LIVRE W (768-774), 9W
baliens vers le Rhia ; les Ostphaliens à Vorienl du Vcser : des chefs nombreux, des inlérêls différens, es résolutions mobiles ou opposées; un seullîen^ mais toujours puissant, pour unir tant de volontés : la terreur des Francs, et Tayersion du christianisme.
r XIL La dclibéraiion de Worms achevée, Texé- I cution suivit aussitôt; Charles ne souffrait point 1 d^iHtervalle entre la volonté et Taction , point de m Mai entre une pensée de guerre et son accom- ^ plissement. Il passa le Rhin, franchit avec rapidité F k dernière province de TAustrasie, et se jeta dans ' le pays habité par les Saxons Westphaliens. La frontière était de ce côté ouverte et facile; les Saxons prévenus » ou n'osèrent, ou ne purent pas la défendre. Ils reculaient lentement devant Tennemi; combattant encore, mais pour céder; n'atta-
Kuant ou ne résistant jamais qu'en petit nombre (1), (1) Mézeray affirme que, < cêtlê [ois, en 772^ Charles, entrant ans ïe pays des Saxons, les défit en bataille près d'Osnaburg, * Gaillard raconte à son tour que < la prise d'Ëhresbourg avait été
* précédée d'une bataillé perdue par les SaxoDs, qui s'appela la
* èataîHe du torrent. »
Mais Egjtiharddil formelle ment, dans sa vie de Charleinagoe,
que « quoique cette guerre se soit continuée peudaut un très
> [i>ûg temps y Charles ne combattit que deux fois en balâille » raugée, d'ahord près du montOsnay, dans ïe lieu appetô Deth-
> moM, ensuite sur les bords de la Hase , et cela ^ dans uu seul t mois et à peu de jours dUntervalle- > Or, dans les Annales, le tnème écrirais rtpporte cea deas batailles à rezpédition de76a«
20H HlSTOlliL; UKS FIIANCS,
plutôt pour favoris ui' leur retraile, que pour Vmterrouipre; menaçant toujours , sans avoir néanmoinâ d'autre pensée que d'éviter d'èlre vainctis^ Chaînes cependant avançait, refoulant, dispersaaU accablant tout ce qu'il pouvait surprendre ou atteindre. Il avait pris la direction de Paderborn, etyl arriva à la fin, par ceUe chaîne de combats s^mI terme dont aucun n'était un véritable combat, ^^ Non loin de ce lien, et sur une montagne élevée -, dont la DimetLe baigne le pied , les Saxons avaient bâti un château , qui portait le nom d'Eresbourg^. Cette place étendue et forte protégeait toute ceue portion de la Saxe et en rendait raccès dangereux- \ C'en élait assez pour que Charles prît la résolution de la réduire, cl craignît de pousser plus loin ses progrès» avant de s'en être fait pour lui-même m appui et une défense. Mais il avait un autre motif plus décisif encore et plus important. Ce châieau enfermait dans sa forte enceinte, un vieux temple somptueux et vaste , d'une architecture imposante
IL n'y en eut doac poiot pendant l'expèdilton acIueUSi de77i.
Gaillard cité, a la vérité, une médaille qnî porte ces mois (iôin inscriptiou , Sa3:onibus ad lorrenlem devictis ; mais 9an§ coq- | tester sar raatUeutîeitê de la médaille . il sutiïi bien de ce que | dît Ëgiubârd dans les A Dfiales , que ce fut au siège d'Esm^ ' bourg qu'on vit sorltr tout a coup d'uue moDtagDô votâ^nedii' campf le torrenL qui sauva l'armée» Les mots âaxoDibus devic- ' Us ne rappelleraieut doue que le succès du siège , et uou lej d'une bataille.
