LIVRE XX (806-8 Î3). 29S
mures des Grecs, il s'en effraya. Craignant pour sa vie, il ne pouvait avancer; craignant pour Terapire, n'osait pas différer" il ordonna, et Andrinople docile le proclama empereur. Le peuple et les troues élaîent assemblés, il se fit porter à travers les rangs, et les hai'anguant de sa voix éteinte, il censura bassement les actions de son père, annonça des volontés opposées , promit un règne différent et plus favorable. Ce fut alors, et sous l'influence de ces protestations insensées, que févêque de Bâle, envoyé pour la paix, au malheureux Nicephore , reçut l'offensant accueil que Staurace eût regrcUé amèrement sans doute et bientôt, sans la prompte et étrange flu qu'eut son règne-
LV^ Staurace avait une femme , avide comme lui de puissance ^ belle , hardie , capable de crime , capable de commandement, affectant la grandeux' et les espérances d'Irène, Théophano (1), car c'était son nom , voyait avec effroi la vie de Tempereur décliner. Elle n'avait pas de fils, comme Irène, pour autoriser, an commencement, sa domination, et en échange elle prévoyait un difficile et dangereux concurrent, Staurace, à défaut d'enfant.
(t) Elle était Athênteane, @t de la même famitle qa'trèue. Sa beauté la fit préférer par Nîcépbare, qui eùl voulu car ri g er dans ses p43lits fils, r extrême laideur de sou filâ Staurace. Mais Théophano était déjà mariée ; cet ob&(aeie n'arrêta point Tempereiir* Il la fil icaûdaleusemêol enlever; et, pour comble de scandialfl, rËglise grecque bénit cette mexpUcable mariage»
294 HISTOmE DES FRANCS,
avait une sœur, femme généreuse, et d'un génie élevé. Celte sœur, qu'on avait nommée Procopîâ, élaîl mariée à Michel, le plus sage, le plus noble, le plus estimé en Ire tous les grands de Tempire, Investi déjà de k dignité de maître du palais, il était le pmmier après Tempereur, et n'était séparé du trône ([ue par une tête; les Grecs ffittendaient- Théophano voyait cb danger, et elle cherchail, avec une .sombi e anxiété, les moyens de lo prévenir. Ceux qu'elle tenta n'exigeaient d'effbiis que de sa vertu; la calomnie et le meurtre sont choses Tulgaires. Irintanl ]>aT degrés les terreurs et la jalouse ambition de Slaurace, elle persuade à ce prince que Michel le haït et le diffame, qu'il est impatient de régner, qu'il a conspiré sa peile, qu il pi'épare son renversement et sa mort, Stauraca crut tout,et^sVpouvantant du péril qui le menaçait, «'in* dignant quq Michel pût recueillir le fniit de sa trahison, il agita, dans son esprit, la double cfimM" naisQU, ou de léguer l'empire à Thëophajao , au de le détruire en élevant sur ses déhiis une république.
LVL Mais, pour Tun et t'autn de^seiE^^i) fiiltaii également la mort oo la dégradation de Michel; il la fallait çncone, aux yeux de Çtaurace, pour sa yen* geance et sa sûreté. Appelant donc le commandant de sa garde, il lui ordonna d'aller, de saisir Mîcliel, de lui crever les yeux, de renfermer dans un monastère* Etienne, ainsi so nommait roffîcier, reprt^sonta
timidement Tinjusiice, et plus hardiment Timprudenee : i On aimait Michel, il avait de raulorité, il » n elait dépourvu ni de résolution, ni do courage ; ^ il résisterait; délivré de ses mains, il n'y aurait B de salut pour lui que sur le trône ; il s*y réfugîe- > rait, et on l'y aurait contraint; il échapperait à M Fempereur en lui succédant. »
Staurace insista ; mais il s'éteignait, et sa volonté méprisée commandait déjà inutilement Etienne osa désobéir, et fit plus; il révéla à Michel le fatal secret de son maître , lui découvrit en quel péril il était, Tavertit de choisir entre un supplice affreux et l'empire- C'en était assez, et les répugnances de Mi- ^■idiel furent surmontées* On courut; le patriarche v les sénateurs, les principaux officiers surent promptement les résolutions de Staurace, et les résolutions opposées qui les devaient détourner. Tous approuvèrent, tous consentirent; la nuit se passa en ces décisives délibérationsXe jour revenu, on se réunit précipitamment dans rhippodrôme, et Michel y fut salué empereur. De l'hippodrome, ils allèrent à Sainte-Sophie, et le patriarche lui ceignit Bolennellement la couronne. Le peuple, ami des princes nouveaux, applaudit- Staurace, précipité. De résiste point; il se fait couper les cheveux, prend une robe de moine, et demande lâchement la vie que la nature déjà lui ôtait (1).
