pas d'entretenir Tespé-

(i) Veuve de Ghiotaire !«'.

rance du roi wisigoth , et de s assurer pour lui-même uu appui qui lui pouvait devenir nécessaire. Leuvigiid envoya successiyemacit au roi de Soissons , Agilas et Oppila pour aml>as8adeurs. Le roi de Soissons , à son tour, Anspvald et Domégésile. Il fit même plus , et pour donner à ce prince des..^ges moins équivoques de se§ favorable^ dispositions , il ne craignit pas de ifaire enlever ouvertement ^ur le territoire de Poitiers, des envoyés qui allaient vers Contran par Tordre du l*oi de Galice, et il les r^int prisonniers dans Paris. Gepeiidant Tbéodemir levait déjà une armée , et Ghildebeprt ordonnait le départ de la sienne. Leuvigild comprit que du temps lui seul allait dépendre sa sûreté pu sa perte. Pour peu qu'il tardât , il serait infailliblement accablé, et s'il succombait dans sa lutte contre ces princes catholiques, celait l'entière ruine de l'a* rianisme çh*ez les Wisigoths. Il marcha donc , et alla d'abord attaquer le château d'Osser. C'était que place assez forte et peu éloignée de Séviile. Herménégild y avait jeté trois cents hommes d'élite , se flattanl que leur résistance ralentirait les progrès du roi Leuvigild,^ et que les auxiliaires promis auraient le temps de se réunir. Mais Leuvigild, à qui un intérêt tout contraire rendait les moindres délais dangereux , fit de prompts etpuissans efforts. Il pressa le siège, et renouvelant incessamment ies attaques , il surmonta bientôt par le nombre, le courage de la faible troupe qui l'arrêtait. Maître du château , il le brûla. Après quoi , et sans différer, il s'avança vers SévîUe.

Herménégild allaau-devanl de lui. Les Grecs, dont

on lui avait soigneusement dissimulé la trahison , le suivaient. Mais quand vint le moment de combattre^ tout se révéla. Les Grecs changeant tout-à-coup de langage, il se trouva que ces étranges auxiliaii^es ne Tétaient en réalité que de Tennemi. Abandonné et vendu , Hermén^ld , dans Iç trouble où le jetait une si criminelle désertion, cherchait comment il pourrait préserver sa vie contre cette foule de traîtres qui l'enveloppaient. Il n*en eut pas d'autre moyen que de se réfugier dans une église qui était voisine.

Leuvigtld en fut promptement informé. Il lui envoya Récarède , qui , le voulant engager à sortir de cet asile» le pressa de venir se jeter aux pieds de son père, affirmant qu'il aurait aussitôt son pardon, et promet* tant même avec serment qu'il ne serait point dépouillé de ses dignités. Herménégild refusant , le roi y alla lui-même, he prince alors reprit confiance. Il se pros- . terna devant Leuvigild , qui le releva , l'embrassa , Tencouragea , et lui répéta les promesses et les sermens de Récarède. Emu de ces témoignages d'affec* tion , persuadé par ces assurances si multipliées et si fortes , Herménégild ne résista plus et se laissa conduire au camp de son père. Mais à peine y fut-il entré , qu'on mit aussitôt tous les sermens en oubli. Au signe qu^en fit Leuvigild, on se saisit du malheureux prince; on lui arracha ses habits ; on lui donna en échange des vètemens grossiers et ignobles. Ensuite, on le mena h Tolède, où il resta quelque temps sous une étroite et sévère garde. Bientôt le roi, ne trouvant pas ce châtiment assez rigoureux , Tcnvoya en exil dans une ville

éloignée, et le réduisît à un tel état d'humiliation, qu'il n'avait plus auprès de lui qu'un enfant pour le consoler et pour le servir. Etrange condition d'un fils de roi, faite par un roi. Il est vrai qu'elle ne tarda guère à changer. Leuvigild fit comme Chilpéric ; il tua son fils.

Ingonde était restée à Séville. Mais elle tomba au pouvoir des Grecs, qui refusèrent de la rendre, même à Leuvigild. L'année précédente , l'empereur Maurice avait fait un ti*aité avec Childebert. Son but était de ' persuader à ce prince de renouveler la guerre contre les Lombards, et de les expulser de l'Italie. Il lui avait même donné pour ce dessein cinquante mille sous d'or. Childebert, exécutant sa promesse, avait assemblé une armée et se mettait déjà en marche pour l'Italie, quand les Lombards, affaiblis par leurs divisions et par leurs précédentes défaites, s'abandonnèrent à sa merci et acceptèrent la loi qu'il lui plut de leur imposer. Maurice avait eu d'autres espérances. Mécontent; d'un résultat moins favorable que nuisible à ses intérêts, il prétendit que Childebert lui restituât l'argent qu'il avait reçu. .Mais le jeune roi refusait, disant que ce qu'il avait promis, il l'avait tenu; qu'il avait armé, marché , fait la guerre ; qu'il n'eut été ni prudent , ni, juste de repousser les soumissions des Lombards ; soutenant en un mot que les cinquante mille sous d'or lui étaient acquis. C'était le prétexte dont les Grecs abusaient pour retenir Ingonde. lis la gardaient comme un gage de l'argent qu'ils voulaient arracher à son frère. Mais la mort la leur déroba; elle périt en Afrique.