Mézeray tui-mëtne ne l'iaterprëte paa autremeat:
dont la magnificence flattait à l'excès l'orgueil des Saxons. Le temple à son tour, outre les trésors offerts successÎTement depuis tant de siècles, par la superstition et la peur, enfermait dans son sanctuaire une idole bizarre , monstrueuse , profondément vénérée , de qui dépendaient, selon l'opinion de ces peuples , leur grandeur et leur liberté. Cette idole était élevée, à ce qu'on rapporte, sur une haute et riche colonne; d'éclatantes armes la couvraient; dans sa main gauche étaient des balances ; dans sa main droite un drapeau; sur le drapeau , une rose ; sur le bouclier, des lauriers , des lys, un lion ; sur la poitrine du dieu , la hideuse figure d'un ours. Etait-ce le dieu de la guerre ; était-ce l'image d'Aiminius, libérateur de la Germanie? On ne le sait point; on doute même de la fidélité de ces descriptions (1). Toutefois les prêtres d'Irminsul (tel
(i) « Si Ton était plus assuré de la ûgure de cette idole, et des » ornemens qui l'accompagnaient , il serait plus aisé de décou- » Yrir quel dieu elle représentait. Gosselîn , historien du quinm âème siècle , prétend que Irmind et Hermès est la même » chose, et que Irminsula signifie la statue d'Hermès ou de
• Mercure. D'autres assurent que Ehresburg étant aussi nommé
• If arsburg, qui veut dire le fort de Mars , il y a apparence que » lesandens Saxons, peuple très belliqueux , adoraient le dieu » de la goerre. Wernerus RoseTincias prend celle idole pour
• on Panthéon qui représentait Mars, Mercure, Apollon etHer-
• cale. M. de Vertot, qui regarde Irminsul comme un dieu ior » digète, penche assez à croire que c'était le fameux Arminins, 9 général des Chérusques, qui brisa les fers de la Germanie , » triompha des Romains, leur défit trois légions, et réduisit Ya-
• ras À se passer son épée au trayers du corps... Chariemagne m. H
m HISTOIRE DES PHàNGS.
était le nom de Tidole) exerçaient une grande bûtorite dans toute la confédération, et quand venait h fête du temple, les hommes nobles , assidus à, ce rendez-vous religieux, accouraient, tournaient plusieurs fois à cheval et armés , autour de la colonne sacrée, et ne s'éloignaient qu'après y avoir tour à tour déposé leur pieuse offrande. Détruire ce dangereux monument de l'idolâtrie, miner le temple , renver» ser l'idole, donner aux Saxons cette éclatante preuve de l'impuissance de leur dieu et de la vanité de leur croyances, l'entreprise en était bien plus grande, bien plus profilable à la foi chrétienne et aux espérances des Francs, que delà chute même d'Ehresbourg; c'était le dessein qu'avait embrassé le roi Charles.
Xni. Il mit donc son camp devant Ehresbourg, et commença aussitôt les travaux du siège. H eut
» fit enterrer la colonne aapr(» da Weser. Elle en fat retirée » du temps de Loais-le-Débonnaire» et transportée dans Tégliae » d'Uildesiieim... On célèbre encore dans celte ville» laveiUada > dimanche que l'on appelle lœlare , la mémoire de la dealmo- » lion de celle idole. (Histoire de TAcad. des Inscr. et Bellet- » LeUres, t. 3, p. â9:{ et sait.) -^ Poar mol, si je puis hasarder à mon tour des suppositions, je crois que les Saxons «faieBt leurs dieux et leur culte; quêteurs dieux ne leur yenaieDl ai de la Grèce ni de Tltalie; que Tidole n'était ni un Panthéon » ni la représentation d'Hermès ou de Mars; j'embrasse doue en partie le sentiment de Vertol; mais je le rejette aussi en partie. Je crois le culte d'inninsal antérieur de beaucoup à Ar^
UVRE XV (TeS-ÏTd). iU
suffi de Theureuse position du château pour en rendre Fattaque longtemps périlleuse; mais le courage accoutumé des Saxons redoublait, comme on le peut croire , dans ce lieu sacré, et en la présence du Dieu dont ils défendaient le temple et Fimage. Mais des pensées religieuses aussi échauffaient l'ardeur courageuse des Francs, et devant ce temple odieux dont la ruine leur était promise , la haine de l'idolâtrie ne leur imposait pas de moindres efforts, qu'aux Saxons leur folle adoration d'Irminsul. Leur expérience était bien plus giande d'ailleurs pour les sièges , leurs machines plus fortes et mieux dirigées; Charles enfin était avec eux. Ils remportèrent; Ehresbourg tomba, et les Saxons virent ce qu'était leur redoutable Irminsul. En un moment la colonne était arrachée, le dieu précipité, la fantastique image brisée ; il n'en restait déjà plus que la poussière. L'armée entière marcha, comme pour une bataille» à la destruction du vieux temple ; mais cette énorme masse de pierre s'ébranlait difficilement On n avait pas achevé, les chaleurs inaccoutumées, qui se faisaient ressentir depuis plusieurs jours, redoublant, la Dimelle tarit, les fontaines furent épuisées, on n'avait plus d'eau, Tarmée était en péiil. Elle s'étonna, et de superstitieuses terreurs se mêlèrent peut-être à cette surprise. Tout à coup, et comme par un prodige contraire, d'une montagne voisine, sur laquelle le camp de Charles était appuyé, sort à grand bruit et à grands flots un torrent, qui croît, s'étend et ne
cesse plus (1). L'armée admira, et bénit la toute puissante miséricorde de Dieu.