(1) Stauraee mounit le 1 1 janvier M-2 , un peu p\nê de troli noîs aprËi sa dégradation . Soa règae avait été de deux fflois et ifpt jours»
âgft
L\1L Michel» esprit grave» avait de la pénétraiion ei de la prudence. Sans imiter Nicéphore, il se fût gardé de condamner indislinclement toutes ses déterminationîâ. La faiblesse de Tempire grec lui était connue; la puissance de l'empereur d'Occident Teffrayait; il comprit l'imminente nécessité de la paix, et différa peu d'envoyer à Charles des ambassadeurs pour renouer, s'il se pouvait» les négociations rompues un instant par l'arrogante présomption de Staui'ace. ïhéognoste et l'évèque Arsafe vinrent donc en France; Charles était alors à Aix-la-Chapelle, Sans vouloir la guerre et sans résister trop inflexi^blement aux propositions de Michel, il trouva bon néanmoins de tirer quelque indulgente réparation des dédams qu'avait essuyés Tévêque de Baie. Arsafe et Théogiioste avaient débarqué en Italie; le premier châtiment fut dans le passage des Alpes qu'on leur fit traverser lentement, avec des fatigues maUcieusement calculées^ par les chemins les plus âpres, et par les temps les plus rigoureux.
Vint ensuite le jour solennel de leur première audience; on les conduisit, et bientôt une vasiô salle s'ouvrit devant eux, au fond de laquelle siégeait, sur tine chaire élevée , un personnage imposant, vêtu d'habits sortiplueux, autour de qui s'empressait respectueusement un nombre considérable d'autres hommes, parés eux-mêmes de riches habits. Les envoyés gi*ecs se prosternèrent, ne doutant point que ce ne fut renipereur. De longues
risées les désabusèrent; ce n'était que le connétaWe et ses officiers. Une seconde salle s'ouvrît, plus belle encore et plus fastueuse; la foule y était aussi plus empressée et plus gmnde, et au milieu d'elle un homme éminent écoutait avec gravité ses supplications. Les ambassadeurs se précipitèrent, et quand ils eurent touché de leur front le pavé poudreux de la salle, des moqueries bruyantes les couvrirent encore de confusion. Au lieu , de l'empereur, c'était devant le comte du palais et ses serviteurs qu'ils s'humiliaient.
Ils avancèrent, et la même méprise et les mêmes dérisions se renouvelèrent aux pieds du surintendant de la table. Ils avancèrent encore, et ne furent, malgré tant d'avertissemens et d'épreuves, ni moins abusés, ni moins moqués en la présence du grand chambellan- Enfin ils parvinrent devant Tempereur- Charles, couvert des ornemens de l'empire, était tout resplendissant de pierreries et d'or; ses filles, ses fils (1), ses évoques, ses leudes, vêtus magnifiquement, Tentouraient, Les Grecs préparés à d'autres spectacles, et tout préoccupés du mépris qu'affectait leur vaniteuse nation pour la simplicité des princes barbares, furent confondus d'étonné*
(i) Le niDtDe de Saînl-GaU , a qui j* ai emprunté ce récit, dît que < les (roÎB fits de Charles, dèjd associés à la royauté, » assiitaîeut â la réception des envoyés i^recs. Cependant l'ambassade esl de rannée Sri. el Pépin était irtorl le 7 juiû de l'an SIO ; son Trère Charles était mort lui-même enHll, le i décembre. Voyes
Jes iDDaleid'Ëgubard.
