LIVRE XIX
joindre ses ambassadeurs à ceux qu'il enverrait à Irène; Léon s'applaudit encore, et il accepta. C'en était fait, les volontés étaient unanimes et conciliées; on s'empressait et se précipitait à Tévénement; les ambassadeurs, déjà désignés, quittaient l'Italie et la Gaule. L'apocrisîaire Paul représenterait le pontife ; Charles le serait par l'évèque Jessé (1) et
(1) Gaillard dit que < les ambassadears français, à la.tète des-
> quels était un évèque nommé Hetton , furent témoins de la
> révolution qui renversa Irène du trône, etc. » — Je crois que c'est une méprise ; Hetton , comme l'appelle le moine de Saint- Gall> ouHaidon, comme l'appelle Eginhard , ii'alla à Gonstantinoplequ'enSii. Il était de l'ambassade où étaientaveclui Hugues, comte de Tours, et Aion, duc de Frioul. Jessé, au contraire, alla en Orient en 802 ; il avait avec loi le comte Héiigaud. Jessé. était évoque d'Amieus; Haidon ou Hettoa était évèque de Bàle. (Voyez Eginhard, Annal., ann. 802 , 8il.) Daniel a cru comme Gaillard , que Haidon était de l'ambassade de 802 ; de même Veliy, qui copie toujours et très docilement Daniel.
11 est résulté de cette confusion de personnes une confusion et une transposition de faits : ces écrivains placent uniformément en 803, et rapportent aux ambassadeurs de Nicéphore la fâcheuse réception qui fat faite, selon le moine de Saint4iall, aux ambassadeurs grecs envoyés en France ^rès Tambassade de Haidon. Les ambassadeurs envoyés à Charles après le départ de HaidoD, n'étaient pas de Nicéphore , mais de son successeur Michel. Ils vinrent en 8l2, et furent reçus à Alx-Ia-Chapelle; ils étaient deux, l'évèque Michel Arsafe, et Théognoste. Ceux que Nicéphore envoya au temps du renversement d'Irène, vinrent en 803; ils furent reçus à Sellz, sur les bords de la Sale , et ils étaient au nombre de quatre, savoir : Michel , évèque ; Pierre , abbé ; Calliste, et enGn Candide. Gène sont ni les mêmes hommes , ni le même nombre, ni le même lieu, ni le même temps, ni le même prince. (Voyez Eginhard, Annal. , et le moine de Saint-Gall, ViedeGharl.,liv. 2).
par le comte Hélingaud. Chailes, si grand» allait croître encore, il serait maître du monde ; faible roi de Neustrie^ il n'y avait guère que trente deux ans, il régnait à Jérusalem déjà et à Rome ; U régnerait tout à l'heure à Constaatinople.
XX. Maia Aêtius , les ambassadeui-s francs arri* vés, s'était recueilli en lui-même, et avait profondément agité s'il se bornerait à traverser ces équivoques négociations. Bient qu'il ne crût pas les offi^s d'Irène sérieuses, ni son orgueil si découragé qu'elle eût pu choisir en effet un si dangereux et si indo* cile maître, il ne laissait pas de juger le prétexte heureux et l'occasion favorable. Avertissant donc et sollicitant les grands de l'empire, qui doutaient encore et tardaient, il leur confirme ce qu'il désa^' vouait intérieurement, et leur dévoile la vérité, cToyant ne leur persuader qu'une fable.
« Qu'atlendaienl-ils ? N'élaient-ils point las de j> cet ignoble joug d'une femme? Quand ils lui M donnèrent l'empire^ lui permirent-ils aussi de le » donner? Voudraient-ils d'un empereur ennemi? i> Se laisseraienMis conquérir à cet ennemi par de » capricieuses et honteuses noces? Livreraient-ils » les Grecs aux barbares? S'estimeraient-ils si peu » d'accepter les lois d'un Germain ? Étaient-ils si dé- » pourvus de courage et d'illustration, qu'aucun * d'eux ne fût digne de leur commander, et qu'il > fallût aller jusque chez les Francs demander un » prince pour eux et un maître ? »
XXI. Les grands écoutèrent et ils ne méprisèrent point ces consçils; ils acceptèrent Tappui qu'Aétius leur offrait, et lui, de son côté, il se crut certain d'obtenir le leur« Il s'abusait toutefois et s'enveloppait dans ses propres ruses, et se trahis* 3ait lui-même par sa trahison. L'éclat de sa fortune réceute l'avait aveuglé : il ne voyait plus qu'ouvrage d'Irène; son pouvoir, quelque grand qu'il fût, était fondé sur le sien; il estimait facili^ pour lui de se maintenir en la renversant, et ne savait pas reconnaître qu'à peine assez puissant pour le crime, il l'était trop peu pour en recueillir les firults. Les grands, à qui son assistance était nécesjsaire, dissi<mulaieut avec lui, aussi bien que lui avec eux; ils étaient fatigués d'Irène, effrayés de Charles, irrités qu'on les voulût soumettre à un étranger; mais ils s'indignaient de servir l'eunuque, et repoussaient dédaigneusement l'injurieuse pensée de leur Imposer son frère pour simulacre d'empereur. Ils acceptèrent le renversement d'Irène, pourvu que le ministre suivit; ils consentaient qu'elle cessât de régner , pourvu qu'ils régnassent.
XXn. Deux complots donc se formèrent dans une seule conjuration; l'un avec Aëtius contre Irène ; l'autre, dont Aëtius était écarté, contre Irène et contre lui-même. Les complices , amis de l'eunuque, n'appelaient que le gouverneur de la Macédoine; les complices ennemis n'aspiraient qu'à son
exclusion : ils faisaient un choix plus digne de l'empire et d'eux-mêmes, ils voulaient un prince qui pût régner. Cet autre empereur qui se préparait, ce nouveau compétiteur d'un trône encore occupé, c'était Nicéphore, déjà chancelier et intendant des finances de l'empire, homme élevé parles seiTices des siens , et à qui ses propres services avaient concilié l'estime de Constantinople. Les difficultés se multipliaient et se compliquaient; il n'était question de rien moins que de s'unir pour se diviser, de se concerter pour se combattre, de triompher ensemble pour triompher l'un de l'autre; il s'agissait à la fois de sui'prendre Irène, et de se prévenir réciproquement. L'empire, promis cette fois à l'empressement et à la fraude , appartiendrait au plus dissimulé et au plus prompt.
XXIIL On eût pense qu'Actius devait avoir l'avantage dans cette lutte double et confuse , ou ses habitudes le favorisaient, ou son génie, ami de la ruse , éprouverait naturellement moins d'embarras et de gêne. Toutefois , pendant qu'il préparait encore et délibérait, les amis de Nicéphore, ou plus hardis ou mieux secondés, avaient déjà leur dessein , leur jour convenu , leurs ressorts choisis. Ils allaient, chose inouïe, attaquer Irène avec ellemême, par sa propre autorité, en son propre nom. Vu soir de la fin d'octobre, dix heures venant, ils sont réunis , ils s'anncnt, ils marchent au palais. Il y en avaient deux à Constantinople; l'un, le grand