LIVRE XIX (800-806). . \b
palais , qu'avait bâti Constantin, et qui était le siège reconnu du gouvernement; l'autre bâti par Irène, et qu'elle habitait; on l'appelait Éleuthères. C'est vers le grand palais qu'ils se dirigent, car cet édijftce, étendu et fortifié, enferme beaucoup de soldats , et rien ne leur est plus important que de l'avoir en leur possession. L'autre palais cependant les occupe aussi, et ils ne l'ont point négligé; mais leur projet n'admet pas d'attaque directe contre le lieu où commande Irène; ils l'isolent seulement, ils en saisissent les avenues, des postes nombreux en interrompent toutes les communications.
XXIV. Arrivés au palais de Constantin, leur langage est à la fois mystérieux et impératif : € Que les portes leur soient ouvertes, et que les • » troupes se préparent à leur obéir; c'est Irène qui j> les envoie, ce sont ses ordres sacrés qu'ils apj> portent et qu'ils accomplissent. Le joug de l'eu- » nuque lui est odieux; elle a résolu de le briser. i> Aëtius la veut obliger à proclamer un empereur, » elle s'y soumet; mais il prétend lui imposer son
> indigne frère, elle ne peut consentir d'humilier à
> ce point 1^. majesté de l'empire. Son choix est i> fait, et il est tel qiie l'Orient entier y applaudira; » Nicéphore est l'empereur qu'elle accorde aux
> Grecs. L'heure est venue de le déclarer; ils s'em-
> pressent, ainsi qu'elle l'a prescrit, pour en aver-
> tir les soldats, et publier avec eux cette magna-
> nime résolution. » Ceux qui parlaient étaient des
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premiers parmi les plus grands de Tempire; leâ gardes, accoutumés à recevoir leurs commandemens, n'eurent aucun pressentiment de la trahison, et ne doutèrent point qu'ils n'obéissent encore à Irène au moment qu'ils aidaient à la renverser. Les portes s'ouvrirent, les conjura se précipitèrent, et aussitôt, dans la salle antique où s'élevait le trône du grand Constantin, retentit le nom bruyamment et solennellement répété de Nicéphore , glorieax empereur d'Orient.
Deux heures passèrent à peine, et Constantinople était déjà plein de ce bruit; si ce n'est toutefois au palais écarté d'Éleuthères , où rien ne pouvait plus parvenir, et où la nuit s'achevait dans une sécurité profonde et fatale. Bientôt le jour paraissant, les conjurés poursuivirent; et, sachant les nombreux dangers du retard, ils s'empressèrent pour faire consacrer leur frauduleuse élection. Constantinople reposait encore, ils amenaient, en grand appareil, Nicéphore à la basilique de Sainte-Sophie, et le patriarche, peut-être complice, plaçait sur son front la couronne, et bénissait témérairement soi usurpation. Dans le même temps les surveiDansdi palais d'Irène se rapprochaient et devenaient piui^ nombreux; des troupes étaient envoyées; on n'observait plus, on investissait. Ils avaient retenu Irène dans l'ignorance, lorsqu'il lui était encore facile d agir, et maintenant, qu'elle ne pouvait plus ignorer, ils la réduisaient à l'impuissance.
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XXV, Toule cette journée se passa, à Éleulhè-
s, dans Tanxiété, la confusion, une inaction désespérante et forcée; au palais de Constantin, dans une infatigable activité; à Gonstantinople, dans les folles joies. On eût pu croire à quelque retour des troupes en faveur dlrcne^à quelque tentative, subite et hardie, entreprise par ses serviteurs; il n'y ' en eut point : rassentimcnt du peuple , et le couronnement, habilement précipité deNicéphore, imposaient.
Le lendemain , le nouvel empereur vint à Eleuihères; une garde nombreuse le suivait, les grands de l'empire étaient avec lui ; sa contenance , toutefois, comme son langage , n'exprimaient que modération et que modestie; il n'avait même pas voulu prendre les marques de sa dignité. « Je n'aspirais n point à l'empire, dit41 à Irène ; ce n'est pas mon * ambition , c'est l'impérieuse volonté des Grecs m qui m*a élevé ; je cède par impuissance et sans 3 joie; j'obéis en régnant II y a cependant un suf- » frage qui me manque encore , et que j'attenp drai : ce glorieux et nécessaire suffrage est ce- » Iuîd'Irène;le rcfusera-t-elle î tant qu'elle ne me » nomme pas empereur, je ne le suis point. »
Irène délaissée, dénuée d'appui, seule maintenant avec sa fierté et son courage, se montra plus gi*ande dans cet abaissement si profond, qu'aux plus heureux jours de son orageuse prospérilé : — « Sois empereur, rcpondit*elle; ma bouche ne te '
» refusera point l'inutile satisfaction que tu soUi-
> cites ; sois-le par moi , comme par les Grecs, et » rassure^tpi, je ne règne plus. Dieu m'appela. Dieu
> me rejette, que son saint nom soit glorifié; je le j» bénissais dans ma puissance, je le bénirai dans » mon abjection. Ma vie est à lui, il peut se servir » de toi pour la repi'endre ; s'il ne la veut point, et » que tu me la laisses, laisse-moi aussi cette mai- »> son, qui est mon ouvrage, de peur qu'en mliu- » miliantplus qu'il ne convient^ tu ne rabaisses en » moi ta propre grandeur; si c'est une faveur, tu ' en auras le fruit. »
XXVI. Nioéphore promit, mais il demandait les trésors qu'elle avaitgardés, disait-on, deConstanlin- Copronyme et de Léon-Porphyrogénète. • Et qu'en » veux-tu faire, de ces trésors, luidemanda-t-elle? » Ce ne sont pas de plus fidèles amis que les au- 0 très; il$ m'ont trahis aussi bien que ceux à qui » je les prodiguais. Us me servirent pour avoir » l'empire et ne m'ont servi de rien pour le conserï ver. Qu'en as-tu besoin, puisque te voilà empe- » rcur? Si tu n'as qu'eux pour te maintenir, résî- M gne-toi,ton règne sera court. »
Elle les livra cependant. C'était le prix de sa vie. Nicéphore afiPecta quelque temps de respecter les sermons qu'il lui avait faits ; car il avait juré, à la manière des Grecs, sur la vraie croix : il la laissa, quoique prisonnière, dans ce palais qu'elle aimait et qu'il lui avait accordé ; mais bientôt, s'effirayant