ment et d'açlmiration. Mais leur trouble s^accrat hientût, et changea d'objet : aux côto§ de CbaiieSi était révêque de pale, ce même envoyé, si injurieusèment accueillit à Coastantinople, et le prince laissant Yoir à tous Taffection qu'il lui accordait^ s'appuyait sur lui avec complaisance. Les Grecs reconnurent alors d'où venaient les affronts qu*on leur avait prodigues, et préyoysiiitdepltis sérieuses vengeances, \ine vive crainte leur glaça le cœur. Prosternés et comme attachés à la terre, on eût dit que la force leur manquait pour se releven lirais Charles, fatigué lui-même de leurs humiliations et de leurs terreurs, jugea qu'il en avait été assez fgit, et les appelant avec la plu^ gracieuse bonté, il Içur rendît, d'un seul mot, la sécurité et la coiifî^uce. Leur mission comnieneécsous les plus défavorables auspices, se poursuivit et s'acheva plus heureusement, Michel eut la paix et fut reconnu em*' pereur ; Çhai'lçs le fut à son tour par îlichel (1 J.,
LVHL Mais le malheur venait d'éprouver ce glp» rieux prince, le plus douloureux et le plus irréparable malheur. L épreuve allait ipêmese repouveleri car la fortune ne fi^appe ni ne favorise à demi. Charles acquittait sa part de la dette humaine^ et payait du prix accoutumé, le triste avantage d'avoir tant vécu; il voyait mourir* Eu attendant qu'elle vint pour lui, la mort venah pour les siens. Sa fille Ro*
(j) Ëgiuhardp AuDai, aDU* SiSL
trude, promise ua instant au trône des Grecs, succombait; presque en même temps pémsait Pepîn, prince vaillant et avec qui s éteignaient de si bel-» leiS et si légitimes espérances. Le temps avan» çait, le deuil s'étendit; le jeune Charles, le roi qu'attendaient les Francs, l'aîné des 61s de l'empereur^ sortit à sou tour de la vie, La douleur fit taire la gloire, à Aix-la-Chapelle, et la consterna» tion fut dans ce palais qui avait vu tant de joies-
LIX» Charles toutefois comprit ses devoirs, et y satisfit. Père affligé, il pleurait (1); roi prévoyant, son esprit inquiet combinait déjà un autre avenir, au lieu de celui qu'il réglait naguèrCj et qui ne devait plus se réaliser. La tombe avait trompé sasa-t gesse; le temps déchirait prématurément cet habile décret de partage si profondément médité. La loi des Francs dissolvait l'empire et relevait les royaumes; ia mort, loi plus inflexible et plus haute, effaçait les royaumes, et gardait l'empire. Il n*y avait plus quun héritier et qu'un lot; le roi d'Aquitaine était resté seul pour i^ecueillir toutes ces terres et toute cette puissance,
(1) * Ce priace supporta La perte de ses fus et de sa 6He av^c X moi as de coarage qu'on ne devait Tattêodra de la fermeté « d'âme qui le dîstiogiiail , et sa tendresse de cœur , qui u'étalt • paB moiDggrànde, lui fit verger des lurtens de farmes. i (Eginhard. Vie deCharK^ — < Us prévoyaient que Tempereur, par^ m veou a une grande vieillefi^se , et profond émeut affligé de ta •^ triste mort de se» enfans, succomberait bientôt à ses chagrJns^t (L'Astronome, Vie de [.oiiiS'-le*Pieiix.)
L'empereor donc changeant de dessein^ et entendant, dans ces morts, un averiissement de la sienne» reconnut pressant à la fois de régler k transmission de ses royaumes, et d'en investir celui qui les devait posséder- Il n'y avait pour lui qu'un seul dédommagement parmi tant de pertes et d'afflictions* la conservation de l'empire ; mais il fallait se lia 1er de peur que cette espérance ellemême se perdît. Car il était né d'autres fils h Char-* les de ses concubines, et quelques progrès qu'eût fait, avec lui la discipline du christianisme, le temps n était pas encore éloigné, où les ûls de ces alhances fortuites prétendaient à rhérîiage et le partageaient. Peut-être même (car Tépoque de sa mort n est pas connue), le fils déshérité d'Hihne^ trude languissait-il toujours dans son cloître, et nourrissait-il son ancienne ardeur d'ambition. L'intérêt des peuples s'accordait avec celui du roi d'Aquitaine, pour solliciter de promptes et solennelles dispositions qui prévinssent les iacertitudes, les rivalités, les discordes. Le silence de Charles eût déchiré Tempire et le pouvait ruiner.
