LIVRE XïlI. fi
La même nuit, les fugitifs entrèrent à Rheims; le leude les y avait précédés. Quelle espérance avaient-ils d'éviter cette nouvelle rencontre? Un prêtre hetireusement, charitable et courageux, leur ouvrit généreusement sa maison, et trompa les recherches du leude. Deux jours après, ils étaient à Langres; et, pour prix de la liberté d'Attale, l'évoque reconnaissant rendait la sienne à son audacieux serviteur (!)•
XXIIL Quand les princes francs s'envoyaient Fun à l'autre des gages de munificence et d'afifection, c'étaient toujours, suivant leurs antiques mœurs, ou un bouclier d'or^ ainsi que fit Brunehault à Ëbrégésile (2), ou des chevaux et des armes, des joyaux et des vêtemens de roi, ainsi que fit Childebert de Paris à Théodebert (5). Quels dons pouvaient flatter de tels princes, si ce n'est les signes et les instrumens de leur puissance? Chose bizarre et peut-être inexplicable chez une nation qui , n'estimant que la guerre, devait compter pour peu le temps du repos, la nuit était la mesure et la dénomination du temps. Us disaient combien le mois comprenait de nuits, non combien de jours ; ils vous accordaient, non pas tant de jours, mais tant de
(l)Grég.â« Tours, Uv. III.
(»)Ideu.»UT.IX.
(3) Idem, Uy. III.
nuits, pour comparaître devant le juge où vous
étiez appelé (1).
XXIV. Les arts, comme les autres sciences humaines^ s'étaient réfugiés dans le christianisme, et, comme elles , ils s'y étaient transformés. La rénovation des croyances fut à la fois leur salut et leur propre rénovation. En même temps quele christianisme aidait les barbares à cesser de Têtre, il aidait les peuples, violemment retranchés de l'empire, à s'empêcher de le devenir. On n'eut plus d'occasion, ni par conséquent d'artistes non plus, pour
(2) Encore un usage de la Germanie : Nec dieram numéro , ni i^os , sed noctium coniputant ; sic constituunt , sic condicunt ut nox ducere diem videatar (Tacite, Mor. Ger., cap. il.) — Lex Salie. , cap. 4a , art. 9 , 10 , 11 , i4. — - Capitul. IIÏ, ann. 819 , art. i. etc. — Cet usage s'est conservé en plusieurs contrées de FAllemagne jusqu'en l'année 1566, selon le témoignage de Samuel Morus. (G. Jnl. Gaes., Gomment.) >— Les anciens Allemands comptaient en effet de cette manière : A septem in septem noctes... post quatuordecim noctes fiât conventus. (Lex Alaman. , chap. H6, art. 2.) — Les Bavarois comptaient les années par aatomnes : Fer singulos annos» id estautumnos... (LexBajuva., lit YII, cap. i9,art. 4.) •— Les Gaulois comptaient par nuits, comme les Germains : Spatia omnis temporis , non numéro dierum , sed noctium , finiunt : dies natales, et mensium et annorum initia sic observant, ut noctem dies subsequatur. (Gacsar^ de belle gai. , liv. VI, art. 18.) Gésar dit que cet usage venait, chez les Gaulois, de Topinion que leur avaient inspirée les Druides, qu'ils descendaient du dieu des enfers : Ob exm causant , etc. — J'ose à peine dire que cela explique assez mal cet usage, même pour les Gaa* lois; mais au moins dirai-je que cela ne L'explique pas du tout pour les Francs et pour les Germains.
bâtir, comme à Athènes, les temples de Minerve et de Jupiter; comme à Éphèse, celui de Diane; cdbime à Rome, le palais de Néron et les jardins de Salluste. On ne vit plus dans les villes ces peuples de statues, sitôt élevées, sitôt renversées, où se complaisait Torgueil fastueux des nobles de Rome. On n'était plus si superbe, grâce au christianisme, ni si opulent, depuis que la guerre, après avoir amassé à Rome toutes les richesses du monde, avait abattu Rome à son tour et dispersé ses richesses. Mais on était devenu chrétien, et la généreuse ferveur de cette religion nouvelle lui faisait élever de toutes parts des temples nouveaux.
On eut donc encore des architectes et des sta-tuaires; ceux-là pour bâtir les maisons de Dieu, ceux-ci pour façonner Timage des saints. Toutefois, et de même que la pensée neuve et profonde du christianisme donnait et demandait aux ai*tistes des inspii*ations d'un caractère distinct et plus grave, la haine et le mépris de Tidolâtrie achevaient de les détourner de ses voies. Il se découvrit tout-à-coup une grâce, une délicatesse, une élégance inconnues; on trouva, pour ces monumens, un caractère ignoré de tristesse pieuse et de hardiesse sévère. Cet art, créé lui-même par le christianisme, créa des chefsd'œuvre; on reconnaissait que les hommes avaient enfin compris Dieu; les temples, cette fois, étaient vraiment saints.
