LIVRE XVII
né des enfans de Charles, Pépin consentit à s'y engager.
Il est vrai que 1( s prétextes abondaient pour séduire l'ambition de ce jeune prince, et que, dans un dessein moins coupable, on eût presque excusé SCS rcssentimcns. Car ses droits étaient ouvertement méconnus , et l'on ne déguisait plus la volonté de l'exclure. Aucun gouvernement né lui était donné , aucun commandement à la guerre; ses frères cependant, venus après lui cl moins autorisés par la loi des Francs, avaient déjà des armées et des royaumes; Louis tenait l'Aquilaine, l'autre Pépin, l'Italie; le jeune Charles lui-même, exclu quelque temps comme lui , avait obtenu depuis deux ans (1) le duché du Maine, autrefois donné à Griffon. Fastrade d'ailleurs, quoique désintéressée dans
(1) En 790. Uex Carolus primogenilum filium suum Carolum ultra Sequanam direxit, dausei ducatumCenomauicum. (Annal. de Melz.)
Il y eut à celle époque des (roubles graves dans le Maine; c'élait Joseph , évoque du Mans , qui les avait, dit-on, suscités. Il fallut envoyer des troupes , et convoquer un synode. Joseph , effrayé, sedégnisa avec des hahils de chasse, et s*enfuit. Mais il fui reconnu , arrêté , jugé , cl uiis en prison pour (ouïe sa vie. M. de Bréquigny suppose que ce furent ces troubles qui donnèrent à Charles occasion d'envoyer son fils dans le Maine (Mém. de TAcad, des Inscrip e( bel. lell . tome 74, pag. 121). — Le poète saxon accorde de grands éloges à ce jeune prince (liv. 4). — Eniold-le-Noir, au contraire , le met bien au-dessous du roi d'Aquitaine (chant i); et Thégan, encore plus qu'Ernold. (Vie de Louis-le-rieux , in princip.) 11 semble aussi qu'Alcuin eût de la prédilection pour Louis.
cette distribution de puissance, puisqu'il ne lui était
né que des filles , favorisait sans ménagemens les
fils d'Hildegarde» et fatiguait leur frère de sa
haine.
XXIX. On s'était concerté secrètement et avec prudence; tout était réglé, le temps, le but, les moyens ; mais il restait l'échange des sermons qui devaient lier entr'eux les principaux che&, et le sort du roi , sur lequel on était encore incertûu. .Livreraient- ils ce prince à la mort , comme le voulaient les plus prévoyans ; ou ne feraient-ils de lui que ce qu'il avait fait lui-irème de Didier et de Tassillon , comme le conseillaient les moins emportés? L'assassineraient-ils , ou le relégueraient-ils dans un monastère? Grande et horrible délibération qui ne se pouvait pas éviter, qu'on n'avait plus aucun moyen de remettre. Us convinrent de se réunir, afin de s'entendre mieux et de tout conclure.
11 n'y avait de sûreté, pour un tel dessein, que la nuit et dans une église ; aussi ne prirent-ils ni un autre lieu , ni d'autres heures. On était à Ralisbonne; la basilique de Saint-Pierre, plus reculée et plus isolée, semblait leur promettre un secret facile et profond : que cherchaient-ils de plus ? Us la préférèrent. Le moment venu , chacun s'empressa; chacun, et même Pépin! U ne manqua point, ce coupable fils, au rendez-vous assigné pour décider de la vie ou de la mort de son père. L'affreux conseil fut ouvert, la funeste proposition s'agita, et
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chez les uns la vengeance, chez d'autres la crainte, chez d'autres enfin une juste et détestable prudence Temporlant, il fut arrêté que Charles mourrait. Maudissons et ne nous étonnons pas; car en une entreprise si vaste, si hasardeuse, si profondément criminelle, quel autre gage pouvait les assurer, que le parricide; et quelle autre caution, que la mort? Charles était trop grand pour qu'un cloître le pût enfermer ; il était besoin d'un cercueil : Pépin avait trop de pénétration et d'habileté pour leur pardonner même sa fortune : il ne fallait pas moins qu'un énorme crime et une complicité éclatante, pour l'enchaîner et les garantir,
XXX. Ils finissaient, et ne songeaient plus qu'à se séparer, quand tout à coup une pensée tardive vint à l'esprit de Pépin : « Cherchez, cria-t-il, et fouillez avec soin les plus obscurs réduits de la baçilique : sommes-nous certains de n'avoir pas été entendus? » Ils l'avaient été en effet. Soit que Charles, ayant déjà des soupçons, eût donné des ordres pour faire observer leurs démarches ; soit qu'une cause plus simple et toute fortuite, la curiosité, la prière, le sommeil peut-être, eût amené pu retenu, dans ce lieu, le témoin dont ils redoutaient justement rindiscrétion, ceux qui cherchaient ne lardèrent que peu à découvrir, caché sous l'angle creux d'un autel, un vieux clerc, d'humble et équivoque apparence, et qui troublé, égaré, jetant
4'i HISTOIRE DES FRANCS,
des cris, rcpandaiu des larmes, demandait et suppliait qu'ils lui fissent grâce.