LX. Ce prince le vit, et sa résolution arrêtée, il appela Louis à Aix-la-Chapelle ; en même temps, il convoqua un plaid général. Les évêques, les abbés, les Icuilcs y vinrent en foule. Au jour assigné, on se réunit, et Charles parla. Il dit ses malheurs, ses regrets, ses presscntîmens, ses inquiétudes, ses combinaisons pour la paix des peuples, sas vo^ux
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réfléchis pour la conservaiion de Fempire, sa pen? sée et sa volonté inclinant à l'association de son | fils (1)- Nul n'hésita et tous consenth'eni. C'était j l'ordre de Dieu* répondireni-ik.
CO Bgiohard, Annales, et Yie de Charlemagn€. Pasquîerse fail violence pour croire à ceUe assoeiatlna • Do > moy, dlùiL je le veux croire avec uoâ historiographes , eoeoro
■ que le prince Nitard, pelit-fils de Charlemagoe par sa fille
■ Berthe, n'en fasse aucune menlion . S'il eût été fait em père or * du vivant de eon père , ce placard méritait bien d'être ici en-^ » chassé. » (Recher,, Uv, 5, ch. 2.)
Maiâ ces historiographes auxquels Pasqnter ne cëde qu*à demi^ c'est le secrétaire de Charlemagne, dans ses Annales, et en* core ce secrétaire, dans la vie de son empereur. C'est Thégan, dans les Gestes de Lonis^le-Pieux ; c'est T Astronome > dans la Tie dn même prince» L'omission de Nithard est d'autant moins concluante , que le récit de ce chroniqueur ne commence qu'^a l'année Sli, celle qui suivit l'association.
Pasquiernhê&itej à son insu» que par esprit de système. Il ne lui convient pas que Bernard se soil révolté contre Louis-le* Pieux , ni que Bernard soit hls naturel de Pépin ^ Il lui plall mieux que Louis-le-Pieux , dernier lils de Charles , ait dêrohé par sa promptitude la couronne impériale à Bernard , qui la devait avoir comme héritier de Pépin ^ né avant Louis. On com^ prend que Tassociation accordée par Charles lui-même dérange singulièrement ces suppositions.
Pasquier d'ailleurs, préoccupé du droit et des traditions ob* serves sous la Iroisièine dynastie , ne remarque pas la faculté d'exclusion que prétendaient les oncles envers les neveux , sous la première dynastie et sous les premiers règnes de la seconde. Si bien que Bernard, fût-il né d'un vrai mariage^ et rassociatioa fût-elle une fable , Louis, saisissant la couronne impériale, ne Tau r ait point usurpée.
Mais rassociation est indubitable « et elle confirme à ta fois
?02 HlSTOIftK m% FRANCS.
Bientôt, un joui" de dimanche, de somptueux préparaiife avaient été faits dans la vaste basilique d'Aix-la-Chapelle. Charles y vint en grand appareil^ Yéiu de la robe des empereurs, suivi de tous ses serviteurs et de tous ses leudes. Il s'arrêta au pied d'un autel consacré à Jésus-Christ, et plus élevé que les autres autels de la Basilique. A son ordre, une couronne d'or Jy fut appoilée, pareille à celle dont il avait lui-même le front couvert L'ordre exécuté, il s'agenouilla; Louis rinilla, el Us prîèreotp Un profond silence régnait ; mais tout à coup Charles, s'asseyant, éleva la voix, et s'adressani à son fils, il lui rappela ses devoirs envers Dieu , envers ses sujets, envers sa famille; l'exhorta à la piété, lui recommanda la justice^ lui conseilla la miséricorde- Après quoi, l'i mer rogeant et le provoquant, il le pressa d^annoncer s'il n'avait pas le deasein de conformer à ces saints préceptes son règne et sa vie. Louis le promit^ et alors Charles éle* vanl la voix de nouveau lui prescrivit d'aller pi^endi'e la coui-onne d'or sur Tautel et de s'en couvrir. Louis obéit, monta à l'autel, saisit la couronnCp la mit de sa main sur son front (1), et en même temps
reiEclusidD des ûls itlêgitioieB , au moins dans la personne deâ (rois fils Eialurala de Charles > qui n'eurent aucune ëouveraineté, et la préférence des ondes, même pulnês, dans la perioi^aed^ Bernard, rédait, au lieu de rempîre, à la fieuîe raf autê de ll(âlie.
(IJ ThégaDi Vie ei Actiom de Loujâ4e-FietiiEt
retentirent sous les voûtes de la basilique les titres d'Emperem* et d'Auguste (1) dont le peuple à son tour saluait ce prince.
(1) Eginhard, Vie de Charlemagne.