Charles, cette grande action mise à fin, reprit son infatigable et terrible marche au travers da pays des Saxons. Ce n'était que ravages, comme avant le siège, pillage sans terme, combats sans défaites, massacres isolés et sans fruit. Ils parvia* rent ainsi et bientôt aux bords du Wéser. C'était en ce lieu que s'était ralliée, ou peut-être formée. Tannée saxonne, et, protégée par le fleuve, elle allait apparemment opposer une résistance plus persévérante et plus sérieuse. Mais ce peuple, accoutumé à la guerre de rapines et d'incursion , presqu'indifférent à des pertes dont il irait bientôt se dédommager, n'aspirait plus, quelque prix qu'il en dût coûter, qu'à la retraite de Charles, afin d'attendre en ' sécurité l'occasion de la vengeance et des représailles; il offrit la paix. L'hiver n'était déjà plus éloigné; on avait été ari'été longtemps devant Ehresbourg; le butin était abondant; les. Francs satisfaits, et presque las de la guerre, attendaient impatiemment, selon l'habitude, le temps et le signal du retour. Tenter le passage , au contraire , attaquer téméi*airement l'armée saxonne, s'engager si tard en ces contrées nouvelles et si reculées, l'ambition de Charles l'y
(i) On a cru qoe c'était le torrent de BuUerbon , qui disparaît etrqMuralt quelquefois inopinément. (Le père Daniel, Méieray, etc).
eût peut être excité , mais sa prudence l'en dissuada, n condescendit aux conditions proposées ; il accepta les soumissions des Saxons , leurs faciles sermons, leurs nouveaux tributs, leurs nombreux otages; il borna volontairement ses succès pour les assurer. Ce fat alors , si mes conjectures sont justes, que les Francs éblouis et fiers de sa gloire, et les autres peuples eux-mêmes , frappés d'admiration au bruit de la meiTcilleuse catastrophe d'Ehresbourg, commencèrent à lui décerner le surnom de grand (1).
XIV. La renommée de Charles venait d'acquérir un éclat qui doublait sa force; la longue et trop Êicile frontière de Saxe était garantie, au moins pour un temps; les Germains, qui s'étaient crus libres après la mort de Pépin, savaient à cette heure quel profit ils avaient à ce changement; TAustrasie invinciblement réunie, cette fois, par la guerre et par la victoire, oubliait jusqu'au nom des fils de Gerberge; les Bavarois comme les Loml)ards, n'y trouveraient plus désormais, au lieu d'alliés, que des ennemis. Quels ménagemens garderait encore ce prince patient mais victorieux, envers Didier; quelle crainte aurait-il de ses artifices et de
(1) Le manascrit de Braine nous a appris que Gharlemagoe lyait reçu le nom de Grand pour un ours qu'il avait défait. Cet Durs n'est-il point celui d'Irminsul ? Donne-t-on aux rois de si glorieux tilres pour une bè(e sauvage }
sa douteuse puissance ; pour quel intérêt dissimtllerail-il plus long-tems le ressentiment de ses noni breuses injures? c'était peu de ses anciennes manœuvres pour irriter rinimitië jalouse du roi Carloman; peu même de l'asile ouvert à sa venv^ de l'accueil fait à ses fils, de la protection accordée aux leudes fugitifs qui désavouaient l'autorité de leur maître; récemment encore et pendant qitt Charles, occupé du soin de la guerre, prolongeai ses succès jusques aux bords du Wéser, le vîein Hunoald, profitant de l'éloignement de ce princE avait séduit ou trompé ses gardes, et s'était enfoL Quelle retraite avait-il cherchée, quel ami avait-^ trouvé, et quel protecteur? Pavie encore, Pavie son lement, et son roi. De la Lombardie venaient toia les mouvemens qui troublaient sourdement 1*4^ quitaine» tous ceux que l'on essayait en Austrasii^ tous ceux qui éclataient déjà en Italie, car il 6li avait éclaté. Didier ne se laissait plus arrêter am liens qu'il avait formés avec Charles; pourquoi Charles persisterait-il à s'y arrêter? Fatigué das défis réitérés de ce prince, il les lui rendit; nflO moins fatigué d'Hermàngarde, que sa débile saDl^ menaçait de rendre toujours stérile (1), il la renvoya dédaigneusement à son père. La mort de Carloman changeait tout; les intérêts qui avaient
(1) < n abandonna, de l'avis des plus saints prêtres, celte pria » cesse, toujours malade et inhabile à lui donner des enrana. i {Le moine de Saint-Gall.)