La Gaule des Francs eut les siens, au^si bien que
FEspagne et que l'Italie. Uëvêque Perpétuus (1) bâtii^ait, sur le tombeau de saint Martin, la basilique de Tours, avec ses buit portes, ses cinquantedeux fenêtres , sa nef de cent soixante pieds , ses cent vingts colonnes; Numatius (2) construisait ceUe de Clermont, que soutenaient soixante colonnes, que précédait un gracieux et ricbe portique, et dont la nef égalait, peu s'en faut, la profondeur de celle de Tours; Euphronius élevait celle d'Autun; Tiburce celle d'Orléans (5); Launbod, à Toulouse, celle de Saint-Saturnin; Léocade, à Bourges, celle de Saint-Etienne (4) ; à Poitiers , s'élevait celle de Saînt-Hilaire; à Cbartres, celle de Samte-Marie; Ghlovis fondait à Paris celle des apôtres; Contran, celle de Saint-Marcel, à Châlons; Dagobert, à Saint- Denis, le magnifique temple de cette abbaye, avec isês portes d'airain, ses voûtes d'argent, ses cuves de porphyre, ses chandeliers d'or, ses croix toutes resplendissantes de pieiTcries (5) : Charlemagne, à Aix-la-Chapelle, la majestueuse basilique de Notre- Dame, plus belle, disait-on, que les plus beaux temples de l'ancienne Rome (6) , portée sur trente
(1) Grégoire de Tours Tattribue à Enstache, dans le deuxième lirre de son Histoire; et à Perpétuas, dans le dixième. (3) Grég. de Tours, liv. II.
(3) Eruoldus Nigellus, cant. 3.
(4) Grégoire de Tours, liv. I.
(5) Vie de Dagobert.
(0) Le moine do Saint-Gall.
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colonnes colossales, enveloppée d'ornemens de marbre taillés dans des blocs venus dltalie., enceinte de grilles et de portes de bronze massif, enrichie de merveilleux candélabres, de vases sacrés d*un grand prix, d'une incroyable profusion de vôtemens somptueux, toute chargée de fastueuses sculptures , toute rayonnante d'argent et d'or (1) ; après eux, Hîncmar, qui achevait, à Rheims, l'église de la mère du Christ, la couvrait de plomb, la pavait de marbre, ornait ses voûtes de riches peintures, décorait l'autel de pierreries et d'or, lui donnait des calices d'or incrustés de pierres précieuses, lui donnait des livres, pour la célébration des offices, écrits en lettres d'or et d'argent, enfermés dans des tablettes d'or pur, étincelans , comme les calices, d'émeraudes et de rubis (2). L'art croissait, fécondé par la puissance et par la richesse , inspiré du zèle impatient de la foi.
• XXV. Maïs , les monumens religieux exceptés , nulle autre carrière pour les arts, nulle autre espérance. Brunehault, un instant, les vivifia par ses vastes chaussées, ses nombreux châteaux, ses dispendieuses et prévoyantes restaurations ; mais elle ftit seule entre tant de princes. Ces princes, grands preneurs de villes , y cherchaient des richesses et n'y en apportaient point; ces villes, changeant
(1) Eginhard, Vie de Gharlemagne.
(^ Frodoard» Hist. de l'église de Rheims, liv. III; chap. 5.
chaque jour de domination , n'avaient pas tant de prospérité et de sûreté qu'on pût entreprendre de les embellir. 11 suffisait bien à leur pauvreté des simples travaux qu'exigeaient leurs remparts et leurs citadelles. Des maisons de rois, sans magnificence, à qui la dignité du maître plutôt que la leur faisait accorder le nom de palais (1) ; quelques cirques peut-être, mais dont il n'est pas resté le moindre vestige; car si les représentations scéniques, autrefois florissantes dans les principales cités de
(3) Sons le règne de Charlemagne , ces édifices commencèrent à avoir an moins l'espèce de beaaté que donne rétendue. Ce prince construisit une grande habitation royale à Aix-la-Chapelle. < Tout autour , dit le moine de Saint-Gall, étaient les de- «meures de tous les gens revêtus de quelque dignité, et de telle «manière que l'empereur pouvait , des fenêtres de son cabinet» •voir ce que tous ceux qui entraient ou sortaient faisaient, poar •ainsi dire^ de plus caché. Les habitations des grands étaient de •plus suspendues, en quelque sorte, au-dessus du sol. Non-seu- •lement les officiers et leurs serviteurs , mais toute espèce de •gens, trouvaient sous ces maisons un abri contre les injures de 'l'air, la neige et la pluie ; ils y trouvaient même des fourneanx •pour se défendre des rigueurs du froid , sans que toutefois ils •pussent se soustraire aux regards vigilans de Charles. > Une galerie, construite avec beaucoup de somptuosité , à ce que rapporte Eginbard , joignait ce palais à la Basilique. Eginhard raconte aussi que < Charlemagne avait commencé deux palais d'un •beau travail ; Vun , non loin de Mayeuce et près dlngelheim^ Vautre à Nimègue, sur le bord du Wahal. » — « Pour élever ces •monumens , ajoute le moine de Saint-Gall^ ce prince appela» •de tous les pays en-dccà des mers , des maîtres et des ouvriers •dans les arts de tout genre. > Ce n'était plus le temps dont parle riiuc,où l'on prenait dcb sculpteurs daiiis les Guuics pour lasta* lue colossale de Néron»