Tout n'était pas encore achevé.cependant chez lesWi* sigoths. Théodemir était un prince fidèle, et qui né se faisait pas un jeu de ses promesses. IL accourait pouD joindre son armée à celle de son allié. Que le château d'Osser eût résisté un peu plus de temps , cetimportant secours venait assez tôt, et changeait peut-4trelafortune d'Herménégild et des catholiques.^Mais quand l'armée de Galice arriva , le sort de ce princeétaildéjà décidé. Elle ne laissa pas de combattre et avec courage. Toutefois les Wisigoths étant beaucoup plus nombreux, elle fut assaillie à la fois de plusieurs côtés ,-et ne put vaincre. Théodemir, trop faible contre: un si puissant ennemi, ne persista plus, et la paix se fit.

Il ne restait plus de craintes à Leuvigild . que celle dçs ressentimens et de la vengeance de Childebertw Maisxette crainte était grave, et lui faisait désirer plus impatiemqaent Texécution des conventions déjà faites pour le mariage de Rigonthe et de Récarède. Il envoya donc une nouvelle ambassade à Chilpéric, et cette fois tous les délais et tous les subterfuges étant épuisés , on se prépara à lui donner satisfaction.

Dès que le bruit s^en fut répandu chez les Francs , Childebert essaya d'embarrasser et d'arrêter ce<lës- .sein. Il fit partir plusieurs envoyés qui vinrent notifier pour lui, au roi de Soissons, qu'il eût à s'abstenir de donner à sa fille aucune ville , aucune terre , aucunes* richesses de celles qui dépendaient du royaume d'Aus-i trasie , et dont il s'était injustement emparé. Chilpéric ressentit vivement celte offense. Mais par une étrange contrariété d'actions et de sentimens , en même temps

qu'il se Tehgeait , il cédait. Timide et furieul à la fois, il n^osa refuser ce que Childébert exigeait, et cependant fit assassiner en secret le chef de ces envoyés. Lâche consentement , plus lâche vengeance !

En6n , les nooes furent célébrées. Les chefs des grands et les fidèles du roi étaient convoqués. Il y eut parmi eux une grande émulation de libéralité et de magnificence. Chacun apportait de nombreux et riches présens. Frédegonde, surtout, eu fit de si somptueux , que le roi ne put dissimuler sa surprise, et elle fut réduite à justifier que ces richesses n'avaient pas été tirées du trésor public. De toutes ces choses de prix, données à Rigonthe, on en chargea cinquante chariots. Mais au départ, et comme on sortait du palais , Tessieu d^une des voitures cassa : le peuple , qui regrettait et désapprouvait ce mariage, crut voir, dans un si milice accident, un sinistre augure, et à Tinstant retentirent des cris de malheur.

Ces pressentimens ne furent pas tout-à-fait trompes. Chilpéric redoutait les embûches que Childébert et Contran pourraient si aisément tendre à sa fille, dans ce long voyage. Il la fit donc accompagner d'une armée. Elle avait quatre mille hommes pour la protéger. Elle avait de plus le duc Bobon, le maire du palaris Waddon,Ânsovald et Dom^sile. Mais de cette foule qu'elle traînait après elle, une bonne part ne marchait qu'avec une inexplicable répugnance. Us se croyaient perdus sans retour, d'être contraints d'aller jusqu'en Espagne. Il avait fallu, pour les y réduire, avoir recours à la violence, et plusieurs, parmi les plus riches.

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avaient disposé dé leurs biens avant le départ, comme si ce voyage eût été pour eux la mort même. Aussi, dès la première journée, il en déserta un grand nombre qui dérobèrent beaucoup de choses précieuses, et s^en<r fuirent sur les terres du roi Giildebert. Tant que dura le voyage, chaque jour vit renouveler ces larcins et ces désertions. Ceux qui n^andonnaient pas, s^tn dédommageaient par d'effroyables pillages. Tout Je pays qu'ils traversaient était dépouillé. Ils se gorr geaient de butin, et la malheureuse princesse n'avan-» çait qu'au travers des malédictions. Arrivée enfin à Toulouse, on lui demanda de s'y arrêter. Elle y consentit sans regret, et il survint bientôt des événemens qui lui épargnèrent le déplaisir d'achever et le voyage et le mariage.

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