jHTOVQquë cette union, cessaient de la protéger. La ifiBe de Didier fut répudiée pour Hildegarde, ainsi que rayait été pour elle Hilmétrude. Hildégarde, héritière deFancieu duc des Allemands, Godefroy, montait en tremblant sur ce trône, où les reines, ^orieuses ombres, passaient et se succédaient ci rapi4ement (1); mais elle avait d'heureux titres: ime beauté rare et l'antique illustration de sa race»
Cette répudiation, qu'il faudrait juger plus sévèrement dans un autre siècle ou chez d'autres peu-r pies, était, il est vrai, une dure offense et une l^rande menace de guerre; mais, avant elle, les eotreprises de Pidier sur l'Italie, rendaient déjà toute espérance de paix impossible. Didier provoquait témérairement, rassuré par l'alliance de Charles et par ce titre de père arraché de lui, plutôt qu'obtenu ; piais quel titre et quelle alliance eussent persuadé au roi franc de se laisser impunément provoquer? ces princes s'étaient tous deux abusés; l'un croyant imposer à l'autre par ces fragiles liens de famille et par sa puissance; l'autre croyant désarmer la puissance parla déférence qui lui serait due et par l'affection.
Etienne IV venait de mourir; mais dès avant sa mort, le roi des Lombards avait fait éclater par
(1) « Jeane fille de la très-noble race des Saëves. Elledeseen- > dait de Godefroy, dac des Allemands. De Godefroy était né p HontchîDg, de Hoatching, Nébi; de Nébi, Emma ; d'Emma , » Hildégarde» reine bienheureuse. » (Thégan, Gest. Lndoy. pii, împeratoris.)
316 HISTOIRE DES FIUNGS.
d'étranges et audacieuses actions le mépris qu'il entendait faire de la protection promise à RoBiè par les Francs. Christophe et Serge, on ne Ta pas oublié, avaient trompé autrefois les frauduleuMS combinaisons de ce prince. C'était de leurs mains qu'avait été renversé son moine Philippe» pape d'un jour violemment et tumultueusement proclamé par le Lombard Yaudepert; c'était par eux qu'avait été provoquée la libre et régulière élection AlBrtienne lY. Le pontife, reconnaissant de leur zèlew leur avait remis, comme on le pouvait prévoir, la principale direction des affaires de Rome et dj|!^ l'Exarchat. Eux, à leur tour, certains de l'inimilÛ des Lombards, s'étaient comme réfugiés dans l'alliance des Francs et ne l'avaient que plus étroitement embrassée. Serge, l'un deux, s'était hâté de venir en France, pour solliciter la piété, ou si on^ préfère l'ambition de Pépin. Pépin mourait quanA il arriva ; mais les jeunes rois, fidèles encore l'uo et l'autre aux sages instructions de leur père, n'ettrent point en ce tems d'autres sentimens que les siens. L'envoyé d'Etienne reçut de tous l'accueille plus favorable; on renouvela unanimement et sauf restrictions toutes les anciennes promesses; lee comtes Ithier et Dodon allèrent à Rome, pour ; représenter les nouveaux patrices; douze évèques Francs furent accordés pour assister au concile qui se préparait et où devait s'agiter les graves questions de l'élection des papes et de l'hérésie des Iconoclastes.