Qu'allaient-ils résoudre , et qu'ordonneraienl-ils d'un si dangereux prisonnier ? La mort semblait à la vérité le jilus snr : mais le meurtre d'un clerc, à cette heure, on ce lieu , au i)ied de l'autel , effrayait ces hommes que n'ciTrayait point le meurtre d'un roi. Ce crime d'ailleurs ne saurait être caché, et l'on en rechercheraitroccasion, les circonstances, les causes; ce serait une trace pour remonter aux crimes plus importans qui se préparaient, et l'on se trahirait pcut-ôtre soi-même, pour vouloir éviter d'être trahi. Ils se réduisirent aux garanties du temps, à ces assurances que les mœurs chrétiennes et le caractère rehgieux du témoin leur faisaient croire inviolables; ils se persuadèrent qu'un clerc serait facilement retenu parla terreur du parjure, et satisfaits des sermens, qu'il n'eut garde de leur refuser, ils le renvoyèrent préservé et libre.
XXXI. Mai^ Tardulf, ainsi se nommait le vieux clerc, réfléchissant, sitôt qu'il fut hors de leurs mains, au danger du roi, à l'inutilité des sermens arrachés parla violence, aux chàtimens qu'il encourrait en gardant les siens , aux récompenses qu'il pouvait espérer en les violant, Tardulf jugea plus sage et plus juste de révéler le fatal secret rpi'il avait suipvis. A rinst.ml même, et sans attendre le jour, il coiirni au palais de Charles, et insista, sans se l'ebuler, pour avoir accès auprès de ce
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prince. Le privilège des clerce, et la confiance qu'on avait coutunie de leur accorder, le favorisaient; ce ne fut qu'avec peine toutefois, et à force d'importunité qu'il réussit à franchir les sept portes et les sept passages qui précédaient l'appartement reculé où reposait Charles (1). Au bruit qui se fit, le roi, s'é veillant, appela lui-même les femmes qui servaient la reine et ses filles , et leur ordonna d'aller reconnaître d'où venait ce tumulte imprévu et inusité. Les femmes allcrenl; mais à l'aspect du vieux clerc, dont l'habit souillé, la barbe en désordre, la voix altérée, les discours confus annonçaient un homme grossier et de peu de sens, un rire bruyant et soudain les gagna, et si Charles, plus clairvoyant qu'elles, n'eût pas résisté à leurs folles exhortations, l'occasion se perdait, et roi)iniatre fidélité de Tardulf ne servait de rien.
XXXIL Le roi heureusement avait l'habitude d'accueillir indistinctement et avec une inaltéi*able bienveillance, toutes les informations qu'on lui adressait. L'empressement et la persévérance du clerc l'étonnèrent : à moins en effet que sa raison ne fût aliénée, l'avis qu'il apportait devait être grave et urgent. Il voulut l'entendre, et aussitôt introduit, Tardulf se précipitant à ses pieds, lui dévoila sans déguisement toutes les choses qu'il avait si merveilleusement recueillies : la délibération, les
(1) Le moîue de Saint-Gall., liv. 2.
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sermons, raltontal ronvi^nii, io nombre, le rang, lô nom des eompliees.
C'en était assez, et la vigilance de Charles ne laissa pas attendre longtemps les mesures qu'un si précieui avertissement conseillait. Tout se découvrit, tout se constata; les coupables, surpris avant qu'aucune indication troublât leur sécurité, n'eurent même pas le loisir de se préparer à la fuite; et moins indulgent cette fois , qu'il ne l'avait été pour la conjuration de Hartrad, le roi, un seul excepté, n'en déroba aucun au supplice. Plusieurs furent attachés au gibet; les autres furent mis à mort par la hache; Pépin, plus coupable et cependant plus heureux, obtint delà vertueuse générosité de son père qu'il le laissât vivre. Charles, plus sage, en ces temps reculés, que ne l'ont été, plus près de nous, d'autres princes, s'abstint aii moins de son propre sang, et ne donna point à ses Francs le monstrueux et détestable spectacle du parricide vengé par le parricide. Pépin fut dégradé seulement, dépouillé de la chevelure des rois, voué à toujours au se^ ] vice de la religion, enfermé, pour la vie, dans le rude et triste monastère de Saint-Gall (1). Tardulf,
(1) DaDS le monastère de Pruim , selon Eginhard (Yiede [ rjiarlemagne.^ Dans le monastère de Saint-Gall , selon le moiM de Saint-Gall (liv. 2). Probablement il fut renfermé touràtosr dans l'un et dans rautre; car on trouve encore dans ce dernier chroniqueur, qu'après un certain temps écoulé, Cliarlemagne ^ permit à Pépin de choisir le monastère où il préférerait de Doir sa vie.