UVRE XV (768-774). 2f7
Mais après que Charles, résistant aux conseils et aux ardentes sollicitations d'Etienne» eut renvoyé Hilmétrude et mis à sa place la fille du roi des Lombards, il se fit de prompts et pernicieux changemens dans les dispositions du pontife. Sa confiance ne fut plus si grande pour le peuple fi*anc, ni pour les Lombards, son aversion si profonde. Convaincu que Fappui de Charles allait lui manquer, il jugea prudent de le rendre, s'il le pouvait, inutile, en modérant par degrés et à .force de ménagemens, les ressentimens de Didier et ses exigeances. Christophe seul persévérait à\ec Sei^e, toujours fidèles tous deux aux rois Francs; toujours poursuivant Fexécution des promesses &îtes à Pavie, toujours plus fermement attachés aux véritables intérêts de Rome, où se confondait, il est vrai, Tintérèt de leur sûreté. Didier ne l'ignorait point, et au désir de venger l'ancienne offense qu'ils lui avaient faite, s'unissait dans son esprit le besoin de briser en eux le dernier obstacle qui retardât encore la marche aveugle d'Etienne, et préservât Rome de tomber dans la dépendance de son ennemi. Il jura leur perte; la fortune lui en ofirait les moyens; on n'avait aucune liaison d'attendre de lui qu'il les négligeât.
XV. Etienne avait un camérier, homme souple, esprit facile et insinuant, qui s'était concilié insensiblement son affection et sa confiance ; on le nommait Paul Âffiarté. Cet homme, plus dissimulé que
218 HISTOIRE DESFRANGS.
hardi , plus ambivieux encore que dissimule , slmtait de cette faveur inutile , qui l'élevant si près de la puissance, ne lui en donnait cependant que le spectacle et l'amer regret. Il aspirait d'une ardeur immodérée au gouvernement; mais il n'y en avait d'espérance que par la ruine de Serge et de Chris* tophe, et l'appui des Francs , qui leur était invinei* blement assuré, devait rendre, à ce qu'il semblait , leur autorité inébranlable. Peut-être eût-il suivi les Francs, à-son tour, s'il eût pu croire que les Francs voulussent le suivre; mais le choix ne lui était point laissé, la nécessité qui lui imposait une politique contraire, lui fit aussi rechercher d'autres amis. Contre les Francs , il n'y avait pour lui que les Lombards; que Didier contre Carloman et contre Charles. Son ambition ne pouvait donc manquer d'être l'auxiliaire et l'agent de l'ambition du roi 1)1dier.
Didier donc et Affiarté s'allièrent. Leur intelligence longtemps déguisée, ne se révélait que par de plus assidues attaques d' Affiarté contre Serge et contre Christophe, et de plus ouvertes sollicitations pour entraîner plus rapidement dans le parti des Lombards, le crédule Etienne, qui vieillissait et s'afr faiblissait. Mais enfin ses premières préparations ayant eu déjà assez de succès , on jugea le moment venu de tenter de plus décisives entreprises. Le saint tombeau de l'apôtre Pierre , était, comme cm sait, hors de Rome, mais à une faible distance; IKdier feignant, tout à coup , un zèle de piété ardent
LIMVE XV (768-774). 219
et nouveau, fit, ou du moins annonça, le vœu d*uû pèlerinage à ce sépulcre. Il en donna avis à Etienne, car son consentement était nécessaire, et le faible pape, dont Âffiarté entretenait avec soin la confiance, quelques efforts que fissent Serge et Christophe , s'obstina et ne voulut point refuser, disant qu'il serait malséant et presque coupable, qu'un pape osât mettre obstacle aux actes religieux d'un prince chrétien.
C'était déjà un assez important avantage ; Serge toutefois et Christophe, obstinés à leur tour dans leur méfiance, se concertèrent avec les envoyés Francs, mirent des soldats dans la ville, murèrent les portes, armèrent le peuple , se préparèrent enfin comme pour une attaque infaillible. Leurs pressentimens ne les trompaient point ; car Didier, sitôt le consentement d'Etienne obtenu, vint en effet au sépulcre du saint apôtre, mais accompagné d'une armée, et en chrétien moins qu'en ennemi. Il s'était fiatté de surprendre Rome ; la prévoyance de Christx>phe et de Serge le déconcertait. Désespérant donc de pénétrer dans la ville par la violence , il résolut tf essayer ce que pourrait la persuasion. Il envoya "vers le Pape , impatient, disait-il, d'honorer le chef de l'Eglise, et lui demandant de venir à lui, puisqu'il lui était interdit d'aller dans sa ville. Etienne hésitait; Serge et Christophe s'opposait avec chaleur à cette entrevue; mais Afiiarté, plus puissant qu'eux déjà , et mieux écouté, la persuada.
Le Pape donc quitta Rome , et vînt à l'église de
230 mSTOIKË DES FR4NGS.
Saint-Pierre. Ce ne furent longtemps des deux côtés quei'écriminatious et que plaintes; Didier s'a£Qigeanl des méfiances d'Etienne, s'indignant des précautions prises contre lui, s'irritant contre Serge et contre Christophe; leur imputant les desseins les plus criminels; les annonçant occupés à préparer une catastrophe pareille à celle qui avait précipité Constantin : Etienne à son tour , reprochant au prince Lombard Tarmée qu'il avait menée avec lui, le traite de Pavie, si obstinément violé, tant de déprédations commises sur les terres de Rome, tant d'injustices qui ne justifiaient que trop bien les vives craintes dont il s'offensait.
XYI. Pendant ce tems, Affiarté méditait comment, le projet de surprendre Rome ayant échoué, il y pourrait suppléer par un projet plus heureux. Frappé de l'absence du Pape, de l'armée du roi Lombard si voisine, de Serge et Christophe isolés momentanément et privés du cj^ef d'où venait leur autorité, il crut, nulle autre espérance ne s'offrant à lui, que celle-ci ne devait pas être négligée. L'occasion n'était pas si défavorable; c'était la dernière d'ailleurs ; il la fallait saisir, ou tout perdre. Prenant donc à l'instant sa résolution, il arme à la hâte les hommes séduits qui lui [avaient vendu leurs services, se jette avec eux dans les rues de Rome, marche, avance, ne s'arrête plus, et vient assaillir Serge et Christophe, qu'il trouvera peut-être sans défense. Il s'était ilattc ; ses rivaux, plus attentifs
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qu'il ne l'espérait, avaient déjà réuni leurs troupes; la lutte ne fiit ni dangereuse, ni longue; la tourbe désordonnée qu'Affîarté soulevait, s'intimida promptement et se dispersa ; efi&ayé lui-même et croyant détourner de lui la vengeance qui le menaçait, il se réfugia dans le palais de Latran.
Mais Christophe et Serge le suivirent : hommes résolus, aussi bien qu'hommes prévoyans, ils savaient le prix de l'occasion qu'on leur fournissait et se hâtaient d'en user avant qu'Etienne, revenu du camp des Lombards, pût intercéder pour son fayori. Le tems les trompa ; au même moment qu'ils atteignaient le palais et brisaient les portes, Etienne, averti du tumulte excité dans Rome, accourait. A la vue de cette agression, de ces soldats furieux, de son palais envahi, le souvenir lui revint des avertissemens donnés par le roi Lombard, et ne soupçonnant même pas qu'un autre dessein pût avoir provoqué ces violences, il ne douta plus que Serge et Christophe n'eussent, en effet, conspiré sa perte. On s'arrêta cependant dès qu'il fût venu, et la téméraire tentative d'Affiarté ne fut point vengée; mais aux reproches dont il accablait Serge et Christophe, ceux-ci, et les envoyés Francs avec eux, répondirent par d'autres reproches' si hardis et si véhémens;ils se plaignirent avec tant d'amertume et de liberté, du danger où il mettait Rome, de sa fisdblesse envers le roi des Lombards, de son infidélité envers les rois Francs, que bien loin de diBsiper ses appréhensions, ils les confirmèrent.
à2â ntSTOIRE DES FUANCâ.
Etienne en effet trahi par Âffiarté, croyait Tétre par ses deux ministres ; irrité eontr'eux, plus détaché que jamais du parti des Francs, on eut peu de peine à lui persuader qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui dans les murs de Rome. Il en sortit de nouveau, et, chose qui confond, ce fîit au camp des Lombards qu'il alla chercher un abri pour sa personne et pour sa puissance. Il s'était £atit de grands changemens en peu d'heure, et ce retour» si humble et si prompt, eut suffi pour apprendre an prince Lombard tout ce qu'il pouvait essayer. L'aocueil fut empressé d'abord et affectueux ; les premières paroles de Didier ne furent que de regret pour le sort fâcheux du pontife, et d'indignation contre les traîtres, qui l'y réduisaient. Mais sitAt qu'on fiit arrivé dans la basilique do Saint-Pierre* l'ordre fut donné d'en fermer les portes, et de garder aTcc soin toutes les approches. Alors Didier: c les momens sont chers, dit-il à Etienne, il les c faut saisir, et prendre sans plus de retard une c dernière résolution. Quelle paix peuvent ao« c corder ou obtenir les Lombards, tant que Rome c obéit à Serge et à Christophe ? Quelle imprudence c à moi, de laisser le chef de l'Eglise se remettre c au pouvoir de ses ennemis? Mon respect même c et mon affection me prescrivent de lui interdire € celte liberté. Est-ce un si regrettable sacrifice € pour lui de désavouer des conseillers téméraires < qui tournent ouvertement contre lui-même, Fan* c torité que son imprévoyance leur a confiée 7 quil
UVftE XV (768774). 223
«K décide donc : il ne faut rien de plus aux Lom*
^c bards ; nulle autre garantie, point de meilleurs
« gages; leur armée se retirera, les conditions de
m Payie seront observées, Etienne sera libre; mais
^ à ce prix seul, de l'entière et irrévocable disgrâce
« des deux ministres qui troublent et trahissent
« l'Italie. > Et quand il eut achevé, étendant ses
znains sur le tombeau de Fapôtre, Didier jura, par
ces reliques sacrées, d'exécuter religieusement ses
propositions qu'il dictait.
XYII. Il n'était pas besoin de tant d'appareil , ni ti'une si puissante harangue ; Etienne libre et aban* ^onné à ses seules préventions, n'aurait eu que trop de penchant pour ces choses où on croyait le contraindre. Déjà ingrat pour les Francs, il lui ma coûtait peu de le devenir envers les ministres auxquels il devait son élévation. Aussi ne laissait* il pas longtemps Didier dans l'incertitude. Appelant presqu'aussitôt Tévêque Sourdan etrévêque André» il leur ordonna de partir, de retourner promptement à Rome, d'annoncer à Christophe et à Serge, à quelles nécessités il était réduit, de leur dire qu'ils délibérassent et choisissent, ou de se rendre à l'instant au camp des Lombards , ou de s'enfermer , et sans retour, dans un monastère.
L'alternative était des deux parts presqu'également menaçante : quelle protection trouvei*aient Serge et Christophe dans un monastère ; quelle sureté, dans les mains du roi des Lombards ? leur ré-
224 lilSTOnvi: hKSrUANCS.
ponse tut : « Que le Pape n'était pas libre, et que
> tombé par son imprudence au pouvoir de ses eut
> nemis , ce serait le trahir de se soumettre à la ?o-
> lonté qu'ils lui inspiraient. Leur résolution était
> arrêtée; ils conserveraient Rome; ou, s'ils de^ 7> valent succomber, au moins ne serait-ce que par
> elle. »
Us ne songeaient pas à Affiarté, et s'imaginaient que, dans leur fortune actuelle, ils auraient encore le même nombre d'amis. Leur illusion dura peu; il ne fallut qu'un instant pour changer le peuple de Rome. On lui dit que le Pape était d'accord maintenant avec Didier; que Serge et Christophe prolongeaient témérairement une dangereuse mé^ sintelligence; que leur résistance n'était déjà pins que de la révolte ; que, désavoués de leur maître, ils n'avaient plus de pouvoir; qu'ils ne mettaient obstacle à la paix que pour eux et pour le seul ia? î térét de leur ambition. On le lui dit, il le crut : à peine la nuit fut venue , plusieurs des principaux de la ville, donnant l'exemple, rompirent les portes, et s'en allèrent au camp des Lombards, menant avec eux les hommes armés dont ils avaient le commandement. C'était l'ordre du Pape, criaient-ils , et ils n'en voulaient avoir que de lui.
Ce mouvement découragea Serge; il se fit descendre du haut des remparts , et s'enfuit. Christophe à son tour , ne voyant non plus d'autre espérance que la fuite, essaya. Mais leurs efforts furent vains; rencontrés tous deux par des troupes de sol-